UPPLR #319 : Une journée de Dieu, par Vénus

Si Dieu était moins pauvre
il aurait chaussé les routes
mis des manteaux aux arbres
et des couvertures de laine aux prés

S’il était moins distrait
il aurait donné le nom de son fils à une rue
prévu des vespasiennes aux nuages voyageurs
et donné un sexe aux anges
pour qu’ils se multiplient

Si Dieu était plus bricoleur
il aurait vissé à fond les boulons des volcans
et prévu un système d’alarme pour les tremblements

Si Dieu était plus prévoyant
il aurait muselé les océans
blindé les portes des continents
et pris un œil de rechange
pour mieux surveiller son humanité

Si Dieu était plus Dieu
il nous aurait gavés d’hosties en temps de disette
soûlés d’eau bénite en temps de sécheresse
il aurait dessalé la mer avec une bénédiction

Vénus Khoury-Ghata
Qui parle au nom du jasmin (1980)
dans l’Anthologie du Printemps des poètes 2026 Liberté – Visas pour un monde ouvert
Établie par Bruno Doucey et Ariane Lefauconnier
Éd. Bruno Doucey, 272 p., 22 €

Grande voix de la poésie franco-libanaise, prix Goncourt de la poésie en 2011, et autrice d’une quarantaine de recueils et de romans, Vénus Khoury-Gatha s’est éteinte le 28 janvier à l’âge de 88 ans. Passeuse de la parole entre son Orient natal qu’elle quitta en 1972, peu avant le début de la guerre civile, et la France où elle s’installa, elle n’a cessé d’aller à la rencontre des plus jeunes, notamment dans les lycées français des quatre coins du monde. Avec une obsession : souligner l’importance et la beauté de notre langue. « Mon rêve, c’est d’écrire le français de droite à gauche, avec l’accent arabe et inversement » disait-elle. En compagnie de 120 poètes et poétesses contemporaines, elle est au sommaire de cette anthologie qui paraît à l’occasion du Printemps des poètes 2026, qui aura lieu du 9 au 31 mars prochain dans toute la France. Une fête des mots qui résonnera particulièrement au son de ses poèmes.

Stéphane Bataillon

(Initialement publié dans La Croix l’hebdo n°319 du 6/02/2026)

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