Dossier : Petite bibliothèque spirituelle de la marche

(Dossier initialement paru dans La Croix l’hebdo du 26 juillet 2025)

Marcher sur le sol, élever son esprit, en prenant soin de sa respiration, en testant les limites de son corps, en se remémorant, par les senteurs, le toucher, notre pleine appartenance au monde qui nous entoure… Cette sélection idéale présente plus d’une vingtaine d’ouvrages qui rendent justice à la dimension spirituelle de la marche.

Par Stéphane Bataillon

1. Marches d’ailleurs

D’Istanbul au Tibet, de la Grèce au Népal, les écrivains voyageurs découvrent le monde à chaque pas et grandissent en humanité au contact de l’autre. Kilomètre zéro, Voyage d’une Parisienne à Lhassa… Voici notre sélection de 5 livres pour vous dépayser, vous mettre en marche et rendre possible la quête intérieure.

Le Temps des offrandes, de Patrick Leigh Fermor

Décembre 1933. À l’âge de 18 ans, Patrick Leigh Fermor part seul pour traverser l’Europe à pied, de Rotterdam à Constantinople. Quarante ans plus tard, l’écrivain désormais confirmé, auréolé du statut de héros de guerre, plonge dans ses mémoires et alterne souvenirs de jeune marcheur avide de découvertes et réflexions érudites, donnant à cette longue marche une ampleur d’épopée. Son but : faire ressentir comment l’Europe d’avant la Seconde Guerre mondiale a pu être balayée par les totalitarismes. « Je m’étais engagé dans cette marche sans autre raison que le goût de l’aventure, écrit l’adolescent instable, orphelin de père, dans le premier volume, mais très vite la solitude et le rythme des pas avaient pris une autre signification : c’était un apprentissage de la liberté et de l’attention au monde. » Dans le second volume, Entre fleuve et forêt (1986), il approfondit sa démarche : « Marcher seul, c’est entrer dans une conversation continue avec soi-même et avec ce qui nous entoure. Chaque pas est une prière silencieuse, un accord tacite avec le monde. » Il précise encore la dimension verticale de son périple dans La Route interrompue (2013), dernier volume de cette trilogie : « Il y a quelque chose dans la régularité des pas qui apaise l’âme et ouvre la porte aux pensées les plus profondes. Peut-être est-ce là la vraie raison de mon départ. » Le souffle de la langue de Leigh Fermor, l’ampleur de son récit et la joie d’une érudition toujours à propos imposent cette trilogie au sommet de la littérature de marche du XXe siècle.

Longue marche, de Bernard Ollivier

« La marche est une école de vie. Elle apprend la patience, l’humilité et la persévérance. Chaque pas est une leçon, chaque rencontre une révélation» Alors tout jeune retraité de 62 ans, Bernard Ollivier entreprend en 1999 une marche de 12 000 km le long de la route de la soie, d’Istanbul à Xi’an en Chine. Pendant quatre ans, marchant principalement pendant les saisons chaudes pour éviter les cols impraticables en hiver, il traverse cet Orient pour mieux se retrouver. Son récit sera publié à partir de 2000 dans une trilogie devenue pour beaucoup le vivant viatique d’une aventure encore possible, redonnant l’occasion d’une solitude joyeuse. « J’ai toujours marché seul, écrit-il dans le dernier volume de son récit. Les propositions n’ont pas manqué, mais j’ai défendu farouchement mon droit à tailler ma route dans la solitude qui me va si bien. (…) Quand je marche, je vais vers le monde et le monde vient à moi. »

