Le poème Derrière, extrait de la magnifique anthologie du grand poète Irlandais, prix Nobel, Seamus Heaney, nous plonge au cœur de son enfance avec un sens aigu du récit et de la mise en scène.
Mon père labourait à la charrue à cheval
Les épaules bombées comme une voile
Entre étrier et sillon. Un clappement de sa langue
Et les bêtes redoublaient d’efforts.
Un véritable expert. Il réglait le versoir,
Ajustait le soc à pointe d’acier.
La tranche de terre s’enroulait sans se rompre.
Parvenu au chaintre, il tirait un coup sur les rênes
Et l’équipage en sueur faisait demi-tour
Pour revenir au champ. L’œil plissé
Et braqué sur le sol,
Traçant précisément le sillon.
Je trébuchais dans les empreintes de ses souliers
Ferrés, tombant parfois sur la terre luisante ;
Parfois, à califourchon sur son dos, je m’élevais
Et m’abaissais au rythme de son pas pesant.
J’aurai voulu grandir et être laboureur,
Le bras tendu et l’œil plissé.
Je n’ai jamais rien fait que suivre
Son ombre immense autour de la ferme.
Petit parasite titubant et tombant,
Toujours piaillant. Aujourd’hui
C’est mon père qui va trébuchant
Derrière moi, et ne veut plus partir.
Seamus Heaney
100 poèmes
traduit de l’anglais (Irlande du Nord) par Patrick Hersant,
édition bilingue, La Table ronde, 368 p., 22 €
Prix Nobel de littérature en 1995, Simon Heaney a disparu en 2013 laissant derrière lui l’une des plus grandes œuvres poétiques de langue anglaise. Irlandais du Nord, issu d’une famille catholique de huit enfants, il a raconté dans ses poèmes sa vie et ses souvenirs, les affrontements brutaux ayant secoué son pays comme la naissance de ses enfants. Avec toujours un art du récit, du choix des détails et de la mise en scène des personnages plongeant son lecteur au cœur du réel.
Cette anthologie de 100 poèmes, sélectionnés par ses trois enfants et sa femme, est la première à rassembler, en version bilingue, des textes couvrant l’ensemble de son œuvre (à l’exception de ses traductions, comme sa version très réputée de Beowulf, l’un des poèmes source de la fantasy, datant du haut Moyen Âge). Une introduction émouvante de sa fille, Catherine Heaney, invite à la lecture : « On trouvera ici nombre de ses poèmes les plus appréciés et les plus célèbres, mais aussi des poèmes choisis parmi ceux qu’il aimait lire à voix haute – et qui font revivre cette voix qui nous manque tant. » La qualité de l’ouvrage, présentant la version originale des poèmes sur de belles pages vertes, finit d’en faire la porte d’entrée idéale pour découvrir l’univers de cet immense poète.
Stéphane Bataillon
(Article initialement paru dans La Croix l’Hebdo n°326 du 26 mars 2026)