UPPLR #327 : « Pour chanter la joie », de Madeleine Riffaud

Dans le poème Pour chanter la joie, écrit en 1941, alors qu’elle n’avait que 17 ans, la résistante Madeleine Riffaud inscrit la puissance de la joie comme un recours pour les jours sombres. Une belle anthologie sur l’engagement des poètes le remet en lumière.

 

Un jour où j’aurai assez de vivre avec ma peine, un jour où elle sera trop lourde et voudra m’écraser, que l’univers entier ne sera plus que boue et brumes et fumées d’usines,
Moi je chanterai la joie !
Je dirai que je la vois et qu’elle existe, présente malgré tout comme le soleil derrière les nuages. Dépossédée et solitaire, je crierai que je la vois bien mieux.
Je dirai que la joie c’est un pommier au tronc brisé par l’orage, et qui fleurit. Je l’appellerai Éveil de printemps et Nuage ourlé d’or.
Je conterai que l’envol d’un skieur dans la lumière, un rire jeune et clair entendu dans un jardin, la poignée de main franche de quelque camarade l’ont souvent éveillée et fait bondir en moi comme le dos d’un diamant de la truite hors de la rivière.
Oui, plus tard. Plus tard je chanterai la joie.
Aujourd’hui, elle éclate en moi, me brûle et m’exalte.
Je me sens pareille au soleil et le monde entier est jeune et enthousiaste, et le monde entier a mon âge.
Plus tard, quand elle m’aura quittée, je chanterai la joie pour me la rappeler.
Pourquoi en parlerai-je aujourd’hui, si mes yeux la voient partout ?

Madeleine Riffaud
L’Écho des étudiants (1941),
in La Nuit n’est jamais complète,
anthologie proposée par Aurélien Vidal, Éd. Vuibert, 256 p., 20 €.

La résistante Madeleine Riffaud est décédée en novembre 2024 à l’âge de 100 ans. Elle s’était fait connaître d’une nouvelle génération après avoir raconté ses mémoires de correspondante de guerre en bande dessinée dans Madeleine, résistante (Éd. Dupuis), avec Dominique Bertail au dessin et Jean-David Morvan au scénario. Elle écrivait ce poème en prose à 17 ans. Pour elle, « la poésie est toujours pari contre le silence, donc contre la mort ».

Pour s’en souvenir toujours, Aurélien Vidal, poète et animateur à 24 ans d’un compte très suivi sur les réseaux sociaux, @laparoleauxpoetes, propose une belle anthologie : La Nuit n’est jamais complète. Quand les poètes refusent de plier. À côté de Riffaud, Aimé Césaire, Mahmoud Darwich, Robert Desnos ou Sophia de Mello Breyner Andersen répondent, en textes et citations, à la fameuse question : « À quoi bon les poètes (et la poésie) en temps de détresse ? » Un manuel utile, à partager en contrebande pour demeurer vivant.

Stéphane Bataillon
(Article initialement paru dans La Croix l’Hebdo n°327 du 2 avril 2026)

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