Qi

Une décharge

Qui pulse et qui ondule
jusqu’au profond de soi

Douce comme une montagne.

Élevage

Je regarde.

Je regarde des gens dans le métro. Ils jouent avec leurs portables. Ils écoutent de la musique avec leurs écouteurs. Ils ne me regardent pas. Ils n’ont pas le temps. De me regarder, de s’ennuyer, de penser. A eux, à leur vie, à ce qu’ils pourraient changer. Ils jouent avec leurs portables et c’est bien plus facile comme ça. Alors je sors mon portable. Je joue avec mon portable. Pour remplir ce temps. Oublier. Oublier qu’ils ne me regardent pas. On ne se regarde plus. On ne se regardera plus jusqu’au moment où l’on paniquera. Pour un bruit. Ensemble. Alors on bougera. Tous dans un même élan. En se disant que ce n’est pas possible. Que meuh non, ce n’est pas possible. Mais on sera déconnecté. Mais n’y aura plus de batteries. Et la porte de métal se refermera derrière nous.

On aura été des hommes.

Minimal Stadium #9 : Doux

Entendre le bruit du vent
qui appelle le regard
vers cet arbre si haut
dont le soleil réchauffe
les bourgeons qui attendent

Vers ce germe deviné
enfanté de nos ombres
et de notre lumière
qui attend lui aussi

Un souffle.

B.o.p (Bande originale du poème) : Organic, Philip Glass, Koyaanisqatsi.

Du malheur

Être malheureux, c’est avoir bifurqué juste avant le chemin qui attendait nos pas. Ce point d’enfance où nous avions pleuré de joie, oublié par souci de grandir plus vite, certain que cette puissance, naturellement là, resterait présente quoi que nous fassions. Une illusion semblable aux pires malédictions de nos contes du soir.

But

Il n’y a rien à atteindre. Juste aller en dedans. De nous, en deçà des noms, au plus proche de ce qui nous fait vibrer. Cette vibration intime que nous n’osons pas dire de peur de la perdre. Et fondre toutes choses dans un unique poème, un mot, une lettre, un silence. D’une discrète joie.

Shin Jin Mei #3

IX.
Penser mais
ne pas penser mais
avec tout son corps
tendu

mais

X.
Regarder le corbeau
attendre sur le banc

Observer le bourgeon
qui deviendra la feuille

fleurs de vide.

XI.

Dans la clairière
grouille dix mille insectes
venus nous rendre hommage.

 

XII.
Le vent se lève
le volet claque
les volutes de fumée
annoncent la gorgée

Et l’univers
Et nous.

 

« Si nos yeux ne dorment pas,
Tous nos rêves s’évanouissent »
Shin Jin Mei (46)

Ce poème est une interprétation -très- libre d’une partie du Shin Jin Mei (chapitre 1-53) poème de Sosan du VIe siècle d’après la traduction de Taisen Deshimaru in L’esprit du Ch’an, éd. Albin Michel.

Shin Jin Mei #2

V.

Par-delà les miroirs
traquer la source qui nous suit

S’y baigner.

VI.

Errer dans les ténèbres
rechercher une limite

Butter

Aimer ça.

VII.

Dedans, dehors
tout parait plein.

Grand nettoyage
sans brin de vent

Vide propice.

VIII.

Ne pas choisir

Tout laisser passer
sans laisser de traces.

Shin Jin Mei #1

I.

Un seul pas dans la neige
un rayon de soleil dont elle a l’habitude

S’y fondre
sans plus rien chercher d’autre.

II.

Faire un rond de ses bras
ample et tranquille
comme toi.

III.

Rester sans demeurer
dans un vide propice

La cloche sonne.

IV.

Renoncer à nommer
cette chose nouvelle

Permettre la liberté.

Au parc Montsouris

Depuis cinq ans, je travaille juste à côté du parc Montsouris. Je n’y suis jamais entré. Aujourd’hui, enfin, je retourne m’y balader. Car ce parc est mon parc, ce parc est notre parc.

Petit, mon père m’y emmenait chaque jour. Une exigence, un sacerdoce. Pas juste pour me faire prendre l’air. Pour connaitre l’adversaire qui deviendrait ami. Pour découvrir son clown au contact de l’eau, de l’herbe, du métal des clôtures. Jeu de mime proposé afin de prendre conscience que je n’étais pas seul. Et sa chaleur brisait toute la glace de l’hiver. Pour moi.

