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Catégorie : Articles

Cinq pas dans le sable

Parution de « Cinq pas dans le sable », phoenix-19dans le nouveau numéro de la revue Phœnix, consacré à Bruno Doucey.

Cinq pas dans le sable / Géopoétique du Livre des déserts*

Devinez, devinez, quelle est la blessure de la Terre ?
Le ravin.

Devinette Touareg

 

1. Rencontrer

De l’eau et de la roche. Les éléments premiers pour rêver les frontières d’un pays à bâtir. En suivant l’érosion, des montagnes du Jura jusqu’aux premières dunes. Car il faut partir loin pour revenir heureux.

Endosser tout d’abord l’habit de Capitaine. Avec les cicatrices qui rallieront les autres. Ceux qui aimeraient apprendre à lire toute la carte. Recruter l’équipage de ce vaisseau de sable sur une mer de mots. Mille pages aussi fragiles qu’un grain mû par le Sirocco. La mission est immense : charrier les paroles.

Arriver à ses portes, sans gonds et sans serrures. Ce serait trop facile. Reporterait encore nos culpabilités. Alors s’engager libre. Et en l’état.

 

2. S’éblouir

Désert vient du latin deserta. « un lieu inhabité, une région abandonnée ». Par qui ? Pour qui ? Ont-ils été sur place, ceux qui choisirent ce terme ? On se met à douter face à tant d’évidences.

Extirpant l’ombre, les mots, ici, se battent comme les enfants. « Boum boum, t’es mort, c’est moi le plus fort ! » jusqu’à la tasse de thé qu’ils se partageront. Chacun sait qu’en cas de guerre, une de celles qu’ils n’auront pas voulu, ils seront les premiers sur le champ de bataille. Sous le regard des mousses, des insectes endurcis, et d’une végétation qui s’y adaptera, ils devront s’affronter dans deux camp arbitraires. Les mots tonitruants, ceux qui peuvent de leur force lever toutes les tribus contre ceux, plus intimes et friables, d’un chant à peine murmuré. Comme deux usages du monde. Dans les deux directions qu’autorise le vent, seul arbitre d’un conflit dont la langue est l’enjeu. Les vainqueurs seront ceux qui cerneront le silence.

Mais il y aura du sang. Beaucoup de sang. D’un rouge bien différent de celui de cette roche quand le soleil se couche. Ici, l’urgence est manifeste et seule la patience compte. Alors ils jouent le temps. Comme ils le peuvent, mais d’une assurance folle.

Lui, qui pensait apprendre aux autres, essaye juste de comprendre. Observe sans parler.

 

3. S’installer

Les voyages sont les leurres d’une présence immobile seulement recouverte d’une trop forte lumière. Juste remonter le fleuve pour découvrir l’enfant qui se rêvait aimé. Sous le soleil de plomb, inventer le projet qu’il voudrait proposer. Quelque chose qui pourrait nous éviter le pire : s’annexer à cette terre pour proclamer l’accueil des poésies du monde. De leurs essences, de leurs énergies. Elles y trouveraient à la fois le refuge et le lieu pour préparer demain. Elles prendraient ce maquis jusqu’à la fin des jours. Au regard de tous. Car ces combats sans fin y ont leur part de joie.

 

4. Conquérir

Il y a des phrases douces comme un gâteau de miel. Pour mieux concurrencer la chaleur et le vent. Pour entrer avant eux au coeur de la roche et pour s’y rafraichir avant l’assaut final. Pas un conquistador. Pas d’anéantissements bruts. Pas de prises de place. Cela est inutile, car le sable recouvre, ne laisse rien perdurer. Sauf ce qui doit rester hors de portée des hommes. Pas de Dieu. Mais la preuve plus grande que nous devons savoir tenir notre place. Belle. Mortelle.

Et pourtant le désir de dépasser le temps. Il faut alors se fondre et accepter l’ennemi. L’indifférence du souffle à tous les stratagèmes. À toutes les séductions. Révéler une légende. Raconter ce qui est, et ce qui en fût fait. Essayer de rallier toutes les voix alentours pour transmettre ces secrets visibles à bouche nue. Quelque chose de la dune. De sa chaleur gorgée qui n’épargne personne. Sauf peut-être ces larmes, juste aux coins de leurs yeux, qui ne perleront pas. Une sorte de nostalgie par anticipation. Alors, seulement, nous pourrons être. À notre place.

 

5. Se trouver

En hébreu, désert se dit Midebnar. S’écrit avec les mêmes consonnes que davar, « parole ». Une langue asséchée jusqu’à sa matière brute. Un matériau magique qu’aurait utilisé les savants alchimistes. Al chémia. La chimie première. L’intuition d’une matière qu’on ne pourrait réduire plus. Dans ce laboratoire à ciel ouvert, l’économie des gestes et le manque de salive imposent de bien choisir la lettre à énoncer. Elle peut anéantir toute autre démonstration et réaliser l’oeuvre. Ou bien se perdre.

Dire qu’un poème est aussi fort qu’un acte est encore se méprendre sur sa nature profonde. Ici, le poème est l’acte. Celui qui résistera. Aux dunes, au vent, à sa montagne tout là-bas. Ce soir, après la troisième tasse, il lira le plus beau et le prononcera vers ceux qui de leurs mains tendent une poignée de sable.

 

* Le livre des déserts, sous la direction de Bruno Doucey, coll. Bouquins, Ed. Robert Laffont, 2006.

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Éloge de « ma » maternité

Éloge d’une maternité vécue au travers du regard masculin dans Le cahier « Forum et débats » de La Croix du 26/12/2014 :

article26122014« Dire la maternité ? Imposant défi pour l’homme que je suis. Les paroles se fracassent contre cette évidence : je ne peux porter, en mon sein, l’enfant qui est pourtant « de moi ». Et pourtant, je suis là, j’observe, je parle, je touche, je me transforme au fil de ces neuf mois qui suspendent le cours. C’était il y a trois trois ans, et c’était avec elle.