Voyage d’une Parisienne à Lhassa, d’Alexandra David-Néel

1924. Pour son troisième voyage en Inde, la grande exploratrice Alexandra David-Néel tente l’impossible : pénétrer le Tibet jusqu’à Lhassa, sa capitale alors interdite aux étrangers. Elle se grime en vieille femme à la peau noircie, en haillons, bâton en main, accompagnée de son fils adoptif, Lama Yongden. Déjouant la vigilance des autorités du pays, elle raconte plus de 2 000 km de marche, parfois à dos de yack, atteignant 5 000 mètres d’altitude, affrontant un froid glacial et se nourrissant de thé d’orge. Elle demeure ensuite deux mois à Lhassa, faisant découvrir au monde entier la vie quotidienne de cette population, but de son périple. « Celui qui voyage sans rencontrer l’autre ne voyage pas, il se déplace », note-t-elle dans un récit truffé d’informations et d’anecdotes précieuses sur ses rencontres, relatées avec un profond respect de l’autre. Le récit de cette femme engagée et baignée par les idées de la théosophie en vogue à son époque offre de découvrir de l’intérieur la tradition et les usages d’un bouddhisme alors peu familier aux Occidentaux.

« Le bonheur ne réside pas au kilomètre final qui n’existera jamais, mais au kilomètre zéro, qui commence à chaque instant. » Maëlle, Parisienne et directrice financière d’une start‑up, décide de mettre sa vie hyperactive entre parenthèses lorsque son amie Romane, atteinte d’un cancer, lui demande de partir au Népal récupérer un ancien manuscrit doté de pouvoirs de guérison. Avec plus d’un million d’exemplaires vendus, ce récit initiatique puise dans le développement personnel, avec de nombreuses citations inspirantes de personnalité du « DP », auteurs et maîtres spirituels (Deepak Chopra, Dilgo Khyentse Rinpoché, Anaïs Nin), et introduit aux concepts du domaine : l’analyse transactionnelle, le pouvoir des mots, la pensée positive… Une sorte de Monde de Sophie de la « self-help ». Une adaptation en bande dessinée, réussie graphiquement, vient de sortir chez Casterman. Une autre manière de lier marche et évolution intérieure.

Marcher (ou l’art de mener une vie déréglée et poétique), de Thomas Espedal

« Rêver de disparaître. De se volatiliser. De franchir un jour la porte pour ne plus jamais revenir. » Épuisé par une vie sédentaire trop rangée et une panne d’écriture qui s’éternise, le narrateur, double du romancier norvégien Thomas Espedal, décide de tout quitter pour marcher sans itinéraire précis. Il entame son parcours en Norvège, traverse la France, le pays de Galles, Istanbul, la Transylvanie, la Grèce, la Turquie, l’Allemagne… Pour l’accompagner, son sac à dos, « Le Nain », et tous ceux qu’il convoque, marcheurs avant lui : Socrate, Rousseau, Kant, Heidegger, Rimbaud, Hölderlin, Whitman ou Giacometti. Thomas Espedal invite à prendre « la marche comme un but en soi, comme un instrument philosophique, comme un chemin spirituel », parlant même de la purge des pensées que la marche entraîne, un « jeûne de l’esprit ». Une forme d’ascèse corporelle et mentale qui permettra de prendre, après la marche, un nouveau chemin : « (…) Il se pourrait que ceci soit vraiment un début, le commencement de quelque chose de nouveau, une autre existence, une autre manière de vivre. »

2. Marche en France

Parfois, il n’est pas utile d’aller très loin pour trouver les ressources qui feront changer d’air et élever l’esprit. Avec Robert Louis Stevenson, Charles Wright, Axel Khan ou Jean-Luc Le Cleac’h, voyagez en lecture aux quatre coins de France, et, déjà, commencez une route vers le simple, un mouvement vers le proche.

