UPPLR #333 : « De l’obscur », de Paul Celan

Une très belle traduction inédite d’un recueil de poèmes de jeunesse fait découvrir Celan avant Celan.

Des guerriers
ont planté la lance dans la lune.

Saigne ! Le pavot aussi
saigne.

Et le pont, ma sœur, qui mène à toi, ils l’ont détruit.

Il n’est plus
de chuchotement des heures alentour…

Ce n’est plus
ton rameau qui pousse…

Tard
je m’agenouille et j’appelle et j’allume dans les miroirs l’image rêvée.

Paul Celan
Poèmes de Czernowitz (1938-1945)
Édition bilingue, traduction, préface et notes de Jean-Pierre Lefebvre,
Seuil, La librairie du XXIe siècle, 336 p., 24 €.

Considéré comme l’un des plus grands poètes de langue allemande du XXe siècle, Paul Celan est né en 1920 à Czernowitz, en Roumanie (actuellement en Ukraine). C’est dans ce monde multiculturel, bientôt ravagé par la violence antisémite, que le jeune homme écrit ces poèmes de jeunesse. Ils s’adressent pour la plupart à Ruth Kraft, comédienne et compagne de ces années dramatiques, durant lesquelles la famille juive du jeune homme est décimée – ses parents déportés mourront dans un camp nazi, lui-même ira en camp de travail. Dans ce poème, le réel s’efface dans la nostalgie. Entre le chant d’amour et l’horreur du monde, Paul Celan se tient en déséquilibre et, déjà, transforme la langue du lyrisme amoureux en une parole puissante et énigmatique, qui caractérisera son œuvre postérieure.
Stéphane Bataillon

(Article initialement paru dans La Croix l’Hebdo n°333 du 14 mai 2026)

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