Comme dans toute aventure, des angoisses, des doutes immenses. Son corps qui change et qui le manifeste. Des « ce sera formidable » des « on n’y arrivera pas » et les autres, aussi là, accompagnant souvent et nous forçant parfois à choisir notre camp. Car des batailles font rage dont on ignorait tout, et surtout la violence : Pour ou contre l’allaitement ? (le poids de l’avenir de l’humanité dans 210 ml de lait) Avec ou sans péridurale ? (heu, mais c’est quoi, exactement, une péridurale ? Ah oui, quand même…). Au-delà d’elle et de lui, au-delà de moi, la maternité est cette situation extrême qui nous confronte aux autres. Où tout peut arriver, où le temps se suspend mais qui, à l’inverse d’une guerre, d’un deuil, d’une maladie, porte sa joie en germe.

La maternité nous ramène à une place où tester ses limites. Où l’on commence déjà à décentrer son monde. Elle chamboule d’un coup cet édifice fragile qui m’aura fait croire homme, avec toute la puissance que ce rôle là exige dans notre société.

Alors juste tenter. Tenter de prendre soin d’elle, dans sa transformation, de prendre soin de lui, dans son surgissement. Mais toujours, en quelque sorte, impuissant. Toujours à l’extérieur de cette drôle d’expérience qui, comme à l’adolescence, sublime l’alliance du corps et de l’émotion, délivrant une force prompte à embrasser le monde. Peau contre peaux, ce chamboulement m’intime de réfléchir au parcours qui nous a conduit là, dans cette chambre de lumière. Elle est, en soi, pour moi aussi, une déflagration.

La maternité, c’est comme un conte de fées qui aurait échangé le « Il était une fois » par son « Je suis enceinte » pour amorcer l’histoire. C’est l’irruption du merveilleux dans notre quotidien. Et il faut toujours prendre soin du merveilleux. Savoir être à sa hauteur. Savoir changer son rythme, pour suivre son mouvement, accompagner les joies et les craintes qu’il fait naître, au plus profond de nous. Et s’accorder ensemble. Durant ces neuf mois, on demande souvent «Comment ça va ? » à la place de « Raconte-moi, formule-moi cette magie. Résume-moi d’un regard les dix mille paroles qui veulent dire la vie. »

Yves Bonnefoy écrit, dans l’Inachevable (2), « Il y a des choses, des aspects de l’existence, qui sont d’importance si essentielle, pour toute vie, qu’il faut apprendre à les reconnaître là où en nous ils agissent, en deçà de la conceptualisation ; et qu’il faut savoir, eux en particulier, les protéger de cette dernière. ». Alors pas de discours, juste des impressions. L’impression de retraverser le monde, depuis son origine, en ouvrant le chemin dont cet autre à venir indiquera le sens. L’impression d’être heureux; en imposant les mains pour me joindre à leurs souffles. Quand nos cœurs battent ensemble pour affronter la vie, la submerger d’amour en restant vigilant sur les ombres qui rôdent. »

(1)Dernier recueil paru : Les Terres rares, Éd. Bruno Doucey, 96p., 13 €, récit d’une maternité vécue côté père. (2) Yves Bonnefoy, L’Inachevable . Entretiens sur la poésie, Albin Michel, 544 p.,26 €.

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Les étincelles de Philippe Jaccottet

( Article paru dans le cahier Livres & idées de La Croix du 5 janvier 2012 )

Avant son entrée dans la pléiade, le poète majeur d’origine suisse présente les textes qu’il juge les plus représentatifs de son parcours.

Philippe Jaccottet, l’auteur d’ «À la lumière d’hiver » est cette année au programme du baccalauréat, chose rare pour un poète contemporain. Il nous offre aujourd’hui son anthologie personnelle, prélude à un volume de la Bibliothèque de la pléiade en préparation. Il revisite 62 ans d’une poésie aussi discrète que lue et étudiée dans le monde entier. Une poésie qui n’a cessé de suivre le cœur battant du monde au rythme des saisons. Mêlant poèmes, proses et notes de journal, longues suites et formes brèves, ce large choix présente dans sa globalité, et pour la première fois, son parcours de vie et d’écriture. Moins bilan qu’ouverture, la remarquable cohérence de cette œuvre est due au choix initial de toujours se laisser inspirer par l’observation des alentours. De les saisir au plus juste, sans action et sans discours qui viendraient mettre un voile entre le sensible et sa retranscription. En cela, il est plus proche de Bashô, le maître japonais du haïku attentif à chaque frémissement de la nature, que des révolutionnaires tentés de « porter la bure du poète » et clamant leurs vérités avec trop de superbe.

Des poèmes de « L’effraie » publié en 1946 aux proses de « Ce peu de bruit » datant de 2008, c’est la chronique d’un rendez-vous passé avec la lumière qui nous est raconté. Une épiphanie, hors du champ religieux, qui accepte la présence de la mort et de la finitude, alliées objectives pour cerner encore plus nettement les étincelles de joie. « Une joie dont on serait tenté de croire qu’elle a explosé un jour, il y a longtemps, comme une étoile intérieure, et répandu sa poussière en nous. » Une poussière qui brille d’une lumière singulière : celle de l’hiver, celle de la pleine lune. Moins éblouissante que celle des étés car devant laisser place aux doutes des silences. De la place du poème dans la vie à l’authenticité de nos perceptions, ces doutes transcendent toute l’œuvre de Jaccottet. Comme pour mieux indiquer les berges de la rivière, éviter l’enlisement par des mots superflus. « On voudrait croire que nous sommes tourmentés pour mieux montrer le ciel. Mais le tourment l’emporte sur ces envolées, et la pitié noie tout, brillant d’autant de larmes que la nuit. »

