La cible m’attire, m’aspire. Tente de me dominer dès mon entrée dans l’allée de tir. Mon mental se fixe sur ce but à atteindre, se tendant, se troublant. Vais-je -enfin- réussir ?
Se libérer de cette attraction pour revenir à la concentration sur sa posture et sa respiration, pour revenir à cette libération du mental qui partira avec la flèche, est le premier mouvement intime de l’archer. Dans le Kyudo, le terme mushotoku, « pratiquer sans but, sans convoitise » exprime bien cette mise en condition.
Ce que nous pourrions appeler le « cycle de l’archer » englobe l’ensemble de la séquence de tir : La cible atteint l’ego de l’archer, qui réagit en se mettant dans la posture juste, bande l’arc, prolongement de lui même, libère la flèche qui traverse, agit et se transforme au contact du monde (chaleur, vent, intempéries déviant son vol) pour atteindre la cible au cœur : Cette réponse de l’archer à la cible, l’informe de son échec, qui est aussi une réussite : elle n’a pas réussi à ce que l’ego domine l’archer, mais bien plus, sa présence a motivé l’archer pour atteindre l’attitude juste lui permettant d’accéder, même furtivement, à son soi véritable. Dans la pleine vacuité de son être, concentré/tendu.
Ce combat contre soi-même, ou plutôt contre le moi pour le Soi est un recentrement passant par un décentrement. La séquence de tir conduit l’archer à retrouver quelque chose de son être, de sa nature profonde, en devenant partie prenante, hautement consciente et dépendante, du monde qui l’entoure dans l’instant, fluctuations du mental comprises.
La cible n’est pas l’ennemie mais la révélatrice, dans un processus en dynamique constante. Mieux : Comme dans un conte, où les multiples personnages figurent les différentes facettes de la psyché de son auditeur, nous sommes tout à la fois l’archer et la cible, l’arc, les flèches et le vent.
Inclure cette tentation de l’ego dans la vision globale de la séquence de tir, ténèbres révélant la lumière, permet d’éviter bien des projections trop flatteuses et aide à rester les deux pieds bien ancrées dans le sol, dans notre matérialité, nos tensions, nos limites, nos doutes.
Une forme de libération dans un geste à répéter sans cesse pour unir corps et esprit dans la posture juste, c’est à dire aligné « tête / cœur / mains », dans l’ordre ordinaire et harmonieux du monde. Chaque tir réussi étant ainsi comparable à l’eau pure jaillissante de la source cachée.
En atteignant et en stimulant notre être profond (le Soi) au cœur de la cible, l’exercice, proprement spirituel, du tir est l’expérience et l’apprentissage sans fin d’une vie profonde tangible, passant par la destruction et la mort de nos passions.
Cycle de l’arc :
1. CIBLE Attirance de la cible > 2. ARCHER ego de l’archer activé, inspiration comme prise de conscience de la situation > lutte et mise en mouvement : début de la mise en posture juste en ancrant ses pieds dans le sol > 3. ARC Disposition de la flèche et bandaison de l’arc sans convoitise, expiration > Point de concentration, tout se réunit. Suspension brève de la respiration > 4. FLÈCHE Libération de la flèche au point de concentration > Vol de la flèche s’harmonisant avec l’extérieur > Atteinte de la cible au cœur > Mental de l’archer détruit/ cœur spirituel de l’archer touché et vivifié.