Lueur

J’avais vu sur la carte qu’il y avait un refuge en haut de la montagne. Il est bien indiqué, certains m’en ont parlé. Mais je ne le trouve pas. Je marche depuis sept heures. Il y a trop de roches noires, de torrents, de broussailles. Je suis parti trop vite et me suis abimé. Genoux et coudes égratignés. Il faut reprendre un rythme, à l’écoute de soi. Des battements de son cœur. Pour que cette avancée me semble assez légère, pour ne plus se soucier du moment d’arrivée. La nuit est tombée. J’aperçois une lueur.

Sortie de Gustave n°67

En octobre, pour son numéro 67, Gustave part à l’aventure de la modernité. Des smileys embrouillés, des licences douteuses, des mousses opaques, des transparences fébriles, Georges Bernanos, Albert Schweitzer et des plantes qui sortent du bitume. Bref, la découverte d’un monde interlope mais non moins sympathique. Le tout sous un dessin formidable de notre ami Saint-Oma.

Gustave est un journal numérique et gratuit d’action poétique. Léger et fragile, chaque numéro n’est disponible que durant sa durée de parution, à partir du lien indiqué dans la newsletter envoyée aux abonnés. Il disparait ensuite d’internet pour laisser sa place à d’autres mots, d’autres rêves et d’autres possibles.

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L’émotion

Transport en commun. Habitude triste. Mais je viens de lire un passage. Un passage sur le soi, sur sa prise de conscience. Sur ce qui est là depuis l’enfance mais attend l’heure du murmure. Je descends de la rame. Quelques notes me saisissent, ce n’est pas comme hier. Une lente mélodie qui fait danser la brume, le matin, sur le grand jardin. Je m’approche pour regarder la pochette du CD vendu par le musicien, joueur de hautbois aidé d’une boite à rythme. Je vois Schubert. Ça doit être ça. Je presse le pas pour prendre l’escalator. Arrive en haut du couloir de correspondance. Reste interdit. La musique me transperce. Je sens l’énergie circuler en moi, ces petits picotements qui remontent des jambes. Je fais demi-tour. Hésite encore un peu. Je suis presque en retard. Dévale les escaliers et retourne le voir. Il finit juste le morceau. – Bonjour, quelle est cette musique ? – L’Ave Maria de Giulio Caccini. Il n’est pas très connu. Mais quand je le jouait, en Ukraine, les gens sortaient les larmes aux yeux.

Il s’appelle Oleg Yugan. Je le remercie. Il sourit en reprenant son hautbois. Je repars. Changé.

 

 

 

Le pouvoir Δ #1 : license to kill

Afin d’éviter les atroces dérives des crimes en tous genres, le pouvoir Δ avait eu le courage politique nécessaire de braver son opinion la plus conservatrice. Tant qu’à faire, il s’était attaqué à la plus grande des perversions de ces trop faibles citoyens : l’homicide. Le décret, promulgué le 16 Slackmidor 2178, instaurait enfin une procédure de demande d’assassinat (heureusement disponible en ligne, en toute indiscrétion).

Il suffisait de remplir le formulaire LTK007 ( subtil clin d’œil à la tradition culturelle occidentale la plus noble) en mentionnant nom, adresse complète et degré de relation de la personne visée (parent, voisin, collègue, parfait inconnu) et les motivations poussant à la saisie des services. La réponse était garantie dans les 48h, le temps qu’un comité d’assentiment qualifié donne son avis, protégeant ainsi le demandeur de toute poursuite judiciaire ultérieure (une erreur est si vite arrivée.)

Il n’y avait ensuite plus qu’à attendre patiemment que les agents territoriaux viennent effectuer l’assassinat, dans le respect total des normes sanitaires, et en utilisant des produits 100% bio (poison d’origine naturelle, balle en granit rose, corde de lin tressé à la main). Un récépissé, délivré dans la semaine suivant l’intervention, étant envoyé (avec une boite de chocolat) afin de clore sans bavure chaque dossier.

À peine le décret fût-il publié, que le comité inter-espèces humano-moustique (CIEHM) lança une pétition pour demander l’encadrement de l’assassinat des moustique par un dispositif similaire.

Un carnet de notes à propos de la série « En sortant de l’école » sur Nanouk

Je vous annonce la publication d’un carnet de notes autour de la série d’animation « En sortant de l’école » produite par Delphine Maury autour des poèmes de Jacques Prévert, de Robert Desnos et de Guillaume Apollinaire sur la plateforme Nanouk du dispositif « école et cinéma ». Un riche carnet que j’ai eu le plaisir de rédiger avec Stéphane Dreyfus, journaliste et animateur du blog Animez-vous les uns les autres.

Pour y accéder (uniquement accessible aux enseignants inscrits au programme) :
http://nanouk-ec.com/films/en-sortant-de-l-ecole

Note sur la poésie #42

Tenter d’inscrire une modalité de notre expérience au monde. Celle qui passe par les éléments les plus accessibles de notre quotidien. La mauvaise herbe sortant du bitume que l’on contemple avec son fils en allant à l’école. La châtaigne dont on tente d’enlever la fine écorce avec ses ongles. La dégustation d’un concombre inconnu. Une discussion passionnante avec un cultivateur d’algues, entrer dans les détails de son métier et s’amuser ensemble. L’impression que l’attention à ces tangibles nous sont profitables. Que ces occasions imprévues d’étonnements nous sont offertes. Sous le soleil. Transmettre par le poème un peu de l’impulsion et de cette joie si simple d’expérimenter.