Je me rappelle aussi du kiosque à musique ou il n’y avait pas de musique. Mais un conteur. Un vieux conteur qui nous racontait des histoires et puis disparaissait. Un joueur de flûte d’Hamelin qui aurait laissé les enfants à leurs parents. En guise de gratitude. De n’avoir pas reproduit. D’avoir brisé le cercle de l’absence, de la crainte, de l’ennui. De ce froid.

Nous étions, mon père et moi, les princes d’un jardin

et nous jouions les rois.

Sortie de l’anthologie « L’insurrection poétique, manifeste pour vivre ici »

L'Insurrection_300dpiSortie ce jour de l’anthologie L’insurrection poétique, Manifeste pour vivre ici, établie par Christian Poslaniec et Bruno Doucey aux éditions Bruno Doucey, qui contient l’un de mes poèmes, mais surtout bien d’autres occasions de voyage en terre de poésie.

Le mot de l’éditeur :
Logo Printemps des PoètesL’insurrection poétique… L’anthologie que nous publions pour la 17ème édition du Printemps des Poètes se veut un manifeste : « manifeste pour vivre ici », selon l’expression d’Éluard, manifeste en faveur d’une vie intense et insoumise, celle que réclament les poètes, ces voleurs de feu. Vingt-deux sections incisives, dont les titres se présentent comme des affiches, composent ce livre. Parmi elles : Au croc la phynance, Avant j’avais un métier, Cap espérance, Contre la bête immonde, Contre les fous de dieu, Dénoncer l’apartheid, Dis ce que vouldras, Homos je vous aime, La haine je la jette. Sans oublier : Liberté, j’écris ton nom et Sexisme, injustice ! Une insurrection permanente de la conscience contre tout ce qui simplifie, limite et décourage. Le cri de cent-dix poètes, français ou étrangers, adeptes d’une parole levée, qui n’a jamais vraiment renoncé à changer la vie.

Extrait :

« Cache-toi, Shulekha, cache vite cette honte,
Cache tes cheveux, tes yeux, ton menton,
Cache ton nez, tes lèvres et tes seins,
Cache tes orteils, cache toute cette indécence.
Tais-toi, surtout, ne fais pas de bruit,
Entre vite dans une cage,
Seule la cage peut sauver une femme »
Taslima Nasreen

Collection Tissages, 256 pages, 19,00 €, ISBN : 978-2-36229-078-7

Sandokai, mélodie des nous autres

Il souffle sur la scène
d’un souffle de personne

Lumière d’avant lumière
comme seule inspiration

Entrer à petits pas
découvrir chaque signe
sans être tout à fait sûr
d’être inscrit au programme

D’une partition limpide
les notes et les paroles
tentent alors ensembles
d’initier le chant

De nouveau le feu chauffe
le vent bouge
l’eau mouille
et la terre soutient

L’œil voit
l’oreille entend
le nez sent
et la langue goûte

Les racines puisent
le tronc diffuse
et l’enfant se retourne
levant les yeux au ciel.

Toutes les notes sont jouées
mais
peut-être pas

L’ombre est dans la lumière
et la lumière dans l’ombre
mais
peut-être pas

L’ombre contre la lumière
Les jambes l’une contre l’autre
peuvent être

Alors,
Tous montent sur la scène
et rejoignent l’endroit juste
pour amplifier le chant

Alors,
tous s’accordent
libres

Et plus question d’espace
et plus question de temps

Juste ce ballet intime
d’un geste et d’un repos.

 

Ce poème est une adaptation -très- libre du Sandokai, poème écrit au VIIIè siècle par la maître chinois Sekito Kisen. La version originale de ce texte essentiel du zen Sōtō est chanté quotidiennement dans les temples zen du monde entier.

Écrit sur « Dream Brother » de Vincent Peiriani ( Album Living Being, ACT, 2015).

Note sur la poésie #22

Certains poèmes ne servent qu’à revenir au point où la raison lâchera prise. Comme un exercice de méditation. Pour se recentrer, puis détendre ses muscles et laisser passer les informations dont le limon fera, peut-être, un poème, lorsqu’il aura pu se déposer. Saisir l’état présent, sans spéculer d’avance.