Poésie du Portugal : Langueurs et joies de la saudade

Une belle et imposante anthologie de la poésie du Portugal permet de plonger dans l’âme d’un peuple ayant hissé, par ses vers, un sentiment particulier au rang d’art de vivre.

(Article initialement paru dans le cahier Livres&idées de La Croix du 18/11/2021)

La poésie du Portugal des origines au XXe siècle

Traduit du portugais et présenté par Max de Carvalho

Chandeigne, 1 986 p., 49 €

C’est un mot intraduisible, mélange de joie et de mélancolie, « délectation morose » prenant vie à travers les soubresauts des corps de ceux qui le prononcent, le chantent, le dansent. Ce mot, saudade, typiquement portugais, ne vibre et ne touche jamais mieux que lorsqu’il trouve asile au centre d’un poème.

Les éditions Chandeigne, créées en 1992 et spécialisées dans les littératures du monde lusophone, proposent une magnifique anthologie pour en saisir l’essence et couvrir l’art poétique du Portugal, près de dix ans après avoir exploré de la même manière, et avec le même traducteur, celui du Brésil. La présence, ici, de quelques poètes du Cap-Vert, tels João Vário, tisse le lien entre ces deux archipels de papier. Le vaste panorama rassemble 280 auteurs et 1 100 poèmes en version bilingue, allant des cancioneiros récitées par les troubadours du XIIe siècle aux proses poétiques de la génération des poètes de l’immédiate après Seconde Guerre mondiale.

Un voyage au cœur d’une langue attachée à sa terre, à ses vents et à ses tremblements, de Lisbonne « capitale de la nostalgie » à Portalegre, de Porto à Faro, cette « matière de Portugal » explore les thématiques et les figures récurrentes qui incarnent cette saudade : moires fantastiques, vaisseaux fantômes, chiens errants, ou varinas, marchandes de poissons d’hier. Un univers fantasmagorique servant à imaginer un nouvel Empire. « Le Portugal futur est un pays/où le pur oiseau est permis », écrit ainsi Ruy Belo (1933-1978).

Afin de distinguer les mouvements de ce chant ininterrompu que l’ostinato, répétition des mêmes motifs, structure, Max de Carvalho a choisi une organisation chronologique, présentant pour chaque poète une suite de 2 à 10 textes dans leur version intégrale (excluant, de fait, les pièces trop longues). Les voix tutélaires que sont Gil Vicente, Luís Vaz de Camões, Fernando Pessoa ou António Nobre se mêlent avec celles, moins entendues, d’autres membres de ce grand chœur. Une fois retracées les périodes fondatrices, jusqu’au symbolisme, les deux tiers de l’anthologie concernent les poètes du XXe siècle et l’explosion d’une modernité donnant naissance à d’impressionnants cante alentajano, du nom de ces polyphonies typiques du sud du pays.

Au « Je suis un gardeur de troupeaux/Le troupeau, ce sont mes pensées/Et mes pensées sont toutes sensations » de Pessoa répond, par exemple, le « Ne pouvant m’adresser à la terre entière/je dirai un secret à l’oreille d’un seul » de la poétesse Luiza Neto Jorge (1939-1989). Le lyrisme y prend toute sa place, souvent teinté de cette mélancolie qui ne cesse de se reformuler. « Ce sont les mots croisés de mes rêves/Des mots enfouis dans la prison de ma vie/Et cela toutes les nuits du monde une seule et longue nuit/Dans une chambre solitaire », exalte ainsi António Ramos Rosa (1924-2013).

Une longue traversée, rendue particulièrement agréable et stimulante par le soin apporté à la mise en page et la présence d’une centaine de pages de « Portraits présumés ». Résumés très vivants du parcours de chaque auteur, ils soulignent la singularité et les imbrications de leurs parcours créatifs. Une histoire condensée et incarnée de cette poésie qui, lorsque Manuel Laranjeira (1877-1912) se demande : « Mais si tout est faillite,/ Et la vie une farce,/ À quoi bon espérer,/Et pourquoi être triste ? », perce d’un vers les ombres avec leurs propres armes.

Stéphane Bataillon

« La Grande Grammaire du français » : la langue contemporaine dans tous ses états

(Article initialement paru dans La Croix du 20/10/2021)

Projet éditorial majeur, « La Grande Grammaire du français » est une description complète de notre langue telle qu’elle fonctionne, s’écrit et se parle en ce premier quart de XXIe siècle dans toute la francophonie.

