Gustave n°70 : numéro confirmé

Votre mensuel d’action poétique devient septuagénaire avec bonheur et passe sous licence libre Creative common pour être partagé encore plus librement. Un numéro 70 de Gustave avec des poèmes qui renouent avec les formes des débuts, illustrés en dessins et photographies de Saint-Oma, Robin et Sarah Bataillon.


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Belle lecture et bonne année !

Rétrospective 2017

Comme chaque année pendant la pause des fêtes de fin d’année, une petite rétrospective des 12 mois écoulés avec, pour chacun d’eux, un poème où une prose de saison. Histoire de savourer ensemble ces derniers jours de 2017. Belles et bonnes fêtes à toutes et tous !

JANVIER

Raconter

« Du temps où les bêtes parlaient… » « Il y a de cela cent mille ans ou plus… ». Le conte nous transporte dans un monde d’avant le monde. Un monde d’anciens symboles et d’archétypes polis, lentement apprivoisés pour amorcer le temps de nos prochains désirs. Le conte parle d’un monde de l’éternel instant, chargé d’une énergie qui déborde la geste et brouille l’aventure afin qu’elle nous submerge et que nous la domptions. Dès la première ligne, dès le premier mot, il nous transporte à notre cœur.Portant l’étrange haillon d’une forme trop populaire, le conte nous rend libre. Libre d’être pleinement nous-même. Il nous laisse seul. Rassuré. Capable sans autre effort, et sans retour de grâce, de rejoindre notre rêve.

FÉVRIER

Othello

Résister à la force
en changeant la fréquence

Proposer un écho
à toutes tes certitudes

T’offrir une liberté.

MARS

Thé de l’escargot

Face au fracas du monde
savourer la rosée
retenue par les mousses.

AVRIL

Défragmentation du disque

Suppression des emails. Désactivation des notifications. Désinstallation des applications. C’est un langage précis, presque mathématique. Il ne faut pas que la main tremble. Opération irréversible. Le temps presse. Effacer les traces. Défragmentation. De soi. Se condenser, expirer les anciens fichiers. Se nettoyer moderne. Pour retrouver de l’air. Sentir le Printemps. Prendre le soleil. Même si encore une fois, les fleurs du cerisier se sont déjà fanées

MAI

Ambition

JE VEUX LE POUVOIR
JE VEUX LE POUVOIR grandir mon enfant
JE VEUX LE POUVOIR m’asseoir en silence
JE VEUX LE POUVOIR s’épanouir le camélia
JE VEUX LE POUVOIR l’escargot faire l’acrobate
JE VEUX LE POUVOIR ne rien faire
JE VEUX LE POUVOIR méditer
JE VEUX LE POUVOIR profiter d’être avec toi
JE VEUX LE POUVOIR d’autres horizons
JE VEUX LE POUVOIR écouter les autres
JE VEUX LE POUVOIR prendre le temps de répondre
JE VEUX LE POUVOIR ton sourire
JE VEUX LE POUVOIR refuser.

JUIN

La promotion

C’est long une vie. on nous dit qu’il faut réussir vite. mais ça passe vite, le moment. de la réussite. qui nous excite. avant. après. la vie, c’est long. dans un bureau de plus en plus / de moins en moins /grand / haut /ouvert. on échange, on s’échange. nos rires / nos plats / nos rendez-vous / nos points de désaccords / nos points non-négociables pour que l’accord / nos cercles / nos jetons / de présence / d’une absence / cette prétention. à être ensemble / venus les honorer de notre présence / seul. Mais on a fait. houlà comme on a fait ! on a agi. dans /notre / intérêt / du groupe / du collectif / de l’actionnaire / de la cause. toujours. corporate. toujours. alerte. bad buzz. ça sent le chaud. là. il faut débarquer / du monde. te débarquer. et oui, tu comprends, désolé. c’est déjà pas donné. une si belle aventure. à conquérir le monde. faire sa part / sa petite part / de marché. allez, allez quoi, tope-là. topé. pas besoin de signer. tu l’as. ta promotion. Tu l’as bien méritée.

JUILLET

Un service

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AOÛT

Insomnie

Je n’arrive pas à m’endormir. Rien à faire, j’ai beau faire le vide, respirer par le ventre, penser à des choses agréables, me projeter dans une situation improbable qui pourrait initier un rêve, je n’arrive pas. J’ai beau prendre un livre, une bd, ma tablette, j’ai beau commençer à écrire ce texte, je n’arrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrg’,.

SEPTEMBRE

L’émotion

Transport en commun. Habitude triste. Mais je viens de lire un passage. Un passage sur le soi, sur sa prise de conscience. Sur ce qui est là depuis l’enfance mais attend l’heure du murmure. Je descends de la rame. Quelques notes me saisissent, ce n’est pas comme hier. Une lente mélodie qui fait danser la brume, le matin, sur le grand jardin. Je m’approche pour regarder la pochette du CD vendu par le musicien, joueur de hautbois aidé d’une boite à rythme. Je vois Schubert. Ça doit être ça. Je presse le pas pour prendre l’escalator. Arrive en haut du couloir de correspondance. Reste interdit. La musique me transperce. Je sens l’énergie circuler en moi, ces petits picotements qui remontent des jambes. Je fais demi-tour. Hésite encore un peu. Je suis presque en retard. Dévale les escaliers et retourne le voir. Il finit juste le morceau. – Bonjour, quelle est cette musique ? – L’Ave Maria de Giulio Caccini. Il n’est pas très connu. Mais quand je le jouait, en Ukraine, les gens sortaient les larmes aux yeux.Il s’appelle Oleg Yugan. Je le remercie. Il sourit en reprenant son hautbois. Je repars. Changé.