Voyage avec un âne dans les Cévennes, de Robert Louis Stevenson

Voyage avec un âne dans les Cévennes est l’un des premiers récits de voyage de Robert Louis Stevenson. Afin de se ressourcer après plusieurs déboires familiaux et amoureux, l’auteur de L’Île au trésor part en 1878 à travers les Cévennes en compagnie d’une ânesse prénommée Modestine, qui deviendra, après des débuts difficiles, une précieuse compagne de route. L’Écossais Stevenson, élevé dans une famille presbytérienne stricte, n’a pas choisi les Cévennes par hasard : marquées par les protestants camisards persécutés après la révocation de l’édit de Nantes, ces terres résonnent avec ses interrogations sur la liberté, la foi et la solitude. Les tensions et démonstrations locales entre catholiques et protestants ne sont d’ailleurs pas totalement apaisées. Jamais dupe des postures, Stevenson y fait écho : « Ce n’est pas toujours le croyant le plus débordant de foi qui fait l’apôtre le plus habile ! » Pour ce qui le concerne, entre une description de paysage et une péripétie contée avec humour et grande sincérité, il choisit d’approfondir sa vie intérieure en toute simplicité. « Il n’y a qu’un voyageur, qui surgit là comme un évadé d’une autre planète, à pouvoir goûter exactement la paix et la beauté de la grande fête ascétique. La vue de la contrée au repos lui fait du bien à l’âme. Il y a quelque chose de meilleur que la musique dans le vaste silence insolite, et qui dispose à d’agréables pensées comme le bruit d’une mince rivière ou la chaleur du clair soleil. » Un grand classique du livre de marche qui continue d’inspirer, par son équilibre entre réalisme, aventure et profondeur, les récits de randonneurs.

Le Chemin des estives, de Charles Wright

Novice chez les jésuites, Charles Wright décide de faire l’expérience du « mois mendiant » : un mois de marche sans argent, au cœur du Massif central, accompagné d’un compagnon, Parsac, novice comme lui, qu’il n’a pas choisi. Grand succès public depuis sa parution en 2021, ce livre raconte ces 700 kilomètres à travers la « diagonale du vide », en s’attachant aux petites déconvenues et aux belles rencontres avec humour et une bonne dose d’autodérision. Mais en arrière-plan, Le Chemin des estives est une déclaration d’amour au christianisme. Une invite, ouverte à tous, à se mettre joyeusement dans les pas du Christ et de Charles de Foucauld, l’un de ses modèles : « Notre vocation, c’est de passer. De fendre la haute mer sur nos bateaux ivres. Alors, oui, le voyage continue. “Jamais arrière”, disait Foucauld. “En avant, route !”, répliquait son frérot, Rimbaud. Allons droit devant, tendus vers l’invisible. En continuant d’espérer, malgré le désespoir et les peines, que nous sommes faits pour la fête et la joie sans ombre, et que la terre promise est devant nous. »

Chemin faisant (suivi de La Mémoire des routes), de Jacques Lacarrière

Écrivain voyageur, poète, dramaturge, amoureux de la Grèce d’hier et d’aujourd’hui et passionné par l’aventure spirituelle (Les Hommes ivres de Dieu en 1961 ou le récit de ses séjours avec les moines du Mont Athos), Jacques Lacarrière livrait avec Chemin faisant le récit d’une expérience singulière : en 1971, il parcourt, seul et à pied, la distance séparant le Bas-Rhin du Roussillon, des Vosges jusqu’aux Corbières, en évitant le plus possible le goudron des routes modernes. « Rien ne me paraît plus nécessaire aujourd’hui que de découvrir ou redécouvrir nos paysages et nos villages en prenant le temps de le faire, écrit-il. Savoir retrouver les saisons, les aubes et les crépuscules, l’amitié des animaux et même des insectes, le regard d’un inconnu qui vous reconnaît sur le seuil de son rêve. La marche seule permet cela. » Une plongée poétique et lucide, parfois mordante, sur son pays et ceux qui peuplent ses chemins.

Plus loin qu’ailleurs, de Chabouté

Gardien de nuit dans un parking depuis des années, Alexandre rêve de partir en dessinant sur des carnets. À l’autre bout du monde, pour un trek en Alaska. Il se présente pour prendre son avion, mais rien ne se passe comme prévu. Une chute, jambe dans le plâtre. Les vacances sont annulées. Alors il prend une chambre d’hôtel de l’autre côté de la place où il vit. Boitillant, il commence son aventure. Une randonnée minuscule où chaque pas est compté. Il observe les plantes, écoute les paroles, relève chaque détail jusqu’aux mots gribouillés sur des papiers jetés. Il rencontre un SDF qu’il n’avait pas osé aborder au départ. Tout recommence, autour de lui, à s’animer. Il consigne le monde, si proche, dans un carnet de voyage, comme s’il était bien parti très loin.

