Lautréamont, œuvres complètes

Cahier Livres&idées du quotidien La Croix, 29 octobre 2009

Comte de Lautréamont. Dès son pseudonyme, emprunté au noble héros d’un roman d’Eugène Sue, Isidore Ducasse met au défi son lecteur. L’auteur des Chants de Maldoror s’amuse avec lui, le perd dans un immense univers d’images surgissantes. Un jeu qui annonce par avance ceux des surréalistes. Pour en distinguer les règles et tenter la confrontation, cette nouvelle édition de la Pléiade sait qu’un rigoureux appareil critique, même modernisé, n’est pas un atout suffisant. Dans une astucieuse dispersion du regard, le volume propose donc en complément les diverses lectures que l’œuvre a suscitées depuis sa parution : Breton, Aragon, Camus, Gracq, Le Clézio, Sollers… Si on a pu parler de « cas Lautréamont », ces textes démontrent bien qu’il n’y a pas de « cas ». Il y a juste des mots, drôles, ravageurs et cruels. Ces mots simples à l’extrême qui font la poésie. S.B

Lautréamont, œuvres complètes, édition établie par Jean-Luc Steinmetz. Coll. Bibliothèque de la Pléiade, ed. Gallimard, 848 pp. 35 euros (jusqu’au 31 décembre 2009).

>>Lire l’article en PDF

Colum McCann : Comme un rêve suspendu

Article paru dans le cahier Livres&idées du quotidien La Croix, 27 août 2009

Entre espoir et fureur, Colum McCann replonge dans le New York du milieu des années 1970 en suivant l’extraordinaire traversée du funambule Philippe Petit entre les Twin Towers

En ce matin du 7 août 1974, les New-Yorkais pensent être frappés d’hallucination collective : un homme marche dans le ciel. Le funambule Philippe Petit vient de s’élancer sur un câble tendu entre les deux tours du World Trade Center. Maintenu en équilibre par un simple balancier, il danse dans le vide à 400 mètres d’altitude. Un songe éveillé, dans une Amérique qui sort d’un cauchemar. Une période noire marquée par l’assassinat de Kennedy et par la guerre du Vietnam. Deux jours plus tard, le 9 août, le président Nixon démissionnera à la suite du scandale du Watergate, et les Twin Towers, tout juste sorties de terre, deviendront les symboles d’un tout nouvel essor. Mais aujourd’hui, c’est lui, Philippe Petit, qui incarne avant d’autres le rêve d’un avenir. En bas, dans la chaleur étouffante, la foule retient son souffle.

L’exploit, récemment retracé dans un documentaire (1), sert également de trame au cinquième roman de l’Irlandais Colum McCann. Il en retrace chaque étape en y mêlant les récits de vie d’une dizaine d’habitants imaginaires de la mégapole. Prêtre, juge, artiste ou prostituées, rien, a priori, ne semble les rapprocher. Changeant de style pour chaque histoire, McCann renforce cette impression et paraît alimenter le mythe d’une ville saturée et violente, où personne ne s’arrête jamais. « New York. Tous ces gens. Vous êtes-vous jamais demandé ce qui nous fait tenir ? », s’interroge l’un des personnages.

Pourtant, tous vont se croiser et se rejoindre, attirés par l’énergie folle d’une cité qui dévore l’espace et a pour objectif de soumettre le temps, dans un instant présent qui durerait toujours. Car au-delà de l’histoire et de la ville, une expérience commune les rassemble, celle de la déchirure : Claire, face à la perte de son fils mort à la guerre, assourdissant silence dans les appartements feutrés de Park Avenue. Tillie, prostituée, qui n’a pas réussi à sauver sa fille des souteneurs du Bronx ; ou encore Corrigan, un prêtre-ouvrier qui a contracté un « pacte avec Dieu pour mieux repousser le désir » jusqu’à rendre impossible l’éclosion de l’amour. Pour eux, le temps s’est suspendu, hypothéquant l’avenir.
L’écriture de McCann n’est jamais flamboyante, il n’en a pas besoin. Ces bribes d’existences ne prétendent pas rivaliser avec le coup d’éclat du poète funambule. Colum McCann désire juste transcrire avec fidélité ces voix qui menacent de rompre et risquent, chacune à leur niveau, une exclusion du monde. Ce monde qui a trahi toutes leurs illusions et leurs rêves de justice. L’auteur leur offre une chance de recréer un lien en prenant comme prétexte l’incroyable événement. Comme si, le temps d’un livre, rêve et réalité jouaient à se confondre.