Ces doutes, nombreux, ne prennent pourtant jamais l’avantage. Ils sont comme à court terme. Et ce qui frappe ici est moins l’incertitude que l’usage des mots comme ombre à cette lumière. Moins pour la définir que pour tenter de la rejoindre et de l’apprivoiser, patiemment, dans chaque geste du quotidien. Pour apporter ces mots en partage et faire communion jusqu’à un autre silence. Celui du Mont Ventoux et des paysages de Grignan, lieu de résidence adoré du poète. Celui des arbres, des fleurs et du vent. Jusqu’à un effacement qui serait une victoire. « Si c’était la lumière qui tenait la plume, l’air même qui respirait dans les mots, cela vaudrait mieux. » Un rêve, une proposition qui semble presque tenir. Et si toutes ces pages, notamment dans la prose, ne sont pas indispensables, elles participent toutes à l’équilibre d’une tentative. Une absence de prétention qui ne va pas chercher sa source jusqu’en Extrême-Orient mais dans les plus proches lieux. Aux détours de ces chemins que nous sommes libres d’arpenter. À nos lueurs présentes qui s’intensifieront.

Stéphane Bataillon

L’encre serait de l’ombre, Notes, proses et poèmes choisis par l’auteur 1946-2008, de Philippe Jaccottet, Poésie/Gallimard, 560p., 10 euros

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Les rives poétiques de la Méditerranée

Articles parus dans le cahier Livres & Idées du quotidien La Croix du 7 avril 2011.

Une nouvelle anthologie des poètes de la Méditerranée parcourt les rives tourmentées d’une mer chargée d’histoire, de larmes et de révoltes.

Les Poètes de la Méditerranée. Anthologie. Préface d’Yves Bonnefoy, édition d’Eglal Errera, « Poésie ». Gallimard-Culturesfrance, 960 p., 12 €.

« D’abord il y eut la mer. » Le premier vers de cette anthologie, du poète grec Titos Patrikios nous entraine dans une odyssée folle : 24 pays, 17 langues et 5 alphabets sont ici conviés pour arpenter les rives de Méditerranée, d’Athènes en Macédoine, et conter les tumultes qui agitent ces eaux. Les voix qui nous parviennent sont celles de 101 poètes qui délivrent leur chant sur près de quatre générations. Près d’un millier de pages, où se croisent les vers de Kiki Dimoula, d’Abdellatif Laabi, d’Andrée Chedid, d’Ismail Kadaré et de tant d’autres, trop peu connus, trop peu traduits.

Non pas une, mais des poésies, que seule la mer d’origine peut maintenir ensemble. Car plus le voyage avance, au fil des poèmes, plus on en vient à l’évidence : rien, ici, qui désire s’unifier dans une même langue. « j’ai eu du mal à préserver ma langue / parmi celles qui viennent l’engloutir » poursuit Patrikios. C’est donc une anthologie multilingue qui nous est proposée pour respecter ce choix avec, pour chaque texte, la version originale et sa traduction en face à face. Une initiative qui permet de percevoir la multiplicité. Une culture des différences, seule capable d’éviter à l’homme les renoncements à son identité face au poids quasi-permanent d’un exil, subi ou possible. D’un déracinement que l’on tente de soulager par les rencontres sur le chemin. « J’ai traversé de nombreux déserts » raconte l’israélien Haviva Pedaya « (…) Maintenant, je me sens dans ma patrie / Car j’ai soudain compris combien cette terre bouge / et combien son tremblement est inconfortable (…) ». L’illusion d’un lieu où se poser, où trouver l’autre qui attend, tel l’italien Milo de Angelis : « Nous entendîmes la pluie et ceux/ qui revenaient : toute chose / dans le calme de parler, puis la montagne, un instant, tous les / morts que même ton exil / ne pourra distinguer. » Échanger avec cet autre, pour convenir ensemble de l’illusion d’une place qui serait assurée.

Dans une relation électrique et passionnée entre l’individu et les peuples, ces poèmes font surgir une tension qui oppose aux discours sur une improbable « Europe de la Méditerranée » l’urgence de vivre avec et dans ces lieux. Jusqu’à la liberté, toujours à conquérir, à l’ombre d’un soleil qui tente trop d’éblouir pour cacher la misère. « Notre village est une vieille aux dents arrachées par le pain » avance l’égyptien Mohammed Afifi Matar.

Une tristesse ? Non. Plutôt l’usage d’une solitude et une mélancolie nécessaire pour supporter et finalement accepter cette norme d’exil. Pour endosser ensuite une promesse formidable. Celle que des hommes pourraient se soulever, par la magie des mots et la force des langues. Pour parler assez fort de la vie qui entoure. « Je connais le bruit du fer / Le bruit du verrou que l’on tire, de la porte qu’on pousse / Le bruit cruel de ce qui entrave mains et épaules » témoigne la poète et avocate turque Gulten Akin. « Il est mort / Aucune goutte de pluie ne s’est attristée / Aucun visage humaine ne s’est assombri / La lune n’a pas survolé sa tombe de nuit » poursuit le libyen Mohammed al-Faytouri. Mais il ajoute : « le peuple s’est réveillé / et a traversé le champ des roses au crépuscule / comme un ouragan (…) »

Espagne, Grèce, Tunisie, Égypte, Libye… Il est frappant de lire, dans ces mois où les peuples se manifestent, comme tous ces poèmes portent en germe, en avant, les évènements du monde. Où bien peut être est-ce nous qui traduisons ces mots en troublantes résonances. C’est ce qui rend cette croisière fascinante et fait penser que cet ouvrage important, discrètement publié sous forme d’un livre de poche (dans la certes prestigieuse collection Poésie/Gallimard ) arrive au bon moment : celui où le monde bascule et où, comme le dit Yves Bonnefoy dans sa préface, la poésie garde ces lieux « avec elle, en elle, à combattre, à espérer. »