La Grande Grammaire du français
Sous la direction d’Anne Abeillé et Danièle Godard
Actes Sud/Imprimerie nationale

Aboutissement de vingt ans de travail, ce projet titanesque, démarré en 2002 sous l’égide du CNRS, vient combler une grande lacune. Malgré tout l’amour et la passion que les Français portent à leur langue, ils ne disposaient pas jusqu’alors d’une grammaire complète donnant les règles du jeu de leur usage des mots. Pas seulement le « bon usage », titre de la fameuse grammaire en un volume régulièrement mis à jour du Belge Maurice Grevisse qui prescrit depuis 1936 l’expression la plus juste. Mais, bien au-delà, un ensemble synthétique des façons dont notre langue française joue, se déploie et s’invente en passant les frontières et en s’adaptant aux aléas du réel. Une grammaire du français contemporain et de l’espace francophone, tel qu’il se parle et s’écrit depuis les années 1950 jusqu’à aujourd’hui et son usage dans un monde numérisé.

Autour d’Anne Abeillé et Danièle Godard, 57 linguistes et 32 universités et laboratoires de recherche, en France et à l’étranger, ont uni leurs efforts pour accoucher de cette belle somme de plus de 2 600 pages. L’ouvrage est organisé en 20 grands chapitres, exposés à la fois concis et rigoureux, écrits pour un grand public éclairé mais non spécialiste, suivant un classement classique et progressif des notions : la phrase, le verbe, les subordonnées, l’ordre des mots, la ponctuation… Ils sont complétés par près de 300 pages d’annexes : 51 fiches de synthèse sur les principaux points de grammaire (beaucoup, dont, l’inversion du sujet ou l’usage des pronoms personnels) et un ensemble d’outils précieux : glossaire, index, sources littéraires des exemples ou très large bibliographie.

Formidable instrument

Cet ensemble, nourri à la source des recherches linguistiques les plus récentes, procure au lecteur un formidable instrument pour comprendre le fonctionnement de sa langue, auscultant cet être toujours en mouvement avec non pas l’objectif de trancher, d’émettre un jugement sur ce qui serait la forme pure et juste de telle ou telle tournure ou tel agencement relevé, mais celui de décrire ces usages multiples, ses différents niveaux, ses particularismes.

À l’appui de cette large analyse, plus de 30 000 exemples, inventés ou puisés chez plus de 500 écrivains comme Marie NDiaye, Julien Gracq ou Erik Orsenna, dans les articles de journaux (dont La Croix), tirés d’extraits radiophoniques, de bandes dessinées ou de sites, blogs et jusqu’aux SMS. Des symboles, à l’encre bleue, permettent de s’orienter dans ce tourbillon d’usages et de paroles.

Si l’entreprise a mis tant de temps à aboutir, c’est qu’il a fallu harmoniser les contributions de tous les auteurs et les rendre souvent plus accessibles. L’ambition de rendre compte non pas d’une seule mais de plusieurs variations du français, a renforcé cette nécessité d’unification. Il ne fallait pas se perdre entre les âges, les groupes sociaux, ou les régions et pays, qui forcent à prendre en compte la prononciation (l’accent du Midi par exemple) ou le vocabulaire : « une serviette » en France se dit « un essuie » en Belgique.

Écritures numériques

La GGF (c’est son sigle) consacre vingt pages aux écritures numériques. Un pari osé dans un ouvrage de référence, censé être pérenne, tant cette matière est mouvante et évolutive. Osé mais passionnant, les auteurs décryptant les absences de ponctuation des SMS (très peu de deux-points et de points-virgules) ou au contraire leur surabondance expressive (les points de suspension ou d’interrogation), et même une petite grammaire des émoticônes les plus en vogue. Preuve d’une langue toujours en évolution, car toujours destinée, au-delà de la norme, à permettre la communication.

La beauté et la maniabilité de l’objet – deux volumes sous coffret dans un moyen format très commode et une typographie bien lisible (1) – sont à saluer. Ce choix d’une belle édition papier est presque inespéré tant ce genre d’entreprise n’est plus décliné que sur écrans (la dernière édition papier d’un grand dictionnaire de langue française, Le Grand Robert, date déjà de 2013, son corpus étant, comme ses concurrents, mis à jour directement en ligne). Cette Grande Grammaire se décline en version numérique (2) qui offre, outre un accès rapide aux informations et des fonctionnalités de personnalisation, l’accès à une « grammaire parlante » avec 2 000 exemples enregistrés, permettant de saisir nuances, accents et liaisons. De quoi enchanter enseignants, étudiants ou simples locuteurs amoureux du français, qui seront mieux à même de choisir entre l’esprit et la règle.