Un fil, donc, qui traverse le ciel. Unique trait de pinceau traversant la toile vide. Une forme d’invitation pour voir que, tout près, il reste des espaces libres. Qu’il faut les admirer pour mieux les investir à la seule condition de se poser un peu. Tel Fernando, jeune photographe qui cherche avec passion les graffitis cachés au plafond des tunnels du métropolitain. Explorant toujours plus les entrailles de la ville, il refuse lui aussi qu’elle limite ses désirs, entrave sa liberté.

Juste au milieu du câble, le funambule s’arrête. Reste immobile quelques secondes puis s’allonge doucement pour regarder le ciel. Il croit entendre monter les cris de la foule. Il sait avoir trouvé le silence parfait. En conquérant l’espace, il vient de réussir, volontairement cette fois, à suspendre le temps. Pour le lecteur, bien sûr, un autre bruit résonne. Une autre déchirure qui court en filigrane. L’effondrement des tours. Le mythe d’une Amérique invincible a implosé le 11 septembre, renversant notre monde. Certains y ont même vu une fin de l’histoire. Pour McCann, au contraire, « la littérature nous rappelle que toute la vie n’est pas déjà écrite : il reste tant d’histoires à raconter ». Ce roman en est la preuve. Une parabole pour accepter le délitement. Une approche lucide du lent travail de deuil, nécessaire et possible, pour distinguer ce qui subsiste. Pour découvrir, une fois la poussière retombée, que tous les liens rompus sont devenus racines. Et que l’on peut y puiser la force de reconstruire.

Stéphane Bataillon

(1) Le Funambule (« Man on Wire »), lire La Croix du 20 décembre 2008

>> Lire l’article en PDF

Adonis, au risque du mouvement

Article paru dans le cahier Livres&idées du quotidien La Croix, 18 Juin 2009

Dans un livre d’entretiens avec sa traductrice, le grand poète arabe Adonis ressuscite la poésie préislamique pour appeler à une révolution face à l’imbrication des pouvoirs

Ce n’est pas sur un long fleuve tranquille mais sur un champ de bataille que nous entraînent ces entretiens. Dialoguant avec la psychanalyste Houria Abdelouahed, sa traductrice en français, l’une des grandes voix de la poésie arabe contemporaine jette un regard impitoyable sur l’état d’un monde qu’il chante depuis plus de cinquante ans.

Si Adonis, né en Syrie au début des années 1930, a choisi le nom d’un dieu païen pour pseudonyme, ce n’est pas un hasard. Il dénonce ici avec force la confusion de la religion et du politique dans le monde musulman. Une situation qui entraînerait l’immobilisation complète de la structure sociale. Il en appelle à une séparation radicale et originale entre les deux pouvoirs.

Elle seule serait selon lui capable de redonner de l’espace au mouvement en autorisant le progrès et la démocratie. Mais sa critique porte plus loin, et rejette l’idée même du monothéisme. Pour le poète, attiré par Nietzsche et une spiritualité mystique dont il prend soin de «mettre de côté l’idée de Dieu dans son acception religieuse», le monothéisme empêcherait toute possibilité d’innovation. Rien de moins.

Sans être aveugle face aux obscurantismes secouant notre temps, et sans minorer le contexte particulier d’où émerge cette voix, on pourra protester contre cette vision réductrice d’un monothéisme privant intrinsèquement l’homme de sa liberté intérieure.

Mais en rester là nous ferait passer à côté du véritable projet de l’auteur. Car cette critique radicale sert avant tout à mener son combat en plein cœur du langage.

Une langue «aux ordres», codifiée par les pouvoirs et vidée de sa substance. Dont l’usage le plus haut, la poésie, n’arriverait plus à dire le lien de l’homme à son corps, à la nature et au monde. Une déchirure entre la poésie et la pensée qu’Adonis veut refermer en transgressant les idéologies. Avec panache, mais prenant soin au passage de construire sa légende, il se pose comme le héros capable de rétablir cette parole en réinsufflant du désir dans les mots.

Il a pour lui l’œuvre d’une vie entière consacrée à la poésie.