Stéphane Bataillon

INTERVIEW : Maïté Vallès-Bled, Directrice du Festival de poésie Voix Vives de Méditerranée en Méditerranée à Sète

Qu’est-ce que le festival Voix Vives ?
C’est la 14ème édition d’un festival de poésie qui a lieu depuis l’année dernière à Sète. Ce festival est une immense plate-forme de rencontres où la parole circule librement. La présence simultanée de plus de 100 poètes, venus de toute la Méditerranée, crée des passerelles infinies au fil des 400 événements du festival (concerts, lectures, débats…). Cet été, il aura lieu du 22 au 30 juillet.

Pourquoi un festival consacré à la poésie méditerranéenne ?
Il n’y a pas une mais des poésies méditerranéennes, contemporaines. Elles sont intimement liées à des lieux, à des histoires riches, qui procure à la parole poétique une ouverture immense sur des pensées et des écritures très diverses. Nous avons créé ce festival pour donner de l’espace à la poésie. Elle en a tellement peu dans le monde actuel, alors qu’elle est essentielle, au cœur du bouillonnement de la vie, mais aussi dans l’intimité de la rencontre.

Quelle est la particularité de cette manifestation ?
C’est un festival militant de la poésie, qui installe la poésie dans les lieux du quotidien : dans les rue et les commerces de cette ville chère à Georges Brassens. La présence des poètes qui lisent eux-mêmes leur textes font entendre des voix sur lesquelles personne ne s’arrêterait dans un théâtre ou une salle fermée. Pour organiser tout cela, nous travaillons avec une équipe composé de permanents, des poètes et de plus de 60 bénévoles locaux qui se mobilisent dans toute la ville pour apporter cette poésie et créer les condition du partage, où tout peut se dire. Ces échanges avec le public, avec les artistes, dans une ambiance où tout se passe dans la douceur, où les sourires flottent sur les visages, sous le soleil, provoque quelque chose de magique.

Quel bilan tirer de la dernière édition ?
Avec plus de 32 000 visiteurs l’année dernière, l’une des réussites du festival est d’être capable de fédérer des amateurs, mais aussi beaucoup de gens qui n’ont jamais ouvert un livre de poésie, qui vienne flâner, curieux, dans les rues du quartier des pêcheurs dans lequel est installée la manifestation. Un quartier très populaire dans lequel s’ouvre depuis quelques années des ateliers d’artistes en phase avec le projet.

Propos recueillis par Stéphane Bataillon

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Quartier de résistance

Article paru dans le cahier « Livres & idées » du quotidien La Croix le 16 décembre 2010

Poursuivant sa série littéraire sur les quartiers imaginaires d’une terre d’écrivains, le Portugais Gonçalo M. Tavares s’intéresse à Bertolt Brecht

C’est l’aventure d’un homme qui a décidé, seul, de construire toute une ville. Une ville faite de mots, avec ses ruelles, ses places et ses refuges. C’est l’aventure de Gonçalo M. Tavares qui, depuis 2002, publie au Portugal sa série « O Bairro » (Le Quartier), avec un succès croissant. Des petits livres qui tracent, parution après parution, la carte de cette nouvelle terre et rassemblent plusieurs dizaines de fictions courtes et drôles, dépassant rarement la page. Chaque ouvrage porte le nom d’un des habitants de ce lieu improbable : Monsieur Brecht, Monsieur Calvino ou Monsieur Valéry. Des noms de grands créateurs, exclusivement. Ceux que Gonçalo M. Tavares admire. Ceux qu’il a suivis jusqu’à se perdre dans le dédale de leurs œuvres et qu’il invite ici en retour, en hommage.

Aïe ! Tout cela fleure la résidence protégée pour gens de lettres, le symposium pour esthètes, le tout petit monde. Et le lecteur dans tout ça ? Le lecteur, il jubile ! Car inutile de connaître ces illustres pour plonger avec délice dans le Bairro. Les auteurs sont ici pour retourner le monde. À l’entrée du village, sur la page de garde de chaque livre, un unique avertissement : « Comme le village d’Astérix : « o bairro », un lieu où l’on tente de résister à l’entrée de la barbarie. » Une résistance minuscule avec l’ironie comme arme principale, mais sans cynisme. Juste en constatant l’absurdité du monde et en en poussant à bout la logique. Comme l’enfant et ses « pourquoi ». Ainsi une des micro-fictions, intitulée Esthétique. « Une femme trop grosse qui voulait perdre du poids se présenta chez son médecin et lui dit : – Coupez-moi une jambe. »

Comment définir ces textes, n’appartenant à aucun genre ? Des fables ? Des petits contes noirs ? Ou plutôt des légendes de dessins d’humour qui se suffiraient à elles-mêmes. On pense à Sempé, à l’absurde de Roland Topor, au non-sens de Lewis Caroll et à la fausse désinvolture d’un Monsieur Hulot. Ils pourraient d’ailleurs tous être partie prenante de cette révolution s’ils n’étaient hors les murs, hors les mots du Bairro. Pas comme les poètes, peuplant l’intérieur de l’enceinte : « Les poètes, formant une file considérable qui tournait déjà le coin de la rue, profitaient de ce temps d’attente pour remplir soigneusement le formulaire. » Dans ce Quartier, chacun ruse, chacun contourne, invente ses stratagèmes pour déjouer les pièges d’une raison implacable et déshumanisante.