Stéphane Bataillon

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Extrait : des usages régionaux

« L’histoire de la grammaire française s’est accompagnée d’un rejet des phénomènes de variation régionale et sociale au profit de la notion de norme, ou de français standard, qui considère qu’une façon de parler est supérieure aux autres. Le français standard a longtemps été assimilé au parler parisien de la bourgeoisie et des lettrés, et opposé à d’autres usages réputés vulgaires ou populaires. En dehors de l’Hexagone, l’acceptation d’une norme plus ou moins exogène est variable selon la situation régionale et l’histoire de la diffusion de la langue. En Amérique du Nord, où la langue est essentiellement héritée d’usages régionaux, les locuteurs peuvent avoir une conscience forte de leurs particularismes, et accepter difficilement cette norme traditionnelle. En revanche, lorsque la diffusion se fait essentiellement par l’enseignement, la norme est plus prégnante. »

(1) 2 volumes sous coffret, 2 628 p., 89 € (édition collector toilée 120 €). (2) En ligne : www.grandegrammairedufrancais.com (39 €/an, deux mois inclus avec la version papier).

Marque-pages poésie de novembre dans le cahier Livres de La Croix

Les marques pages poésie du mois de novembre, parus dans le cahier Livres&idées de La Croix du 4/11/2021

La poésie de la terre ne meurt jamais
de John Keats
Traduit de l’anglais par Thierry Gillybœuf (correspondance) et Cécile A. Holdban (poèmes)
Poesis, 128 p., 16 €

Pour célébrer le bicentenaire de la mort de l’immense poète britannique John Keats (1795-1821), cet ouvrage rassemble – sous une préface éclairante de Frédéric Brun retraçant son parcours créatif – vingt poèmes, une riche chronologie, un large choix de sa correspondance et les notes biographiques des destinataires rendant le poète vivant au travers de ses relations. Un bon moyen d’entrer dans l’œuvre de cet auteur disparu à l’âge de 26 ans, pour qui la poésie, art sublime, se situait à l’interstice du bien et du mal, du beau et du laid. « Je suis vraiment perplexe dans un monde de doutes et d’illusions ; il n’y a rien de stable dans le monde ; le tumulte, écrit-il, est votre seule musique. »

Quelques pas hors de l’éternité
de Roland Reutenauer
photographies de Philippe Lekeuche
L’herbe qui tremble, 96 p., 16 €

Retenir les instants en les capturant sur la page et, en retour, oser délivrer ces mots qui n’arrivaient pas à sortir, briser le silence, les secrets enfouis, cocher « les paysages que tu voudrais emporter », sauvé par le poème d’une mémoire défaillante. « Certains mots s’éloignent/je peine à les ramener », écrit Roland Reutenauer dans ce nouveau recueil. Des poèmes pour vivre le temps qui passe, ornés des photographies oniriques de Philippe Leukeuche, qui conjurent « l’absence et le néant » par une contemplation transformée en parole. « un dimanche silencieux / soleil d’octobre /sur la veste campagne // un dimanche de Moyen Âge / aucune trace de présent ».

Sur les rives de Tibériade
de Rachel
Traduit de l’hébreu et présenté par Bernard Grasset
Arfuyen, 194 p., 17 €

 

Enracinée dans la Bible, la poésie de Rachel (1890-1931) a marqué la poésie hébraïque moderne en seulement trois recueils, Regain (1927), De loin (1930) et Nébo, sorti après sa mort, en 1932, et tous parus en français chez Arfuyen. Ce volume inédit, rassemblant poèmes épars présentés en version bilingue, articles, lettres et appareil critique parachève l’édition de ses œuvres. Une poésie ou l’espace et le temps se confondent dans les figures de Noé ou de Jacob qu’elle nous rend familière dans des vers qui nous sont adressés en plein cœur, avec pureté et douceur : « Au soir, comme s’embrasent/Des étincelles sur la montagne/ Une étincelle s’élève de moi / Vers des cimes sans retour. »

Stéphane Bataillon

 

UPPLR #107 : L’invalide, par Laura Kasischke

La prairie ce matin
depuis la fenêtre
de la salle d’attente.
Pluvieuse, avril et impatiente :

Pas de prairie.
On ne voit rien.

On entend seulement
la sorte de musique que les enfants
jouent avec des instruments
construits
avec bois et corde.

