Notes sur la poésie #53

Il y a une condition. Celle de tout consacrer à l’énigme du poème. À son doute. Ce doute-énergie qui le fait résonner et survivre dans une parole recommencée. Cette obscurité douce qui distingue l’agencement de ses mots d’un astre mort. Cette liaison imprenable.

Notes sur la poésie #52

C’est dur. Dur de sortir du style, de laisser les mots dériver, sans trop virer de bord. Sans manœuvrer brut. Parce qu’on le sait bien, qu’il faut jouer, sur l’émotion. Sur les larmes. De tristesse. De joie. Faire les montagnes russes avec. Comme dans un bon scénario. Que ça s’apprend, désormais, la poésie. Que ça s’appelle le creative writing. Que Kenneth Goldsmith, lui, préfère le terme et la pratique d’Uncreative writing. Que c’est très intéressant, de faire avec ce qui existe déjà. Le fabuleux livre théorique de ce nouveau segment d’études littéraires vient d’ailleurs de paraitre chez Jean Boite, traduit par François Bon sous le titre L’écriture sans écriture. Alors, oui, c’est dur, l’écriture. Dur de fabriquer de la poésie. Parce qu’il y a des impondérables. Non contrôlables. Des mots qui coulent. Qui débordent. Qui prennent le pas. Des défauts qui rendent beau, qui sentent bon. Qu’il faut pétrir. Comme une pâte à pain. Dur. Et en même temps très fragile, tout ça. Ce ça qui fait du poème une matière vivante. Un levain.

Notes sur la poésie #51

Une poésie engagée ? Bien sûr que non, évidemment oui. La pensée se structure. Se construit. Sans impératif extérieur, mais avec, plus qu’avant, le regard tourné vers l’autre (et lentement, et faiblement, et difficilement. — Trop d’adverbes). Au gré des rencontres, prendre plaisir à redéfinir sa vision du monde et des gestes qu’on y pose dans un hasard amical. Comme en poésie, où un poème dévoile un poète, qui nous présente ensuite ses amis, ses inspirations, pour nous guider, de sa voix, à travers l’espace-temps des textes. Ici, des intuitions : la décroissance, le simplicité, le minimalisme. La gène d’une surveillance, le prix d’une intimité, les conditions à défendre d’un émerveillement possible. Qui vont au combat contre le pouvoir et le contrôle (celui des autres, éventuellement, mais surtout le sien propre). Qui vont au combat contre la tristesse promise. De cette vie là. De la mort dans cette vie-là, que l’on ne pressent que trop.
Des voix et courants proches, pour frayer en confiance : Jacques Ellul, Emmanuel Mounier, Albert Schweitzer. Pour ne pas perdre l’espoir de trouer l’horizon.

Notes sur la poésie #50

Se retirer. Se retirer avec joie pour goûter le silence. Un silence doux et profond, qui a quelque chose à voir avec la notion de temps. Temps fragile. Temps perdu. À ne plus perdre par crainte de la désagrégation. Se retirer pour libérer de l’espace, de l’espace-temps, pour laisser place à l’attention, au creusement, à la concentration, à l’exploration de la parole. De cette parole poétique qui devient manque lorsqu’elle manque à mes jours. Manque d’être lue, écrite. Manque d’attention. C’est à dire manque de relation, tissée, entre ce soi mouvant et les formes, fixes, libres. Forme d’indifférence. Se retirer pour ce vivre qui ne nécessite rien d’autre que rien d’autre de moi. Ce vivre le poème.

Note sur la poésie #49

Essayer de ne pas utiliser les mots qui ne sont plus utilisés. Qui voudraient se réfugier dans le poème en échange d’un effet, souvent dérisoire. Essayer au maximum de traduire par les mots d’usage de notre quotidien ce que l’on perçoit d’intemporel dans cette existence. Pas une formule, ni une idée, mais la tentative de définition, d’encerclement patient, d’une émotion. À chaque poème qui tient un peu.

Note sur la poésie #48

Bizarre l’écriture. Bizarre la manière qu’a le poème de toujours devancer. En octobre dernier, j’écrivais que les formes courtes avaient pratiquement disparues de ma poésie au bénéfice de la prose. Comme piquées au vif, ces poèmes libres sont revenus au centre du jeu comme une horde de chiens fous.

Publier sur le net. À première vue, vue de l’extérieur, c’est presque mécanique. Écrire, chaque jour, un poème. Et maintenant le traduire, le photographier, le diffuser. Bientôt le dire, le jouer, en faire un objet. Jouer. Avec soin. Optimisation linéaire des procédés techniques pour se concentrer sur le rythme. Sur les mots à faire danser ensemble. Qu’ils nous entrainent dans cet autre facette du réel découverte avec eux. Parole d’une parole. Comme un livre d’Edmond Jabès.

