UPPLR #324 : Verdures de la nuit, par Maurice Chappaz

Suis la voie de la nuit
pareille au cassis
aux feuilles d’érable
voyageur
il y a dans le soir
ce sentiment des mûres des framboises
cet air des rivières
ce fruit des bois qui fond en nous
je sens le goût de la lavande
serai-je enfin dispersé par les flûtes de sureau
mes membres épars rougissant l’herbe
tandis que je ressuscite sur le sein noir de l’aurore ?
J’ai vu
enlevé au-dessus des bois épais et du méandre des ruisseaux
se consumer la terre
et s’exhaler
ainsi parmi les fumées nocturnes errantes
la dépouille de la rose.

Maurice Chappaz
Verdures de la nuit et autres poèmes,
coll. « Poésie/Gallimard », 192 p., 8,40 €.

Né à Lausanne, Maurice Chappaz (1916-2009) aima son pays, le Valais suisse, à la folie. Lui consacrant proses et poèmes, il décrit les senteurs et les lumières, les bêtes et les fleurs, pour tenter de conserver ce peu de verdure qui résiste malgré l’expansion des hommes, de leurs industries, de ce dé-sauvagement des terres. Pour qui connaît ces montagnes alpines et les sentiers de la haute vallée du Rhône, ses poèmes ravivent à la perfection les instants passés à arpenter et contempler cette nature offerte. Loin d’être un acte de repli, de résistance par la conservation, la poésie de Chappaz s’offre aux sens du lecteur pour qu’il se place dans cet universel contenu dans chaque graine de pollen. Grand ami du photographe Gustave Round, époux de la romancière Corinna Bille et correspondant de Philippe Jaccottet, compatriote poète dont il partage l’attention aux paysages (et dont est reproduit en avant-propos, dans ce recueil, un texte louant son regard), Maurice Chappaz nous offre avec ce bouquet de verdure nocturne, la lumière nécessaire pour que « le monde laisse en nous son aiguillon ».

Stéphane Bataillon
(Initialement publié dans La Croix l’hebdo n°324 du 13/03/2026)

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