OCTOBRE

« Nos serveurs s’ennuient »


Non, aucun de mes amis n’attend de mes nouvelles. Je ne manquerai à personne en vous quittant. Qu’est-ce qui me retient ? Mes contacts ? Mes followers ? Non, personne ne s’en apercevra. Ça fera un bruit de moins, un écho économisé, un buzz évité. Ça fera un peu de calme. De ce calme dont j’ai bien besoin. Alors voilà, c’est décidé, j’appuie sur « Supprimer mon compte ». Ma décision est irrévocable et… comment ? Vos serveurs s’ennuient ? Ça me touche. Ça change tout. Vous savez parler aux hommes, vous.

NOVEMBRE

Design du poème #46

Un poème, l’idée d’un poème, c’est souvent un seul mot. Un mot qu’on ne trouve pas tout de suite. Un mot autour duquel. Un mot autour duquel on tourne. Pour dissiper les brumes. Jusqu’à l’épuisement. Jusqu’à éliminer tous les mots autour, qui le cache. L’armée d’approximations, d’idées vaguement semblables, de synonymes, de faux désirs, de mauvaises certitudes. Se coltiner chaque contradiction qui se place en obstacle. Comprendre l’adversaire, ses besoins, ses ressources, ses faiblesses. Estimer les alliances conclues. S’estimer. Cibler juste. Le cerner. Le prendre au piège. Seul. Vidé. Le vider de ses sens. Voir s’il résiste. Voir s’il laisse passer. Après des jours de siège, la fortification cède. Tout découle. Tout s’imbrique. Tout se résout. D’un simple mot. Qui trainait là. Lumineux.

DÉCEMBRE

Situation compromettante

Ne t’attarde pas trop
aux abords des virgules

La phrase est impatiente
de se faire déchiffrer.

Day off

Apprécier le café
qui coule dans la gorge

Ranger avec soin
pour préparer l’espace

Se séparer des choses
qui nous ralentissaient

S’attendre à une fête.

Conditionnel

Si t’étais là

On irait pêcher des barracudas
on rigolerait sous la pampa
on chanterait chabadabada
on se sourirait tout bas

Même le soleil
n’oserait pas

Si t’étais là.

Les pêcheurs (Trinidad, West indies) / Photo Sarah Bataillon

Kintsugi

Verse la poudre d’or
à l’endroit de tes failles

Elles se patineront
d’un éclat d’incertain

Ce sera ton charisme.

Le cadeau (critique littéraire in utero)

Il y a des fois où l’amie qui vous offre un livre sourit avec tant de malice qu’on s’en régale d’avance. Des fois où l’on reçoit ce livre avec un arrière-goût d’angoisse, en se demandant comment il a bien pu nous échapper jusqu’ici. Ça fait comme ça, aussi, chez les pêcheurs.

Il y a des fois où l’on ose à peine accepter le cadeau, que l’on sent que c’est presque trop. Trop précieux, trop drôle, trop beau. Que ce livre a déjà vécu, connu d’autres yeux, d’autres sourires, d’autres que c’est presque trop. Que notre amie nous transmet quelque chose, sachant que nous en prendrons soin, en confiance.

Il s’agit (fin du suspens) d’un livre de textes d’humour de Pierre Etaix, Dactylographismes, jouant avec les lettres, les blancs de la page, sans aucun artifice, avec toujours la même typographie machine qui donne sa beauté à l’ensemble.

Dactylographismes rend heureux. Plus que ça. Donne du courage. Pousse à continuer les expérimentations, les jeux sérieux et poétiques qui mettent le bordel dans l’espace des pages. Pousse à creuser cet humour invendable, qui touche au plus profond de notre joie intacte de voir les lettres vivre.

Hier, en allant à l’école avec mon fils, nous nous sommes demandé pourquoi les signes de ponctuations n’avaient pas leur alphabet. Pourquoi ils trainaient parmi les lettres. Pourquoi ils étaient considérés comme des habitants de seconde zone. Il y a un texte là-dessus dans ce livre. Le dialogue d’un fils et de son père, le fils demandant ce qu’ils peuvent bien faire, pourquoi ils existent, tous ces signes. Et le père s’énerve, et le père ne sait pas, et le père veut lui flanquer une gifle, comme le père de Philémon dans la série de Fred. Alors, j’ai lu le texte, à haute voix, hier soir, en y mettant de la voix, une lecture pour tous les trois. Et nous avons ri, et nous nous sommes endormis, avec ces points de suspension qui font le sel de nos vies.

 

Note sur la poésie #47

La pression monte. Pas immédiatement. Pas aux premières mesures. Mais au fil des jours scandés sans poèmes. L’angoisse revient, l’acidité dans l’estomac retourne, jusqu’à ce que la stagnation devienne insupportable. Il suffit alors de retourner sur la piste, même pour un tour, pour que la pression se relâche. À chaque fois. Mais je l’oublie, à chaque fois.   Alors qu’écrire. Tout simplement.

B.o.p (Bande originale du poème) : L’impératrice – Erreur 404

Lecture du soir

Je l’écoute lire. Il joue. Il joue à dire son texte, comme un petit robot. Il sait très bien la différence entre la virgule, l’espace, le point. Il s’en est fait des amis. De ces minuscules de la langue. De ces espaces inconsidérés, sans rang et sans prestance. Ces ingrédients utilitaires, sans suite, sans alphabet. Il les fait sauter, accélérer, virevolter dans sa bouche. Sa phrase est une piste pour la plus belle des course.