Grand conteur, Chabouté offre avec cet album des planches magiques qui donnent à entendre une allumette qui craque, le bruit d’une canette qu’on décapsule, la pluie… Un chef-d’œuvre en noir et blanc et touches de couleurs, éloge d’une marche qui sert moins à traverser l’espace qu’à se rendre compte des joies surgies du quotidien, à condition de prendre le temps de s’y arrêter.

Pensées en chemin. Ma France, des Ardennes au Pays basque, d’Axel Kahn

Durant l’été 2013, le généticien Axel Kahn entreprend à 68 ans un projet mûri vingt‑cinq ans plus tôt : suivre les traces de Jacques Lacarrière et de son Chemin faisant. 2 000 kilomètres, de Givet dans les Ardennes à Saint-Jean-de-Luz au Pays basque. Mais les temps ont changé : il tient un blog de sa traversée et s’arrête en chemin pour faire des conférences sur son périple. « Ma grande angoisse, avoue-t-il, ne touche pas tant à la vitesse qu’à l’utilisation qui en est faite pour soumettre les esprits à un flux continu de sollicitations, d’alertes (…) de sorte qu’il n’y a plus de temps nécessaire au déploiement de la pensée. » Il arrive à cet agnostique sensible de sentir au fil du voyage ce je-ne-sais-quoi qu’on obtient d’aventure. Ainsi, passant à Vézelay, il remarque qu’il en émane « un faisceau de signes, de symboles dont les sens, celui qu’ont voulu donner les bâtisseurs de la basilique et ceux qui naissent continuellement de la rencontre entre l’œuvre et l’esprit des visiteurs, ne peuvent qu’être perçus, non connus ». Malgré toutes les cartographies, certains chemins gardent leurs mystères.

Les Rêveries du promeneur solitaire, de Jean-Jacques Rousseau

« Me voici donc seul sur la terre, n’ayant plus de frère, de prochain, d’ami, de société que moi-même. » Sur la fin de sa vie, se sentant rejeté et imaginant que même Dieu le repousse, Jean-Jacques Rousseau revient à l’introspection de ses Confessions pour rédiger, à partir de 1776, un ensemble de dix « promenades », dont la dernière restera inachevée. Au fil de la marche et de ses réflexions, il trouve peu à peu, au cœur de la nature, l’apaisement et la consolation qui lui faisaient défaut et ressent pleinement un sentiment d’existence qui le ramène à Dieu. Au fil de ces émerveillements et des bénéfices qu’il en tire, Rousseau fait sien ce vers de Solon : « Je deviens vieux en apprenant toujours. » Rousseau meurt en 1778 au retour d’une marche à Ermenonville. Les Rêveries du promeneur solitaire ne seront publiées qu’en 1782.
Pocket classiques, 176 p., 2,50 €

L’Homme qui marche, de Jiro Taniguchi

Un homme, sans nom, la quarantaine, marié à une femme dont on ne sait pas non plus grand-chose, se promène chaque jour avant de revenir à son domicile. Durant ces échappées sans but, il se met à interagir avec le monde : remettre en place un nichoir abîmé après le passage d’un ouragan en se demandant si l’oiseau reviendra ; suivre un chat dans une ruelle puis aider une vieille dame à trouver son chemin ; être troublé de désir après une rencontre fortuite… Une vingtaine de petites tranches de vie de huit planches, quasi muettes, constituent une ode au ralentissement et au temps nécessaire pour profiter pleinement de chaque expérience offerte par la vie. Paru en 1995 chez Casterman, L’Homme qui marche est l’œuvre qui a révélé le mangaka Jiro Taniguchi au public français. C’est un travail de commande, proposé à l’auteur alors que l’économie du Japon du début des années 1990 était au plus fort d’une bulle spéculative. « Mon idée était de proposer une alternative, sans but précis, dans cette période où tout le monde se retrouvait en suractivité à courir partout », expliquait Taniguchi dans une conférence à l’Abbaye de l’Épau en 2011. Trente ans après sa sortie, l’œuvre reste une porte d’entrée idéale pour découvrir la puissance du manga lorsqu’il s’agit de transmettre des émotions.
Traduit du japonais par Patrick Honoré, Casterman, 208 p, 18 €