Bizarre comme le poème est au centre. De ma vie. Plus qu’un travail. Une respiration qui manque, qui me manque, lorsqu’elle se coupe. Je mets toujours du temps à m’en apercevoir. Toujours quelques jours durant lesquels l’angoisse monte. Le temps de sentir l’asphyxie. De me demander pourquoi ça ne va pas, pourquoi ça stagne. Pourquoi ça meurt. Pourquoi cet acte minuscule qu’est l’écriture du poème est un battement de mon cœur.

Bizarre, comme depuis quelques jours, tout a pris place. Tout s’équilibre, se dynamise. Comme si tout venait servir la cohérence du poème. Renforcer son énergie. Confirmer, pour moi, son importance première. La police de caractère, le rouge du titre, le noir du texte, les moirures de l’écran. Tout y participe. Tout s’électrise.

Note sur la poésie #47

La pression monte. Pas immédiatement. Pas aux premières mesures. Mais au fil des jours scandés sans poèmes. L’angoisse revient, l’acidité dans l’estomac retourne, jusqu’à ce que la stagnation devienne insupportable. Il suffit alors de retourner sur la piste, même pour un tour, pour que la pression se relâche. À chaque fois. Mais je l’oublie, à chaque fois.   Alors qu’écrire. Tout simplement.

B.o.p (Bande originale du poème) : L’impératrice – Erreur 404

Note sur la poésie #46

Un poème, l’idée d’un poème, c’est souvent un seul mot. Un mot qu’on ne trouve pas tout de suite. Un mot autour duquel. Un mot autour duquel on tourne. Pour dissiper les brumes. Jusqu’à l’épuisement. Jusqu’à éliminer tous les mots autour, qui le cache. L’armée d’approximations, d’idées vaguement semblables, de synonymes, de faux désirs, de mauvaises certitudes. Se coltiner chaque contradiction qui se place en obstacle. Comprendre l’adversaire, ses besoins, ses ressources, ses faiblesses. Estimer les alliances conclues. S’estimer. Cibler juste. Le cerner. Le prendre au piège. Seul. Vidé. Le vider de ses sens. Voir s’il résiste. Voir s’il laisse passer. Après des jours de siège, la fortification cède. Tout découle. Tout s’imbrique. Tout se résout. D’un simple mot. Qui trainait là. Lumineux.

Note sur la poésie #45

Rencontre avec le typographe Jean-Baptiste Levée. Pourquoi passe t’il parfois plus de trois mois à créer minutieusement un nouvel alphabet et ses styles, infime décalage dans ce monde saturé de signes que peu remarqueront ? Pourquoi y met-il toute son énergie ? « Pour investir (son) humanité ». La phrase résonne avec le lent travail de disposition du poème, de la gestion d’un silence entre chaque mot qui est plus qu’un espace. Symphonie d’une seule note jouée à la mesure.

Si tout répond à un réel, part d’un problème à résoudre, d’une envie à assouvir, d’un besoin à combler, c’est bien de l’intérieur que vient l’énergie, la chaleur, la singularité (tout cela rassemblé sous le vocable de sincérité) nécessaire à la création d’une forme nouvelle. Qui pourra la charger d’une émotion particulière, reconnaissable d’un tremblement pour que le monde vibre différent.

C’est peut-être ce mouvement, la permanence de cet échange entre le dedans et le dehors qui ne dépend ni complètement de nous ni complètement des autres, qui est la condition indispensable de la création.

Note sur la poésie #44

Que pouvons nous faire face à l’hubris et sa voie sans issue ? S’arrêter. Respirer un grand coup. Repartir. Dans l’autre direction. Pas celle qui aboutie dans un autre cul de sac, sur le repli, le rétrécissement de l’horizon. Mais celle qui permet de se mettre en condition de faire, avec nos mains. De creuser un puits. De fabriquer un pot. D’y planter une graine. D’arroser d’un peu d’eau. D’en écrire le poème. De contempler l’ensemble.

À cette position, non repérable par GPS, inutile d’émettre un signal trop clair. Les ombres et les perturbations sont admises, presque souhaitables. Juste tenter sa réponse à ce qui, dans le flux du réel, nous as ému. Cette seule information qui nous est nécessaire.

Concentré sur son geste, l’exécuter. Prendre plaisir.

Note sur la poésie #43

Depuis trois ans, je n’écris quasiment plus de poèmes en vers. Je ne m’en étais pas vraiment rendu compte jusqu’à hier soir. Hier où j’ai dû, tranquillement, jusqu’à tard dans la nuit, en faire un sélection afin qu’ils soient traduits par Alexis, un ami poète pour un festival européen où je suis invité.

J’écris désormais de la prose. De la prose poétique. Je n’avais pas encore acté cette transformation profonde de mon travail. Ce passage de la forme moderne classique à autre chose. À la prose poétique. C’est plus dur. Plus dur à lire, à envisager, à transmettre comme un tout. Un peu bâtard, entre les formes. Du poème. Du roman. Un peu comme la nouvelle. Un genre de nouvelle de la poésie. Mais c’est ce que je fais. Qui m’amuse. Où je m’amuse. Une forme qui traduit désormais mon rythme au plus proche. Ça existe. ça Jabès, ça Tarkos, ça Pennequin, ça Azam, mais ça n’a pas vraiment de rayon en librairie. C’est après le Z, où c’est dans l’autre rayon, là-bas, demandez à mon collègue.

