Credo #53 : La garde du cœur

Traverser son désert, c’est suspendre le cours de nos activités. S’accorder, comme un présent, un temps libre. Libre de nos injonctions quotidiennes, de nos obligations de réponse, de tout ce qui pourrait nous faire douter du cours. Suspendre et entrer dans cet espace immobile et silencieux, agréable et chaleureux, du désert intérieur. Qu’y faire ? Peu importe. Qu’y penser ? On verra bien. Qui ou que supprimer ? Détournons le regard en fermant les paupières. Il ne s’agit pas de ça ici. Cette aventure, car c’est bien d’une aventure qui est proposée, n’a besoin d’aucune préparation, d’aucun passeport, d’aucun bagage. Car cette aventure est préparation. Ce silence est bagage. Cette immobilité figure toutes les routes. Il suffit juste de prendre le temps de se poser. Si simple mais si inhabituel que nous avons un mal fou à passer de l’idée à la mise en pratique. Le poème pourrait ici faire figure de commutateur. D’un mot. D’une étincelle.

Credo #52 : Généalogies

Abioud, Eliakim, Azor
Sadok, Akhim, Elioud
Eléazar et Matthan.

Huit noms, oubliés de l’histoire
pour faire la jonction

Que le compte soit juste

Quarante engendrements
et deux lumières en plus
en trois poignées de sable
au rythme de la lune

De la première marche
au grand couronnement

Marée basse d’exil
avant le flux des vagues

Avec l’incertitude
d’une parole dans nos nuits.

(Mt 1. 1-17)

Credo #51

Comment est-il,
ton Dieu ?

Dans la répétition des gestes
que tu fais chaque jour
pour apaiser l’étang

Comment est-il,
ton Dieu ?

A l’arrière des paroles
aux couleurs changeantes
de ton silence

Comment est-il,
ton Dieu ?

Peux-tu,
je t’en prie,
ne pas me le décrire ?

Credo #50

Marcher au rythme lent
du balancement des feuilles

Se maintenir en place
pour l’accueil du matin.

Se laisser surprendre. Rester à la fois en éveil mais sans but. Dépasser un “ego”, objet devenu obscur et insaisissable à force d’être accusé de texte en texte, de paroles en parole, dans toutes les traditions.

Se laisser surprendre ? Simple à dire, difficile à faire. Peut-être parce que l’on veut, justement, que l’on veut, se dessaisir, “lâcher prise”, mais en ayant encore comme objectif quelque chose à acquérir : un nouvel état d’être que certains nomment “bonheur”. Et que cette intention crispe le corps, empêche la souplesse, empêche d’être attentif à autre chose qu’à “sa” transformation. Fausse route.

Un chemin emprunté, moins raisonnable, serait à indiquer sur la carte de nos rêves. Celui qui court le long de la rivière du temps. La reconnaissance de la force, de la puissance de ses courants, mais aussi de la source fraîche que ce défilement d’instants nous livre.

Lorsque, faisant notre part, nous lâchons non pas la prise, mais ces identités qui bloquent la circulation, en renonçant (toujours à quelque chose, statut, possession, signes de reconnaissance qui pourraient ne plus venir) alors, au fil des jours, plusieurs choses se produisent : de nouvelles rencontres, de nouvelles propositions, de nouveaux signes. Y étions-nous sourds et aveugles avant ? Reste que ces nouveaux flux, pas forcément importants, pas forcément estimable en terme d’efficacité, de gain, de position, nous offrent, assez rapidement, une impression exquise : celle que la vie nous traverse.

Déjà 50 “épisodes” de ce journal spirituel Credo, entamée dès 2007 par ce poème, que l’on retrouve dans Où nos ombres s’épousent :

L’orage gronde.
Nous parlerons toute la nuit
Pour protéger la cathédrale.

Cette série, commencée par hasard, mais pourtant poursuivie année après année, dit quelque chose de ce qui motive intimement mon écriture. Une recherche, toujours méfiante face à des mots qui emprisonnent sous prétexte d’allégeance. Un creusement, pour encercler lentement la formulation de ce qui m’intrigue et me passionne : ce qui est au-dedans et qui, plus que venir, surgit au cœur. À quel rythme, à quel nom ? Là est le mystère.

Credo #46 : du moindre mal

Le bien, c’est de maintenir et de favoriser la vie ; le mal, c’est de détruire la vie et de l’entraver. Albert Schweitzer

Il y a ce tremblement. Cette incertitude qui nous saisit et nous angoisse parfois. Face à des questions posées. Des comportements. Des gestes accomplis. Ceux qui sont aux frontières de cette phrase d’Albert Schweitzer.

Il y a ce tremblement de nos doutes, de nos insuffisances. De nos regrets et de nos impuissances qui empêchent de trancher. De s’embarquer. De faire un premier pas. Menaçant de sur place. De pourrissement. Alors, peut-être, dans ces cas là, choisir le moindre mal.

Un « moindre mal » qui permet la souplesse d’une vie vécue parmi les autres. Qui laisse un peu de place au soin et à l’empathie derrière toutes nos colères. Y compris pour son adversaire. Pour cet enfant terrible venu dormir chez nous sans y être invité. Le raccompagner, au pas de la porte. Mais sans violence. En lui déposant ses affaires à côté. Lorsqu’il se réveillera.

 

Credo #45

« L’éthique est la recherche de la vie bonne, avec et pour autrui, dans des institutions justes. » Paul Ricœur, Soi-même comme un autre.