Traduits avec flegme et malice par Dominique Nédellec, quatre épisodes sont déjà sortis en France et l’on attend avec impatience de suivre les aventures d’autres messieurs : Breton, Pirandello ou Duchamp, au rythme effréné d’un à deux titres par an. Car pour Gonçalo M. Tavares, pas question de s’arrêter, pas d’« Hésitation » : « L’homme, au beau milieu de l’escalier, hésitait depuis plusieurs jours entre monter et descendre. Les années passaient et l’homme continuait d’hésiter : je monte ou je descends ? Jusqu’au jour où l’escalier s’effondra. »

Projet voué à l’échec ? Pas sûr. Depuis quelques mois, 300 étudiants en architecture imaginent et construisent, depuis leur université de Lisbonne, la maquette du Quartier. Alors, on se met à rêver. À se dire que ces histoires ramassées, pressées comme le temps, ne sont pas si futiles. Qu’elles visent à démasquer l’imposture des faux rois. Que juste après le rire, il y a l’écho cruel de notre propre monde. Et que cet humour-là peut être la dernière chance d’amorcer un sursaut, de rétablir un lieu avant le no man’s land. Et si nous avions pris, sans même le savoir, le chemin du Bairro ?

Stéphane BATAILLON

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Andrée Chedid, soif de poésie

Dans les wagons bondés du métro parisien on peut lire, ces jours-ci, quelques mots apaisants : ”La poésie est naturelle. Elle est l’eau de notre seconde soif.” Ils sont d’Andrée Chedid, poète à l’honneur de l’édition 2010 du Printemps des poètes. Une petite anthologie, parue pour l’occasion et préfacée par son petit-fils, le chanteur M, permet de renouer avec ce chant si clair.

Avec les mots de tous les jours, avec les sentiments communs, Chedid agence les temps. Les temps d’une vie, de ses joies, de ses douleurs aussi, par des mots voyageurs qui ont connu l’exil. Qui ont su préserver leur potentiel intact à force d’économie et de lente filtration. « La peine est de ce monde, je le sais bien » reconnait-elle, pour tout de suite ajouter « Mais chaque fleur d’orage porte la graine de demain ».
La poésie de Chedid, discrète et rare (essentiellement quatre livres chez Flammarion, un chez Gallimard) parle à notre part d’enfance. Elle lui ouvre des pistes pour se ré-enchanter. Pour que l’on garde intact nos émerveillements. « Vivre en poésie, ce n’est pas renoncer ; c’est se garder à la lisière de l’apparent et du réel, sachant qu’on ne pourra jamais réconcilier , ni circonscrire ».  Une belle invitation à conjuguer ce réel avec nos rythmes intimes. En espérant rejoindre pour de douces mélodies tous ceux en face de nous. Une fraternité d’eau.

>> Andrée Chedid, Poèmes choisis, Ed. Librio, 100p, 3 euros.

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Jacques Roubaud : « la poésie permet d’atteindre à autre chose qu’à l’impossible du monde.» (version intégrale)

Version intégrale de la rencontre avec Jacques Roubaud, publié dans le cahier Livres & Idées du quotidien La Croix le 14 janvier 2010.

Poète, écrivain, mathématicien, animateur de l’Oulipo, Jacques Roubaud publie l’intégrale (provisoire) de son autobiographie littéraire. L’occasion d’une visite sur ses terres de poésie, peuplée des formes fixes, d’Occident et d’ailleurs.

Il soupèse et ausculte l’ouvrage sur la table. Un imposant recueil tout frais sorti de l’imprimerie : le grand incendie de londres. Son incendie. Fait des douleurs d’une vie, de ses passions, et d’une joie communicative (voir ci-contre). Sans attendre, il se jette à la fin du volume pour en vérifier… la pagination. Car Jacques Roubaud a pris soin d’écrire une postface inédite dans l’unique but d’arriver à la page 2009, millésime de l’édition. Les nombres, toujours présents pour ce poète-mathématicien qui n’a cessé de favoriser leur alliage avec les mots au long de son parcours en poésie. Au début des années soixante, l’exemple de la poésie surréaliste domine encore. « Cette poésie là, si vous êtes en admiration devant elle, c’est une impasse qui vous conduit à faire des choses médiocres. On imite mal. » Il décide donc de trouver une sortie et redécouvre le sonnet, l’une des formes fixes les plus classiques de la poésie française : quatorze vers, deux quatrains, deux tercets. « Quelque chose qui était évidemment détestable pour les surréalistes, le plus éloigné d’eux possible ! Ça avait aussi un autre avantage : l’idée d’une forme contrainte représentait pour moi une option séduisante. Car lorsqu’on est mathématicien et que l’on écrit de la poésie (chose extrêmement rare) de deux choses l’une : ou abandonner toute règle, ou utiliser la chose serrée, fixe, comme une sorte de refuge. » Face aux cris éphémères de son époque, il y trouve une vitalité capable tout à la fois de résister et d’inclure la force du temps. « Paradoxalement, le sonnet a évolué de manière importante à chaque fois qu’il est passé d’une langue à l’autre. Il a toujours trouvé une manière de réapparaître et a survécu, dans la tradition française, à quelque chose qui aurait dû le ruiner : l’abandon du compte et de la rime. »