Poétique de la marche, de Jean-Luc Le Cleac’h

« Marcher, c’est laisser le temps infuser en nous. » Dans ce livre en prose, le poète Jean-Luc Le Cleac’h, né en 1958 à Concarneau, inspiré par Guillevic et Roger Caillois, entraîne son lecteur sur les rivages qui lui sont familiers : « À chacun ses Amazonies : les miennes se tiennent à l’extrême pointe de la Bretagne, dans les vallons insoupçonnés du cap Sizun. » Ce marcheur lecteur convoque les lieux et les figures littéraires au fil de ses pas pour offrir des mots qui donnent envie, sans attendre, d’enfiler ses chaussures. « Pourquoi diable tenter d’ajouter sa propre prose aux nombreux ouvrages sur la marche, alors qu’il en existe tant d’excellents ? ! Peut-être parce que le plaisir de la marche, la sensation de légèreté, parfois même le bonheur qui nous traverse, ce serait une forme d’égoïsme coupable de le garder pour soi seul, de ne pas essayer de le faire partager. »
La Part commune, 144 p., 15 €.

3. Marche en Pèlerinage

Parfois, le but de la marche est, dès le premier pas, voué à la quête spirituelle. Au fil des étapes, les pèlerinages permettent d’approfondir la qualité d’une présence, de l’éprouver dans le corps et l’esprit. À travers leurs ouvrages Patrick Tudoret, Rebecca Solnit, Matsuo Bashô ou Gaële de La Brosse partagent cette expérience physique et spirituelle.

En marchant, par Patrick Tudoret

« À cette impatience devenue chronique qui me vaut parfois des mouvements d’humeur, je ne sais, aujourd’hui, qu’un seul remède efficace : marcher. » Romancier, homme de théâtre, enseignant, producteur d’émission, consultant en rhétorique, Patrick Tudoret est l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages et de pièces dont le roman L’Homme qui fuyait le Nobel (Grasset). Né à Oran en 1961, il partage sa vie entre Paris et les environs de Vendôme, en Loir-et-Cher. Il y habite une thébaïde au milieu des champs, d’où il aperçoit le chemin de Compostelle, la via Turonensis, la plus ancienne des quatre routes menant à Saint-Jacques. Dans cet essai érudit, il nous y entraîne pour remonter son histoire familiale, partager ses réflexions philosophiques et sa quête d’une spiritualité pour aujourd’hui. Une « liberté libre », selon les mots de Rimbaud, qu’il partage en se mettant dans les pas des écrivains randonneurs, de Jean Giono à Julien Gracq, de Henry David Thoreau à Nicolas Bouvier. À la sortie de ce livre, il confiait à La Croix l’Hebdo : « Nous avons besoin de la marche car nous avons perdu un certain sens de l’humilité, dont l’étymologie vient du mot humus, “la terre”. Marcher, c’est régénérer son âme, son esprit et son corps par la terre, comme le géant Antée, qui, dans la mythologie, reprend des forces à chaque fois qu’il entre en contact avec elle. Se régénérer et se délester. »