Mon troisième recueil marquera ce tournant. Avec des textes que je me sentirai capable de porter en voix. Avec la conviction qu’ils seront urgents. C’est à dire assez sincères pour occuper l’espace du lieu de la parole offerte. Je me mets au travail.

 

Note sur la poésie #42

Tenter d’inscrire une modalité de notre expérience au monde. Celle qui passe par les éléments les plus accessibles de notre quotidien. La mauvaise herbe sortant du bitume que l’on contemple avec son fils en allant à l’école. La châtaigne dont on tente d’enlever la fine écorce avec ses ongles. La dégustation d’un concombre inconnu. Une discussion passionnante avec un cultivateur d’algues, entrer dans les détails de son métier et s’amuser ensemble. L’impression que l’attention à ces tangibles nous sont profitables. Que ces occasions imprévues d’étonnements nous sont offertes. Sous le soleil. Transmettre par le poème un peu de l’impulsion et de cette joie si simple d’expérimenter.

Note sur la poésie #41

Que peut la poésie pour ce monde ? Pour nous ? Que peut cet acte de création, d’agencement de la parole, pour nous aider à vivre ? C’est à dire nous accompagner, en résonance, dans la reconnaissance des infimes variations de nos réalités. Une brise de vent, l’oscillation d’une fleur, une araignée qui court, à la première vibration de nos pas, se cacher entre la plinthe et le parquet. Des papillons envahissant les placards mais s’immobilisant dès que l’on ouvre la porte. Un regard étranger qui nous interpelle. L’irruption du bizarre et de l’incongru. Une phrase que l’on retient. Un désir qui surgit. Un « ah, il fait comme ça, lui ? »

Quelle résistance permet la poésie ? Avant l’engagement qui prendra la place de l’autre. Réduira l’autre moitié des arguments. Avant l’utilisation de la langue pour convaincre.

Quelle résistance ? C’est à dire quelle liberté de ne pas plonger tout de suite ? D’observer, de prendre son temps face au monde. De confirmer, à son rythme profond, ce désir de vie simple, sans trop de ce pouvoir saturé de paroles blêmes. Sans d’attrait pour des richesses dont la contrepartie est toujours vol du temps. Effraction dont le constat se fait trop tard, lorsque le corps, l’esprit, cèdent.

Que peut la poésie pour nous aider à suivre cette intuition qui ne cesse de se creuser, au contact des mots d’Albert Schweitzer : « Le bien, c’est de maintenir et de favoriser la vie ; le mal, c’est de détruire la vie et de l’entraver. » ? Des mots sans saveur apparente, mais qui, au contact du réel, formulent au plus juste une éthique tenable. Une éthique sans éclats, laissant libre les ombres, les failles et les pulsions s’accommoder ensembles à l’intérieur de nous. Une qui ne nous empêche pas de tuer l’araignée, d’écraser les papillons, ou de ne pas répondre au regard de cet autre. Mais en ayant conscience.

C’est à cela que la poésie peut aider. À remédier à notre inconscience.

À dynamiser notre humanité.

Note sur la poésie #40

Se dire que la poésie se dit. Qu’elle vit aussi bien. Qu’un poème est avant tout une pâte de mots, patmot. Des mots qui se malaxent dans le cerveau, qui se disent, qui s’agencent, qui se combinent avant tout là-haut. Dans la tête. Avant de sortir. Du chaud, pour être déposés, travaillés, formulés avec juste la quantité d’encre ou de pixel nécessaire. Ratures. Premier jet, c’est pas grave, je l’ai.

Ce matin, avec T. on a écrit toute une chanson, la chanson du caméléon. Nous ne nous sommes pas dit « on va écrire une chanson ». On a commencé à chanter, chanter, danser, s’amuser. Et puis il a trouvé une rime. Un choc de mots. Une inattendue. Alors j’ai couru. Prendre une feuille. De papier. Pour la noter, avant l’échappée. Et puis c’est parti. Comme, comme si. On ne s’est plus arrêté jusqu’à l’heure du départ. Deux pages grattées, deux pages d’idées, à retravailler. Ce soir, dans un grand cahier.

Relire Christophe Tarkos. Presque plus pour ce qu’il y a autour. Pour cette soucieuse liberté d’utiliser la langue sans l’instrumentaliser. Relire ses amis. Dans CCP, dans L’enregistré. Mettre le DVD dans le lecteur. Écouter. Regarder. Retrouver le désir du poème. Comprendre de nouveau pourquoi cela persiste d’entre nos activités. Se dire qu’on a envie de s’amuser avec. Qu’il n’y a rien de plus à attendre et que, déjà, la prétention est immense de se mettre à tracer. Un mot. Trouvé ensemble.