Roubaud en lit, beaucoup. Plus de cent cinquante mille. Claudel, Rimbaud, Cros… Pour prendre modèle et pour prendre date. Car, héritier actif, il ne renonce jamais à être fondateur « Mais mon imagination ayant été dans l’impossibilité de créer une forme entièrement nouvelle, j’ai préféré varier sur les formes existantes et aller au-delà. C’est la démarche mathématique. On pose les hypothèses les plus simples possibles et on en tire des conclusions qui débordent finalement celles que l’on avait pu faire avant de revenir à la base. On crée une liberté lente, pas si éloigné de la rigueur.» Poésie et mathématiques. Une conjoncture fructueuse qu’il partagera avec Raymond Queneau. L’écrivain est également éditeur chez Gallimard. « Il s’intéressait beaucoup à la Mathématique. Je me suis dit : si quelqu’un peut comprendre la bizarrerie de ce que je fais, c’est lui !“ Je lui ai donc envoyé mon premier manuscrit et ça a été favorable. » Le livre « E », sera publié en 1967 et, dès 1966, Queneau lui propose d’intégrer l’Oulipo, l’Ouvroir de Littérature potentiel fondé avec François Le Lionnais, rassemblement d’écrivains destiné à accueillir les littératures à forme contrainte. « L’Oulipo a posé le garde-fou de la contrainte, qui vous empêche de faire n’importe quoi. Je n’ai jamais été pour tout casser. On peut aller très loin en variant beaucoup mais sans tout mettre en morceaux. » Au risque d’enfermer la poésie et, au final, de l’appauvrir ? Pas du tout. « Queneau a dit une chose très importante « Il n’y a plus de règles depuis qu’elles ont survécu à la valeur.“ À partir du moment où toutes les règles poétiques ont étés cassées, avec le vers libre par exemple, le poème n’est plus une valeur sûre : Si vous écrivez en alexandrins, vous n’êtes aujourd’hui plus sûr que cela va être reçu comme quelque chose de valable. » Alors que faire ? « Faire autrement, pas de réaction mais une substitution à la tradition classique. » Quitte, parfois, à aller voir ailleurs.

Au Japon par exemple, l’autre terre poétique de Roubaud. Ici encore, les nombres se trouvent sur le chemin. « J’admirais beaucoup un mathématicien, Claude Chevalley, et je voulais travailler avec lui. On m’avait dit qu’il avait découvert le jeu de Go au Japon mais qu’il ne trouvait pas de joueur en France. Et l’on m’avait prévenu : “- Il a un jeu de Go dans son bureau, si tu ne sais pas ce que c’est, c’est fichu !“ Je me suis donc mis à jouer pour pouvoir travailler avec lui, ce qui est arrivé ! Puis je me suis intéressé à ce qu’il y avait autour du Go. Dans le commentaire des parties, des poèmes anciens étaient souvent cités. J’ai trouvé ça très étonnant. Je me suis lancé. » Il n’apprend pas la langue, mais apprivoise le lexique réduit, à peine 400 mots, de cette poésie classique et se passionne pour le renga. Une forme plus ancienne et plus longue que le haïku, fruit d’un travail d’écriture collective aboutissant à une chaîne de poèmes très codifiée. Une tradition en mouvement, qui transcende le simple moment de la composition. « Les poètes de la grande époque de la poésie Japonaise classique, du XI ème au XII ème siècle, ne détestent rien de plus que d’être qualifiés d’originaux. Quand ils le sont, ils essayent de le cacher en reprenant les syllabes des poèmes précédents et les réorganisent, en apportant juste leur touche. Une manière d’inscrire leur nouvelle composition à toute une ligne antérieure. C’est ce qu’ils appellent une variation allusive. »

Point commun entre tous ces poètes, tous ont fait le choix d’un « style ». Un mélange thématique et formel aux dénominations étranges, comme, par exemple le Mono no aware, « le sentiment des choses ». Le style de prédilection des poètes ermites tel que Kamo no Chōmei que Roubaud apprécie particulièrement. « C’est le style de l’émerveillement de la nature, cette émotion que, chaque année, des millions de japonais éprouvent face à l’éclosion des fleurs de cerisiers. » En 1969, il écrit un recueil en prenant le Mono no aware comme guide. « J’ai livré non pas ma traduction, mais ma version empruntée de 143 poèmes, où je n’ai respecté ni la rime ni la place des vers dans le poème. » Une interprétation nouvelle, réglée pour sublimer ce respect des mots en et au-delà de nous. Une relation qui touche au sacré pour celui qui se revendique agnostique. « Dans la poésie médiévale, il est frappant de voir un balancement constant chez les poètes qui déclarent à un moment qu’il est vain de vouloir faire de la poésie et qu’il vaut mieux suivre la voie de la religion et qui, ensuite, affirment que si la poésie est bien faite, c’est exactement la même chose. »

Un face à face avec la langue qui le pousse à participer à la traduction de la bible Bayard en 2001 : Le livre des Nombres, évidemment, mais aussi, surtout, L’Ecclésiaste « Un livre qui est immédiatement accessible à n’importe qui au monde, croyant ou pas. » Une entreprise prenante mais fascinante. « Durant ce long travail, j’avais, dans l’oreille, l’écho des japonais. Il y a un rapport particulièrement frappant entre la poésie sacrée de L’Ecclésiaste et la poésie de Kamo no Chōmei. Le même type de réaction désespoir / espoir face à la vie, exprimé le plus parfaitement possible pour moi. Dans Qohéleth, on voit bien ce qui va différencier l’agnostique du croyant. C’est le dernier moment où se fait le pas de la croyance, lorsqu’il dit « le monde est épouvantable, que vas-tu faire ? ». Chacun a sa manière de se satisfaire de ce constat lucide. Pour Qohéleth, la réponse est : relie-toi à Dieu. Pour les mathématiciens, l’élément de certitude peut être dans ce travail sur les objets mathématiques. Pour moi, ce n’est pas la religion, c’est la poésie. Quelque chose qui permet d’atteindre à autre chose qu’à l’impossible du monde.» Alors sans plus attendre, il est temps de partir, pour explorer encore. Le lendemain matin, Jacques Roubaud s’envolera au Japon pour de longues vacances, nous laissant en écho un sourire chaleureux.