Simple. Vent
humide.
Un invalide
il y a longtemps de cela
qui avait agrippé mon poignet :

Où donc croyez-vous aller
à cette si jolie petite allure, mademoiselle ?

Laura Kasischke

Où sont-ils maintenant,
anthologie personnelle, coll. « Du monde entier », Gallimard, 384 p., 23,50 €

Écoutez ce poème (lecture Stéphane Bataillon) :

Connue pour ses romans et ses nouvelles à succès (A Suspicious River ou Les Revenants), l’Américaine Laura Kasischke est également l’autrice d’une œuvre poétique importante, comportant une dizaine de recueils étalés sur les trente dernières années et dont la collection « Du monde entier » de Gallimard livre l’anthologie personnelle, traduite par Sylvie Doizelet. On y retrouve sa marque de fabrique : le destin de gens ordinaires, parfois simples passants, parcourant les lieux, hôpitaux, forêts, supermarchés où se joue l’inattendu de leurs rencontres et de leurs gestes que Kasischke, inspirée par le bouillonnement surréaliste et par l’œuvre de sa compatriote Sylvia Plath, sait relever d’un vers, avec humour ou gravité, pour leur donner valeur d’universel. « Comme un enfant mystérieux/en route vers nous/une nuit sans lune/portant un bocal/avec dedans une lumière. »

Stéphane Bataillon(@sbataillon)

(Poème à retrouver dans le numéro 107 de La Croix L’hebdo du 12 novembre 2021. et sur le blog https://poesie.blogs.la-croix.com)

En partenariat avec France Culture et l’émission « Poésie et ainsi de suite », présentée par Manou Farine. Chaque samedi de 17h30 à 18 h et en podcast pour découvrir la poésie contemporaine telle qu’elle s’écrit, se dit, se lit, se vit. Disponible sur franceculture.fr et l’appli Radio France.

UPPLR #106 : Rose noire, par Eric Brogniet

Le sommet de la montagne
N’est pas le but
Puisque après chaque montagne

Il existe une vallée
Une autre montagne
Et ainsi infiniment

Où la rose sauvage
À jamais
S’illimite

Éric Brogniet

Lumière du livre, suivi de Rose noire, Le Taillis Pré, 168 p., 18 €

Écoutez ce poème (lecture Stéphane Bataillon) :

Quel type de lumière reflète un recueil de poèmes ? Par le blanc de la page, le noir de l’encre de quatrains brefs ? Par des mots prompts à réveiller notre imagination (vallon, rose, soleil, terre) pourvu qu’ils servent une émotion vraie ? Si les conditions sont réunies, comme dans le dernier livre épuré d’Éric Brogniet, alors une part de l’énigme de nos existences permet de répondre. Il s’agit d’une vibration, quelque chose entre le dire et le lire pour que cette lumière résonne en nous. « Ton voyage te conduira aux profondeurs/Que tu ignorais encore hier//Avant que passe/L’ange aux mains douces. » Ici, l’expérience de la fin de vie et du deuil semble posée comme un canevas, existant par avance mais se chargeant de l’intime du poète. Au lieu de tenter de le déconstruire, il le contemple puis le sature de couleurs, pour ne pas perdre l’instant. Pour pouvoir nous l’offrir.

Stéphane Bataillon(@sbataillon)

(Poème à retrouver dans le numéro 106 de La Croix L’hebdo du 5 novembre 2021 et sur le blog https://poesie.blogs.la-croix.com/)

En partenariat avec France Culture et l’émission « Poésie et ainsi de suite », présentée par Manou Farine. Chaque samedi de 17h30 à 18 h et en podcast pour découvrir la poésie contemporaine telle qu’elle s’écrit, se dit, se lit, se vit. Disponible sur franceculture.fr et l’appli Radio France.

UPPLR #105 : La chanson, par Victor Pouchet

La chanson
que tu m’as envoyée hier
je l’ai eue en tête
tout l’après-midi
J’ai couru avec
jusqu’à la grande ferme
et puis au retour
j’avais oublié
les derniers couplets
ça fait parfois ça :
à force de répéter les choses
elles finissent par disparaître.

Quand dans une chanson
j’oublie les paroles
à la place
je mets souvent
le mot dauphin
ça marche toujours
mais pas
forcément
Il faut essayer
si ça se présente
Ne me quitte pas
des chants de joie
bondissent hors de l’eau.