L’Art de marcher, de Rebecca Solnit

Écrivaine, historienne et activiste américaine née en 1961, Rebecca Solnit s’est fait connaître en France avec deux essais féministes : Ces hommes qui m’expliquent et La Mère de toutes les questions. De Paris à Las Vegas, des flâneries urbaines aux marches de protestations, elle esquisse, avec L’Art de marcher, une histoire culturelle de cette activité. Elle y raconte, après un cancer, sa marche lors du grand pèlerinage annuel du sanctuaire de Chimayo, au Nouveau-Mexique, et s’interroge sur ce type de marche, « voie escarpée vers la grâce ». « L’idée que le sacré n’est pas absolument immatériel et qu’il existe une géographie du pouvoir spirituel est l’hypothèse de départ du pèlerinage, écrit-elle. Tout pèlerinage trace une invisible démarcation entre spiritualité et matérialité. » Rebecca Solnit détaille la relation intime, pour le pèlerin chrétien, entre le voyage et le but, et pose la marche « inutile » comme un geste de résistance pour se départir des injonctions et trouver notre place dans le monde. Paru en 2000, cet essai, devenu classique, a lancé toute une vague nouvelle d’écrits sur la question.

Journaux de voyage, de Matsuo Bashô

« Chaque jour est un voyage, et le voyage lui-même est la maison. » En 1684, le poète japonais Bashô, maître du haïku et professeur de cette forme littéraire classique en trois vers, quitte Edo, où il vivait dans une simplicité d’ermite depuis quelques années. Il se rend sur la tombe de sa mère, morte l’année précédente, dans la province d’Iga, son pays natal. C’est le premier des six voyages à travers le Japon que le poète relate dans ce journal fait de prose poétique entrecoupée de nombreux haïkus. Entre les dévotions au fil des sanctuaires rencontrés sur sa route, il prend le temps de noter ce qui l’entoure : « Ils vont puiser l’eau/des moines transis de froid/claquent des sabots ». De sa plume nourrie de références mais au ton étonnamment moderne, il nous propulse au cœur de ce Japon de l’époque d’Edo où, déjà, « les gens du siècle/ne remarquent point les fleurs/du châtaigner de l’auvent ». Baignées dans une spiritualité du geste et de l’instant, intrinsèque au bouddhisme zen, ces pages offre un dépaysement lent qui incite au départ. « N’étant attaché à rien, je m’en vais, moi aussi, m’en remettre au vent léger. »

Les Récits d’un pèlerin russe, anonyme

« Seigneur Jésus-Christ, Fils de Dieu, aie pitié de moi, pauvre pécheur. » Sur les routes de la Russie orthodoxe du milieu du XIXe siècle, un pèlerin anonyme erre en récitant sans relâche la prière de Jésus, ou prière du cœur. S’il s’est mis en route, c’est pour comprendre le sens profond de cette parole de saint Paul : « Priez sans cesse. » Ce pèlerin n’a pour tout bagage qu’un seul gros livre qu’il cite abondamment : un exemplaire de la Philocalie des Pères neptiques, large anthologie compilée au XVIIIe siècle rassemblant des textes sur la prière solitaire et la vie spirituelle depuis les anachorètes égyptiens du IVe siècle jusqu’aux moines du Mont Athos du XVe siècle. Publiés pour la première fois en Russie en 1870 et arrivés en France en 1930, ces récits construits sur le mode des contes populaires mêlent aventures extérieure et intérieure, progression et élévation. Ils ont rapidement séduit les chercheurs de Dieu d’un Occident en quête d’absolu. D’une lecture toujours aussi réjouissante, ils constituent la plus vivante des introductions à la Philocalie.

Éloge du pèlerinage, de Gaële de La Brosse

Grande spécialiste du pèlerinage, marchant depuis qu’elle a 16 ans, Gaële de La Brosse relate dans cet éloge plus de 20 pèlerinages qu’elle a parcourus en France et en Europe : chemins de Saint‑Jacques, Tro Breiz, Mont-Saint‑Michel, Chartres, Fatima, Assise, Czestochowa… Arrivant à transmettre au grand public son amour pour ces périples engageant corps et esprits, elle mêle souvenirs et réflexions spirituelles de sa plume alerte, faisant ressentir de manière saisissante l’ambiance et les parfums de tous ces chemins où « souffle l’Esprit, un coin de Ciel sur la Terre ». Le pèlerinage est avant tout ici une expérience propice au dépouillement jusqu’à l’essentiel : la qualité d’une relation passant par l’expérience de l’hospitalité et d’une ouverture nouvelle, celle de l’ad ventura : « Les pèlerins ne trouvent pas ce qu’ils cherchent, trouvent ce qu’ils ne cherchent pas, ou plutôt, ayant trouvé ce qu’ils ne cherchaient pas, ils oublient ce qu’ils voulaient trouver. »

