UPPLR #89 : Jusqu’où la ville, par Fabienne Swiatly

Jusqu’où la ville

Jusque sur le parvis de la cathédrale où la lumière se libère enfin des ruelles étroites. Les voitures cherchent à se faire une place sur l’esplanade malgré l’interdit. Au pied de l’immense porche, des jeunes aux chiens sans laisse boivent à même la bouteille l’alcool acheté dans un hard discount. Ils rejouent la scène ancestrale des misérables attendant la générosité des fidèles attirés par la croix. Dieu saura peut-être entendre leurs prières malgré le vacarme des moteurs. Sous les gargouilles aux visages de la peur, le monde semble aussi vieux que la pierre des alentours.

Jusqu’aux terrasses de café où s’invite une mise en scène des beaux jours et l’on peut s’offrir du soleil entre les immeubles. Le ciel plus proche dans l’ouverture des rues à hauteur de toits. Le vert se déplie à la pointe des arbres et fait reculer l’hiver. Paysage et promeneurs sont parcourus par le même frisson chargé de désir et de promesse. L’air chaud donne de la surface à la peau. Joie d’une ville qui s’assoit dehors dans l’éphémère plaisir du vivre ensemble. La fumée des cigarettes
et des vapoteuses rejoint paisiblement l’atmosphère.

Jusqu’à la piscine dont les quatre pylônes se dressent dans l’espace aérien comme des ovnis, sans jamais rien éclairer. L’imposante griffe de béton soutient le bâtiment d’accueil à mi-chemin entre les deux bassins dont l’un reste ouvert même l’hiver. Les nageurs et nageuses avancent en ligne droite, seules les épaules et la tête dépassent, enveloppées de vapeur. Les longueurs se suivent sans surprise, il ne fait pas un temps à s’ébattre. Les gradins froids et tristes, sans corps à moitié nus pour attirer les voyeurs qui, chaque été, s’agrippent aux grilles, le regard avide. Qui se souvient encore du nom de l’architecte ?

Fabienne Swiatly

Jusqu’où la ville, Éd. Le Clos Jouve, 60 p., 19 €.

Écoutez ce poème (lecture Stéphane Bataillon) :

 

C’est une prose poétique forte et rythmée que Fabienne Swiatly a choisie, à travers son nouveau livre, pour décrire la ville de Lyon où elle habite depuis 1983. Elle a voulu capter les lieux, ceux qui les peuplent et tout ce qui fait le charme de cette cité. Y relever ces détails qui ne se remarquent plus, ces injustices qui persistent, cet art qui pousse à même la rue pour tenter de fissurer le béton du repli. « Je sais parfaitement qu’à peine le texte imprimé, la ville, organisme vivant, aura déjà changé de visage », souligne-t-elle. Alors l’écrire. Pour pouvoir, un jour prochain, et comme dans un miroir, s’y souvenir.

Stéphane Bataillon (@sbataillon)

Retrouvez ce poème dans La Croix l’Hebdo du 2 juillet 2021

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