Il y a la mort. Il y a des morts. En permanence. Il y a la naissance. Des naissances. Entre les deux, toujours, pour tout, cette énergie. Cette baraka. Cet amour. Cette impulsion qui nous porte d’un point à un autre. De ce que l’on a pris vers ce que l’on est. Juste. Inattaquable. Aligné comme les atomes d’un poème de diamant. Vers cette entière cohérence faite de tout ce que l’on a vécu, entendu, ressenti, se mélange. Qui dans un moment se cristallise. Se transforme en une même couleur. Peut servir à la composition du tableau. De ce qui deviendra, sans le savoir, notre œuvre. Comme une peinture de Soulages. Avec du noir, de l’ombre, des reflets, de la lumière. Tout changeant. Tout le temps. Toujours en mouvement. Sans forcer le rythme. En s’adaptant au rythme. De notre cœur. Et donc choisir. De tendre. Vers la mort. L’arrêt. La décomposition de cette cohérence. Ou vers la vie. Vers l’intensification de cette lumière. De cette joie. De ce sourire d’enfance. De ce sourire de nous. Enfant. En vie.

« Pour ceux qui se perdent, c’est une odeur de mort qui donne la mort. Pour les autres, c’est une odeur de vie qui donne la vie. Mais qui est capable de faire un tel travail ? » (2 Corinthhiens 2 : 16).

Credo #44

On perd. Tous. Nos illusions et notre confiance. Parce que l’on bute sur les obstacles. Sur des bouches fermées. Sur des regards éteints. Au début, on se dit qu’ils sont tristes. Que c’est triste. Et puis, peu à peu, leur harmonie nous prend. Et l’on se laisse aller. À ne plus croire. Que quelque chose. Au-delà d’eux. Au-delà de nos craintes. Au-delà de ces portes, de ces bouches, de ces regards. Que ce quelque chose peut rendre possible le survol des plaines de notre dernier rêve. Parfois, pourtant, on le ressent. Assis au calme dos à une porte, à l’écoute d’une chanson qui ravive notre élan, à un regard posé qu’on croyait révolu. Alors on retrouve. L’énergie.

 

Credo (43) : Shaddaï, le lieu

Quelque chose à découvrir, pas dans le mot, mais dans le

 

 

entre le noir des lettres tracées sur ta poitrine.

 

Notes

– En hébreu, “Shaddaï”, l’un des noms de Dieu, signifie également “qui a des seins”.

– “(…) en novembre 1975 une lettre de Carmélia Benveniste m’informait que le Professeur (le linguiste Emile Beneveniste, ndlr) demandait expressément à me voir. Il arrivait encore à exprimer ses désirs, et se rappelait ceux qu’il souhaitait revoir.

   Au cours d’une de ces rencontres, c’était à l’hôpital de Créteil, il me demanda de m’approcher de son lit, se redressa, tendit l’index comme sur la photo reproduite ici et, très timidement, avec ce même sourire adolescent, se mit à « écrire » sur le chemisier qui recouvrait ma poitrine. Surprise, bouleversée autant que gênée, je n’osai bouger et ne pus deviner ce qu’il souhaitait écrire ou dessiner dans ce geste étrange. Je lui demandai s’il voulait quelque chose à boire, lire ou entendre. Il secoua la tête en signe de négation et recommença à tracer sur ma poitrine ces signes aussi troublants qu’indéchiffrables. Je finis par lui tendre une feuille de papier et un stylo Bic.   Alors, de la même écriture en lettres capitales d’imprimerie qu’il avait choisie pour me dédicacer son livre, il traça : THEO.”

Julia Kristeva, Préface à Emile Benveniste, Dernières Leçons, Collège de France (1968-1969), Seuil, 2012

Credo (42) : Adonaï 65

Je m’invente sans fin
pour devenir celui
qu’on ne pourra nommer

Et je ferai silence
jusqu’à ce nom absent.

 

En Hébreu, le nom Adonaï dit le nom du tétragramme de Dieu, YHWH, imprononçable.
La valeur numérique du mot “Adonaï” est 65, qui est égale au mot “silence” ou à l’impératif “faites silence”.

Credo (41) : les buissons ardents

Je serai celui qui serai. Sans espace, sans temps, et qui ne perd plus. Qui efface les lignes pour mieux les réchauffer. Pour mieux te dire, tout bas, de retenir cette larme. La conserver pour d’autres qui auront soif demain. Tu enlèveras le sel, qu’ils ne deviennent fous. À ma rencontre.

Credo (40) : correspondance

Que pourrai-je te dire lorsque tu m’interrogeras sur la question d’un dieu ? Peut être partir du mot, de ces trois ou quatre signes qui résument toutes les larmes et tout le sang du monde. D’un baiser d’inquiétude, je te dirai qu’il faut, et puis qu’il ne faut pas, les conserver dans l’ordre pour comprendre des choses. Que c’est à toi, et à toi seul, de trouver dans ce legs un nouvel assemblage qui vibrera ton cœur et te confirmera.

Cet aboutissement
aussi long qu’un regard.

 

Credo (37) : de la lumière

Tous ces poèmes sont et ne sont pas ce que je crois. Ils tentent de formuler l’image d’une frontière. De quelque chose ? De quelqu’un ? Entre. En et au-delà d’entre chacun de nous. Cherchent un seul principe pour ces milliers de noms. Mais sans cette habitude. Sans la routine des lettres qui surveillent sans joie. Tourner autour. Tenter le chant. Espérer l’écho.