 

4. Marche intérieure

Certains périples sont, plus que d’autres, source d’un art de vivre et d’une transformation spirituelle et intime. Grâce à Robert Walser, Sébastien de Courtois, Alain Damasio et Sylvain Tesson, entamez une traversée, réelle ou symbolique, pour vous réinventer.

La Promenade, de Robert Walser

Bijou littéraire, ce court récit raconte une promenade s’étalant sur une journée complète, du matin au soir. Une unité de temps qui permet au narrateur, sûrement Walser lui-même, d’observer chaque détail entre ville et campagne : arbre, maison ou passant. Il y trouve l’occasion de déployer une réflexion fragmentaire, philosophique et méditative, en digression constante, mais jamais pesante, sur les conditions de l’existence. La marche, quotidienne et routinière, occupe une place centrale dans la vie et l’œuvre de l’écrivain et a tout à voir avec l’entretien d’une riche vie intérieure. « Le chemin que je parcours est aussi un chemin vers moi-même. Chaque arbre, chaque pierre, chaque nuage a quelque chose à me dire. » Publiée en 1917 dans le contexte troublé de la Première Guerre mondiale, La Promenade est pour Robert Walser, alors employé de bureau résidant en Suisse, une occasion de redire l’importance de cette pratique contemplative pour tenir face au monde : « Marcher, c’est méditer. Chaque pas est une prière, chaque sentier un chemin vers la compréhension. » Jamais dupe, malgré une alternance entre candeur et fausse naïveté au fil des pages, Walser use de la marche moins pour explorer l’inconnu que pour approfondir la résonance avec son environnement immédiat. Une forme de sobriété volontaire, déjà à contre-courant de son époque : « Dans l’ensemble, le besoin permanent de goûter à des choses toujours complètement nouvelles et d’en jouir me paraît dénoter la mesquinerie, le manque de vie intérieure, la coupure d’avec la vraie nature, et un intellect médiocre ou défectueux. » Un remède profond et jubilatoire à la course permanente.

La Marche et le Sacré, de Sébastien de Courtois

« Je vais dans des directions où il y a des rencontres possibles. » Écrivain voyageur, animateur et producteur de l’émission « Chrétiens d’Orient » sur France Culture, Sébastien de Courtois consacre un essai à la fois intime et ouvert à la dimension intérieure de la marche. Au fil des rencontres, elle lui permet d’entrevoir une forme d’éternité. Il revient sur ses périples, de Turquie en Syrie, de l’Éthiopie à Chypre, ou, plus proche, dans la forêt de Fontainebleau. Qu’elle soit celle du quotidien ou celle de l’aventure, la marche est moyen du recentrement et possibilité de s’échapper du temps quotidien pour retrouver celui du sacré. Un sacré toujours mystérieux et insaisissable, qui se devine au fil d’une voie. « Le sacré est un pansement pour les âmes en détresse, la marche son bras armé. » Pour une fois, une croisade désirable.