Stéphane BATAILLON

Repères

1932 : Naissance à Caluire-et-Cuire, dans le Rhône

1958 : Après un doctorat, débute sa carrière de professeur de mathématiques à l’Université de Rennes et Paris-X

1966 : Membre de l’Oulipo, coopté par Raymond Queneau

1967 : E, Gallimard,

1969 : Petit traité invitant à la découverte de l’art subtil du go (avec Pierre Lusson et Georges Perec), Bourgois

1970 : Mono no aware (le sentiment des choses), Gallimard

1983 : Décès de sa femme, Alix Cléo Roubaud

1986 : Quelque chose noir, Gallimard

1989 : Début de la publication du grand incendie de londres

1990 : Thèse sur la forme du sonnet français de Marot à Malherbe, Grand prix national de poésie.

1999 : La forme d’une ville change plus vite, hélas, que le cœur des humains, Gallimard.

2009 : le grand incendie de londres, Seuil

Péripéties d’un songe

le grand incendie de londres, Seuil, coll. Fiction & Cie, 2 064 pp, 39 euros.

La dissolution, Ed. Nous, 544 pp, 42 euros

Cinq livres, cinq « Branches » regroupés dans un épais volume. Plus une dernière partie, La dissolution, publiée il y a un an chez un jeune éditeur. Le « Projet » littéraire de Jacques Roubaud semble donc se terminer. Rien à voir, pourtant, avec ce qui était prévu. Peu après le suicide de son frère, un rêve, en 1961, lui indique qu’il doit se mettre à l’écriture d’un récit gigantesque. Un roman d’une ambition folle. Le titre lui en est même livré « Le Grand Incendie de Londres ». Que doit-on y trouver ? Un ensemble le plus cohérent possible de ses travaux de poésie qui aurait constitué un tout, un grand poème de poème, des mathématiques, et un récit capable de rivaliser avec les grands romans. Pendant vingt-cinq ans, il l’élabore et continue de le rêver. Jusqu’à en écrire enfin un plan détaillé… qu’il jette à la poubelle une fois achevé. Il renonce, définitivement.

Mais un autre drame joue le rôle de déclencheur. Le décès de sa femme, Alix, en 1983. Deux ans plus tard, il substitue à son projet une nouvelle aventure, moins ambitieuse et construite en opposition à ce projet avorté : Il n’y aura pas de plan.

Il en découle un journal protéiforme, écrit au jour le jour, mêlant souvenirs, listes, poèmes, réflexions critiques autour de la poésie, des mathématiques sans oublier un traité sur le croissant parfait. Beaucoup d’anecdotes et de miscellanées aussi, aux intentions très variables, comme la recette précise de la fabrication d’une gelée… allégorie de la composition de la prose : « si la prose est réussie, elle gèle ! » La première partie paraît en 1985, sous le même titre que son roman inachevé, cette fois sans majuscules. Un livre-univers que l’on pourrait croire fou, et peut-être illisible, si une chaleur constante et un esprit ludique n’en étaient les principes. Roubaud, livrant peu de ce qui fait sa vie au delà de ses écrits, cet incendie n’a que l’apparence d’une autobiographie, plus proche des mémoires à la manière médiévale, qui ne retiennent qu’une partie de ce qui s’est passé, celle qui a trait au but que l’auteur s’est fixé de raconter et de transmettre. Bonne idée de l’éditeur, intégrer, entre chaque branche, articles parus sur l’œuvre et entretiens donnés à la presse. Autant d’ouvertures pour replonger ensuite dans ce festin de jeux, d’incessantes découvertes et d’émerveillements. Un pur régal.

S.B.

Le regard et l’absence

Alix Cléo Roubaud, Journal, Seuil, Coll. Fiction & Cie, 240 pp, 26,90 euros.

C’est un journal, intime. Non pas découvert, mais ouvert après la perte de l’être aimé. Celui de la femme de Jacques Roubaud, Alix, photographe partie trois ans à peine après leur mariage, des suites d’un asthme grave porté depuis l’enfance. Elle avait 31 ans. Des mots sortis du temps qui frappent avec la force de paroles nouvelles, auxquelles celui qui reste ne peut pas répliquer. Roubaud décide de le publier une première fois en 1984. Il le réédite aujourd’hui, accompagnés de nombreuses photographies. L’écriture éclaire d’une lumière crue l’intimité d’une femme et d’un couple en construction, à l’inverse de la démarche pudique du grand incendie. « Que nous soyons la chambre noire l’un de l’autre » écrit-elle. Son style a l’exigence nécessaire pour éviter la gène qu’on pourrait éprouver à se trouver si proche. Elle écrit sans espace entre les ponctuations. Pour ne pas avoir à reprendre son souffle, pour économiser les instants d’une vie que, parfois, elle voudrait maîtriser jusqu’à la destruction. Avec Bach en fond sonore et une référence constante au style poétique japonais du Rakki Tai, celui « pour maîtriser les démons ». Celui du deuil et de la mélancolie. Jusqu’à l’ivresse, jusqu’à la douceur des gouffres. Ça vient de lui. Ou d’elle. Plus si évident.

Des mots violents et durs. La poésie, ici, calme rarement les jours. Mais quelques phrases, qui laissent supposer le bonheur éprouvé. Bonheur, un mot trop coloré pour les beaux clairs-obscurs de ces reproductions. Car le livre vaut aussi pour les photographies. Faites de répétitions, de superpositions, elles nous invitent au ballet d’Eros et de Thanatos dans une danse de regards et d’absences. Des images qui, pour Alix, ne captaient leur souffle de vie qu’au moment du tirage, dans le silence du studio. Savourer cet instant pur là, au moins. « Il me fallait une maladie mortelle,ou répertoriée telle,pour guérir de l’envie de mourir. De la manière la plus oblique,organique,lente,j’ai inventé,en quelque sorte,ma maladie. -et celle dont je guérirai. » Terrible ambiguïté d’une dernière phrase. Photographier pour mettre l’amour à distance, pour mieux le contempler. Ce fameux « amour de loin » si cher aux troubadours.