Message personnel

C’est… C’est difficile à exprimer, je…✌️ ☮️ ☀️ et en même temps une partie de moi ✨ ✊ ✌️ ✋ ☝️ ❤️ alors qu’en fait, en vrai de vrai, ⛪️ ⛺️ ⛲️ ⛵️ même si parfois ⚓️ ✈️ ⚠️ ⛽️ ♨️ ☎️ ⏳ ⌛️ ⏰ ⌚️ et que tout semble que je ✉️ ✂️ ✒️ ✏️ alors qu’il suffit de ⚽️ ⚾️ ⛳️ ☕️ ⚪️ ® © ™ ☑️ ✔️ ✅  Et puis des fois, j’ai envie de  ♿ ⛔ ❌ ❗ ❓ Mais au fond, tu le sais, je suis ☺alors tu vois, là, vraiment, ⛅️ ☁️ ⚡️ ☔️ ❄️ ⛄️ Et, heu… bon, ben bref, tu comprends quoi.

Transparence

Moi, je n’ai rien à cacher. Je joue la transparence. Je publie tout. Les mots. les photos. Les liens et les lieux. Je dis. Je vous dis tout. De moi. Il y en a qui ne le font pas. Ça les regarde mais… ça nous concerne un peu quand même. Car garder, c’est voler. Parce que quoi ? Qu’ont-ils de si précieux ? Qu’ont-ils que nous ne méritons pas de voir ? C’est pas bien. C’est pas très sympa, ça. C’est pas très smiley licorne. Et si ça se trouve, c’est même vraiment mal. Amoral. Des hontes. Des remords, peut-être même des crimes ! Oui, surement des choses pas jolies jolies. Il va falloir éclaircir ça. Mettre tout sur la table. Ouvrir grand les portes et les fenêtres. Faire une descente. Pour leur bien. Pour notre bien. À tous. C’est les bonnes pratiques à suivre pour léguer une terre réparée aux générations futures. À nos enfants. Comment ça, tu n’as pas d’enfant ? Mais c’est une image. De toi. Au pixel perfect près. Oui, non, moi, vraiment, je n’ai rien à cacher. Je joue carte sur table de ma vie. J’ex ste. Il n’y a auc n  r ison p r que cela m’i qu ète. Je s is clean. J  e fa s ri n de mal. J  n’a  r en fai . P s be o n de s cr ts. J’ xi te ple ne ent d ns ce m nd. J  s is tr nsp r n t.

Note sur la poésie #41

Que peut la poésie pour ce monde ? Pour nous ? Que peut cet acte de création, d’agencement de la parole, pour nous aider à vivre ? C’est à dire nous accompagner, en résonance, dans la reconnaissance des infimes variations de nos réalités. Une brise de vent, l’oscillation d’une fleur, une araignée qui court, à la première vibration de nos pas, se cacher entre la plinthe et le parquet. Des papillons envahissant les placards mais s’immobilisant dès que l’on ouvre la porte. Un regard étranger qui nous interpelle. L’irruption du bizarre et de l’incongru. Une phrase que l’on retient. Un désir qui surgit. Un « ah, il fait comme ça, lui ? »

Quelle résistance permet la poésie ? Avant l’engagement qui prendra la place de l’autre. Réduira l’autre moitié des arguments. Avant l’utilisation de la langue pour convaincre.

Quelle résistance ? C’est à dire quelle liberté de ne pas plonger tout de suite ? D’observer, de prendre son temps face au monde. De confirmer, à son rythme profond, ce désir de vie simple, sans trop de ce pouvoir saturé de paroles blêmes. Sans d’attrait pour des richesses dont la contrepartie est toujours vol du temps. Effraction dont le constat se fait trop tard, lorsque le corps, l’esprit, cèdent.

Que peut la poésie pour nous aider à suivre cette intuition qui ne cesse de se creuser, au contact des mots d’Albert Schweitzer : « Le bien, c’est de maintenir et de favoriser la vie ; le mal, c’est de détruire la vie et de l’entraver. » ? Des mots sans saveur apparente, mais qui, au contact du réel, formulent au plus juste une éthique tenable. Une éthique sans éclats, laissant libre les ombres, les failles et les pulsions s’accommoder ensembles à l’intérieur de nous. Une qui ne nous empêche pas de tuer l’araignée, d’écraser les papillons, ou de ne pas répondre au regard de cet autre. Mais en ayant conscience.

C’est à cela que la poésie peut aider. À remédier à notre inconscience.

À dynamiser notre humanité.

Rapaces

L’ombre et la proie. Mots volés au hasard. Pas d’engrenages. Pas de mécanique. Regarder le ciel en silence. Sans chercher la maîtrise et sans dicter ses lois. Ce n’est pas notre combat. On l’a cru. On a voulu nous le faire croire. Mais non. Pas à nous. C’est à eux. C’est minuscule. Translation de deux points sur le flanc de la montagne. Presque fondus. Comme le sera le corps une fois dévoré. Digéré. Par les enzymes. C’est la vie. Ça nous concerne. Ou pas. On a le droit de ne pas se sentir concerné. De s’échapper. Se libérer. Du combat. De ne même plus, plus même regarder. En silence. Ombre. Les yeux fermés.