Exilé au Liban dès 1956, il publie la revue Shi’r qui introduit, non sans oppositions, le poème en prose en langue arabe. En 1968, après la défaite face à Israël, il poursuit son travail de rénovation avec la revue Mawâqif (Positions). Il s’installe à Paris en 1985 et commence la rédaction d’Al-Kitâb (1). Une œuvre monumentale retraçant l’épopée arabe depuis la mort du prophète Mohammed jusqu’à la moitié du Xe siècle. Des vers qui plongent au cœur des violences de cette Histoire pour permettre à d’autres de ses pans d’émerger, au premier rang desquels la poésie préislamique.

Car Adonis ne se bat pas seul. Conscient qu’il «ne peut y avoir une innovation dans une langue si cette rénovation n’a pas ses racines en elle», il revendique une filiation avec les grands poètes d’avant l’islam pour légitimer son action. En parfait connaisseur d’un monde arabe où pèse l’image sacrée du père et où le temps se conçoit en cycle.

C’est l’un des grands intérêts de l’ouvrage que de nous faire découvrir cette poésie saisissante de modernité à travers les portraits de figures comme Imrou’l Qays, Abû Nawâs ou Al Mutanabbî. Rebelles, incessants défricheurs de la langue, en questionnement perpétuel, leurs innovations successives témoignent d’une pensée jubilatoire et toujours en mouvement. Une belle invitation à découvrir leurs poèmes, récemment publiés en français par les deux auteurs (2).

Comme Orphée ramenant Eurydice des enfers, Adonis cherche à tester le pouvoir de son chant sur les dieux. Mais son but n’est pas de détruire un système pour lui en substituer un autre. Il n’aspire qu’à remettre en mouvement ce ferment qu’est la langue arabe, préalable à tout autre changement. Un long parcours, qu’accompagneraient bien ces vers du poète Urwa ibn al-Ward al-’Absî : «Ils me demandent: “Où vas-tu ?”/ Mais comment le poète-brigand peut-il connaître son lieu?» Car Adonis ne se risque pas à percer l’inconnu. Il sait, mieux qu’Orphée, que «la lucidité totale est une sorte de mort» et que seule compte l’avancée sur le chemin. Vivre, sans se retourner.

Stéphane Bataillon

(1) Al-Kitâb (Le Livre), trad. Houria Abdelouahed, Seuil, 2007. Un volume, sur trois à paraître.
(2)
Le Dîwân de la poésie arabe classique, anthologie, choix et préface d’Adonis, trad. Houria Abdelouahed, Poésie/Gallimard, 2008.

>> Lire l’article en PDF

Henry Bauchau, la lente passion du poème

Article publié dans le cahier Livres&idées du quotidien La Croix, 2 avril 2009

La publication de l’œuvre poétique complète de Henry Bauchau éclaire près de soixante ans d’écriture sur le chemin de la découverte de soi

«La poésie dévaste la vie courante, elle la dénude, elle déborde le poète.» Pour Henry Bauchau, l’expérience poétique permet d’atteindre, non sans dangers, le cœur de ce qui nous fonde. Libre à l’auteur de choisir ensuite la technique susceptible de polir cette matière brute remontée. Diariste, dramaturge, critique, romancier, ayant embrassé une carrière de psychanalyste dès la fin des années 1950, Bauchau n’’a cessé de choisir les chemins les plus respectueux des paysages rencontrés pour mieux remonter à sa source.

La publication d’une édition aussi complète que possible de ses poésies surplombe soixante ans d’écriture en 13 recueils dont un d’inédits, baptisé L’Accueil. Un long chemin consacré à l’ouverture aux autres et à leurs différences dont il tire ce constat : «Tu n’es possesseur de rien, il te faut te briser sur le Monde./C’est la loi/C’est l’amour, où tu fus, où tu es accueilli.»

Constat, et invitation lancée à tous les lecteurs du Boulevard périphérique (prix du Livre Inter 2008). Ils découvriront ici l’élaboration d’une parole patiemment mûrie depuis Géologie, son premier livre sorti en 1953. Les deux vers inauguraux disent déjà l’alliance désirée entre le monde sensible, quotidien, et la préoccupation d’un absolu qu’il faudra réussir à nommer au plus juste de soi, sans briser son mystère : «Parfois je me réveille avec un goût d’écorce/en bouche, un goût qui vient de la montée des sèves.»