S.B

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Les dernières pistes du rêve aborigène

Chloe Hooper, Grand Homme, ed. Christian Bourgois.

Article paru dans Le cahier Livres&idées du quotidien La Croix, 5 novembre 2009

Dans un livre-enquête minutieux, l’Australienne Chloe Hopper dresse le terrible constat de la condition des Aborigènes. Le lent déclin d’un peuple à force d’humiliations

Palm Island, île australienne aux allures de paradis située au nord du Queensland. Sous les palmiers luxuriants vit une population aborigène dont les ancêtres furent déportés par les colons anglais au XIXe siècle. La journaliste Chloe Hopper ignore presque tout de ce peuple lorsqu’elle arrive de Melbourne pour couvrir une affaire qui secoue l’île depuis des semaines.

Tout a commencé le 19 novembre 2004, au matin. Le brigadier-chef blanc Chris Hurley embarque Cameron Domagee, un Aborigène en état d’ébriété. Tous deux ont 36 ans. L’un a rapidement gravi les échelons de la police, l’autre, comme 90 % de la population, est au chômage. Il a depuis longtemps échangé ses rêves contre de la bière et du goom, mélange d’eau et d’alcool à brûler. À sa descente du fourgon, Domagee frappe Hurley au visage.

Les deux hommes entrent dans le commissariat. La porte claque. Quarante minutes plus tard, Domagee est retrouvé mort dans sa cellule, le foie éclaté. Un «EVREG», «événement regrettable» pour la police. Une bavure pour les habitants de l’île. Celle de trop, venant après la mort de plusieurs centaines d’Aborigènes en détention. Hurley, à l’imposante carrure, est tout désigné pour endosser le rôle du Grand Homme, figure malfaisante, mélange local du Yéti et du croquemitaine.

Paradoxe, la bavure n’a rien d’un crime raciste, et le brigadier-chef, bien que souvent violent, était jusqu’ici plutôt connu pour son respect et ses efforts envers la communauté. Mais, une semaine plus tard, c’est l’émeute. Le commissariat flambe. Les policiers sur place manquent de se faire lapider. Raid ultra-violent et arrestations en retour. Les médias nationaux s’emparent de l’affaire.

Trois mois après le drame, Chloe Hopper atterrit donc à Palm Island. Au fil d’une procédure qui s’étendra sur deux ans et demi, elle part à la rencontre de ce peuple enlevé à sa terre. Exil inconsolable, tant ce sol est, dans la mythologie aborigène, le lieu où sont tracées les pistes du rêve. Une mémoire sacrée, collective et incarnée qui se manifeste dans chaque pli de montagne, dans chaque coude de rivière. Sans terre, plus de rêve, donc plus d’identité.

Happée par cette histoire, Hooper devient familière de cette «île d’enfants volés». Si la journaliste s’attache aux protagonistes, dont Élisabeth, la sœur de la victime, elle tient à conserver la distance, à poser les questions, à confronter les faits. Ceux de l’affaire, mais aussi ceux d’un mode de vie dévasté qu’elle ne soupçonnait pas. Sans chercher à masquer une certaine candeur, elle nous pousse à plonger dans ce quotidien jusqu’à en éprouver une sorte de terrible résignation.

D’un style fluide, elle établit ainsi le dossier accablant mais sensible du fait divers, étape par étape : enquête préliminaire, instruction et, en 2007, procès. Le premier de l’histoire mettant en cause un policier pour mort d’un Aborigène en détention. Activement soutenu par les syndicats de police, Hurley s’en sort. Non coupable.

Le reportage de Chloe Hopper est triste, parce qu’il témoigne de la fin des chants. En 1850, jusqu’à cent langues aborigènes différentes étaient parlées dans le seul Queensland. Il en resterait moins de vingt à présent. Ces chants, qui pouvaient autrefois guérir les malades, ne sont plus opérants. Les rythmes du monde moderne les auront recouverts, sans offre d’échappatoire. Sauf à risquer l’emprunt des toutes dernières pistes où nous guide l’auteur.

Celles de la politique de «réconciliation» initiée il y a dix ans dans le pays. En 2008, le premier ministre australien a présenté les excuses officielles du pays aux générations aborigènes pour les souffrances infligées par les déportations. Une voix d’aujourd’hui pour apaiser les plaies et redonner l’estime.

Stéphane Bataillon
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Lautréamont, œuvres complètes

Cahier Livres&idées du quotidien La Croix, 29 octobre 2009

Comte de Lautréamont. Dès son pseudonyme, emprunté au noble héros d’un roman d’Eugène Sue, Isidore Ducasse met au défi son lecteur. L’auteur des Chants de Maldoror s’amuse avec lui, le perd dans un immense univers d’images surgissantes. Un jeu qui annonce par avance ceux des surréalistes. Pour en distinguer les règles et tenter la confrontation, cette nouvelle édition de la Pléiade sait qu’un rigoureux appareil critique, même modernisé, n’est pas un atout suffisant. Dans une astucieuse dispersion du regard, le volume propose donc en complément les diverses lectures que l’œuvre a suscitées depuis sa parution : Breton, Aragon, Camus, Gracq, Le Clézio, Sollers… Si on a pu parler de « cas Lautréamont », ces textes démontrent bien qu’il n’y a pas de « cas ». Il y a juste des mots, drôles, ravageurs et cruels. Ces mots simples à l’extrême qui font la poésie. S.B

Lautréamont, œuvres complètes, édition établie par Jean-Luc Steinmetz. Coll. Bibliothèque de la Pléiade, ed. Gallimard, 848 pp. 35 euros (jusqu’au 31 décembre 2009).

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