La Horde du Contrevent, d’Alain Damasio

Dans un pays sans nom, des humains luttent sans fin contre des vents déchaînés. La Horde, un groupe de 23 membres, se met en marche pour tenter de remonter le vent jusqu’à sa source, l’Extrême-Amont. Leur espoir : découvrir l’origine du vent pour le maîtriser. Le voyage, semé d’embûches, met chaque membre du groupe face à lui-même, avec ses talents propres, ses peurs et ses doutes. Le temps du voyage, ici, est autant introspection qu’apprentissage d’une fraternité possible, envers et contre tout. « Moins que d’autres, je ne savais si le but de notre vie avait un sens. Mais je savais, plus que quiconque, qu’elle avait une valeur », note Sov, le scribe de la troupe. De son écriture puissante et poétique, Alain Damasio a livré, avec La Horde du Contrevent, parue en 2004, un livre majeur de la science-fiction moderne. À la manière des récits bibliques, la marche concrétise la quête d’un peuple en chemin, jusqu’à résonner avec les versets de L’Ecclésiaste : « Tout ce qui est dans ce monde n’est fait que de vent… Le solide est un liquide lent… Eh oui ! Le liquide est fait d’air dense, ralenti, rendu plus épais… Notre univers, croyez-moi, n’existe qu’à force de lenteur. »

De la marche, d’Henry David Thoreau

« Je crois en la forêt, en la prairie et en la nuit où pousse le maïs. » Publié en 1862, De la marche est une méditation à la fois poétique, philosophique et spirituelle de l’auteur de Walden ou la Vie dans les bois. Thoreau, qui marchait quatre heures par jour, érige ce mouvement en véritable acte spirituel et émancipateur. Le texte est baigné par l’influence du transcendantalisme. Ce courant du XIXe siècle américain, dont Thoreau fut l’un des principaux représentants, prônait une communion directe avec la nature. La marche est ainsi le moyen de se reconnecter à l’essentiel, loin de la corruption morale des villes et du productivisme industriel de son temps. « Dans la marche, je cherche le pays de l’Ouest, le pays du sauvage et de la liberté, car l’homme civilisé s’est trop enfermé dans ses habitudes et ses routines », écrit-il. La marche est aussi source d’éveil, un privilège pour ceux qui savent s’abandonner à la beauté du monde et vivre ce qu’il appelle « L’Évangile selon l’instant présent » chaque matin avec joie, en oubliant les affres du passé. « M’est avis que nous pourrions nous élever un peu plus. Nous pourrions au moins grimper à un arbre. » Un texte revigorant qui ouvre vers les grands espaces.

Sur les chemins noirs, de Sylvain Tesson

Après la chute qui entraîna en 2014 sa paralysie faciale, Sylvain Tesson décide d’entreprendre un périple à pied à travers la France. Il suivra les « chemins noirs », ces petits sentiers oubliés et peu fréquentés, indiqués sur les cartes IGN, pour se reconstruire physiquement et mentalement. Du Mercantour au Cotentin, il traverse la France en diagonale, évitant les zones urbaines et périurbaines. Ses rencontres, berger solitaire, ancien combattant, sont autant de miroirs tendus pour faire le point sur sa vie et l’étape nouvelle qui s’ouvre. Avec le style et son humour froid qui font son succès, Tesson dit aussi, au passage, quelque chose de son rapport au monde tel qui va et à la transcendance. « Parmi tous les symboles inventés par l’homme pour illustrer ses contes, je ne trouvais pas que la croix et les vierges de grands chemins fussent les pires. Il ne fallait pas s’échiner à déraciner les choses si l’on n’avait rien à replanter à la place. » Une édition illustrée par François Schuiten sortira en octobre 2025 aux éditions Gallimard.

Gallimard, « Folio », 2019, 176 p. 8 €

Tes pas te portent. La spiritualité de la marche, de Pascal Marin

« Et si, à force de considérer que nous n’avions qu’une tête, nous avions oublié nos pieds ? » Cet essai vif de Pascal Marin, dominicain et docteur en philosophie à l’Université catholique de Lyon, déploie un éloge de la marche à la croisée de la philosophie, de la théologie et de l’histoire des idées. Des textes bibliques et de saint Augustin aux réflexions de Heidegger et de Derrida, il rapproche la marche de l’itinérance biblique, acte physique porteur de sens, et souligne le grand risque, dans toute quête spirituelle, de négliger le corps.

Cerf, 2015, 160 p., 18 €

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