De l’antique Tyr aux Chars de Budapest, des Negro Spirituals américains à la Chine de Mao en passant par Venise, ses premiers poèmes sont autant d’invitations au voyage. Très tôt, il y rencontre les héros qui nourrissent ses romans et ses pièces : Gengis Khan, Œdipe, Antigone… Il choisit de se mettre dans les pas de ces figures symboliques et leur propose, en retour, d’être leur interprète. Pour qu’elles puissent mieux encore toucher ceux de son temps. «Sur la route d’Œdipe/Antigone est le paysage.»

Clés de l’œuvre en prose, la prolongeant souvent, cette poésie en est aussi l’atelier, le lieu d’où le roman s’élaborera. Tel L’Or bleu, poème publié en 1999, qui initia l’écriture de L’Enfant bleu (2004). Le fulgurant récit transposé d’un adolescent psychotique qui, après quinze ans d’analyse avec Bauchau, réussira à fondre en lui l’enfant bleu.

Cet ami imaginaire et dévorant qui l’empêche d’activer ses puissances. Lentement, il parviendra à exprimer sa voie singulière à travers l’écriture et le dessin. «Ta mémoire endormie sous les eaux/que tu es belle, ma destinée/que ta lumière est belle et comme elle était sous-marine/entourée d’algues et de secrets.» Des secrets à trahir afin de renouer avec soi et les autres.

Car communiquer est avant tout, pour Bauchau, passer du «on» au «je». Ne pas délaisser les amis de chair et de mots qui nous apprennent à vivre, mais réussir à trouver, dans l’observation de son quotidien propre, l’agencement le plus simple pour faire entendre sa voix. Ainsi, les poèmes récents se font plus courts et plus limpides. Ces Succintes par exemple, poèmes minuscules : «Branches émerveillées/Avant la fin de la lumière.»

Besoin d’aller plus vite ? De brûler les étapes pour crier ses découvertes ? Au contraire. Cette passion débordante qu’est pour lui la poésie a besoin de temps. Une denrée dont la rareté au sein de nos sociétés fait craindre à l’auteur la marginalisation du poème. Un risque tangible de désenchantement du monde. En signe de résistance, il confond à l’occasion ce temps précieux avec celui de l’actualité. Ainsi, Petite suite au 11 septembre 2001, s’engage sur la voie du commentaire d’un extérieur immédiat.

«Ceux qui se croient/nos ennemis/et qui partagent/notre/folie d’images/notre/peur de vivre (…)» Mais l’engagement, ici, reste prudent, se gardant de détourner la poésie de son but premier. Juste avant cette plongée dans le réel, le poète prévient d’ailleurs : «Faire/laisser se faire/les gouffres, les ponts/les passages/l’abîme/De jour/tu écris le poème/qui écrit/en toi/la nuit (…)».

Une écoute de soi, condition première qui représente le seul engagement à tenir, jusqu’au bout. Jusqu’à trouver les mots capables de cerner le silence. Jusqu’à trouver ce lieu où établir l’échange. Les figures compagnes n’ont pas disparu. Mais elles ont intimement ressenti, avec leur auteur, la force de telles paroles. «Sur les murailles de Thèbes/Antigone à la lance/avec la pauvreté des mots/et leur désir/de fer».

À 96 ans révolus, Bauchau reconnaît la fatigue et les douleurs du très grand âge. Ce lent naufrage dont il n’hésite pas à dire la tristesse. Reste son désir intact de profiter de la beauté du monde. Contraint à n’écrire qu’une ou deux heures, mais tous les jours, sa parole, resserrée, semble se charger des forces qui auraient pu se perdre. Une parole comme le souffle arrachant à la pierre d’infimes particules.

«Si tu peux/prier/demande une âme vide/attentive/et ne présumant pas de ses forces. Tu sens/et si c’est voir, tu vois/tes branches suivre la courbe/inespérée du vent.» Une fois cicatrisées les déchirures de la vie et le vieux dieu furieux dressé à l’intérieur, il nous délivre alors les ultimes chapitres d’une épopée intime : «C’est au solstice de la nuit/C’est au temps de l’incertitude/Que le grain meurt, que le poète/Marche sur le toit bleu du monde.» Libre à chacun, ensuite, de tenter l’aventure.

Stéphane Bataillon