Victor Pouchet


La grande aventure
, Grasset, 160 p., 14,50 €

Écoutez ce poème (lecture Stéphane Bataillon) :

Victor Pouchet, après deux romans (Pourquoi les oiseaux meurent, en 2017, et Autoportrait du chevreuil, en 2020) propose un roman en vers, un roman-poème comme il y en a de plus en plus, de Marie Testu à Clémentine Beauvais. Comme un retour à l’origine mais avec les mots, le rythme et les sujets d’aujourd’hui. Avec une énergie particulière, qui file et qui prend soin d’une parole épurée. On pourrait appeler ça des « roèmes ». Celui-ci raconte, avec humour, une histoire de couple dont l’harmonie réside dans ses désaccords. Partir ou rester ? Prendre cette relation tendue au sérieux, au risque qu’elle casse définitivement, ou détendre l’atmosphère avec un mot léger, une remarque banale, par-dessus la page, par-dessus la jambe ? Derrière ce faux détachement, une autre politesse, celle des vers d’un poème « qui ne s’adresse à personne en particulier » mais qui s’inquiète juste après « Est-ce que tu reçois encore mes messages ? ». Une comédie sentimentale et épistolaire très originale où le poème porte à l’incandescence le peu d’amour qui reste. Mais qui suffit, peut-être.

Stéphane Bataillon(@sbataillon)

(Poème à retrouver dans le numéro 104 de La Croix L’hebdo du 29 octobre 2021 et sur le blog : https://poesie.blogs.la-croix.com)

En partenariat avec France Culture et l’émission « Poésie et ainsi de suite », présentée par Manou Farine. Chaque samedi de 17h30 à 18 h et en podcast pour découvrir la poésie contemporaine telle qu’elle s’écrit, se dit, se lit, se vit. Disponible sur franceculture.fr et l’appli Radio France.

La Colline que nous gravissons, d’Amanda Gorman : le rêve d’une Amérique réconciliée

(Article initialement paru dans le cahier Livres&idées de La Croix du 03/07/2021)

Le poème lu lors de l’investiture de Joe Biden, devenu peut-être le plus connu de ce début de siècle, tente de recréer des ponts dans une société fracturée.

Le 20 janvier dernier, lors de l’investiture de Joe Biden, elle aura presque volé la vedette au nouveau président américain. À 22 ans, Amanda Gorman récite un poème écrit d’une traite après l’invasion du Capitole par les partisans de Donald Trump. En moins de 6 minutes, la jeune poétesse féministe et militante pour les droits civiques lance de sa voix puissante et assurée des mots prompts à redonner espoir à ce peuple durement fracturé, et conquiert bien au-delà le cœur de millions de téléspectateurs du monde entier.

Puis vient la polémique : aux Pays-Bas, la jeune et talentueuse Marieke Lucas Rijneveld, Booker Prize 2020, doit traduire le texte. Approuvée par Gorman, elle est pourtant violemment attaquée dans son pays. N’étant pas afro-néerlandaise, elle n’aurait pas la légitimité nécessaire pour traduire ce poème où «une fille noire et mince,/descendante d’esclave et élevée par une mère célibataire,/Peut rêver de devenir Présidente (…) ». La dispute enfle et enflamme les réseaux. Il faudrait donc être « à l’identique » pour se permettre de faire poème ensemble ?

Le fameux « Je est un autre » d’Arthur Rimbaud semble hélas bien loin. La poétesse néerlandaise préfère se retirer en publiant un poème, Tout habitable, lisible en ligne (1). En France, l’éditeur Fayard prend les devants et confie la traduction à la rappeuse belgo-congolaise de 24 ans, Marie-Pierra Kakoma, alias Lous and the Yakuza, dont le premier album, Gore, sorti en 2020, décrit d’une belle voix les souffrances et les combats à porter pour se construire à partir d’une identité métissée.
Refus de l’inertie et du découragement

Et le poème ? Dans un tourbillon exaltant un patriotisme généreux auquel nous sommes moins habitués de ce côté de l’Atlantique, Amanda Gorman cite le Livre de Michée : « Chacun pourra s’asseoir sous sa vigne et sous son figuier,/et nul ne viendra le troubler », un verset en référence à la paix et à la prospérité espérée que Georges Washington, premier président des États-Unis en 1789, utilisa à de très nombreuses reprises dans sa correspondance.

Nécessité de se battre face aux entraves de la démocratie, responsabilité individuelle et collective, refus de l’inertie et du découragement… Les mots trop galvaudés du discours politique sont ici rechargés de leur puissance première grâce au rythme de la parole poétique. Ils rappellent ce questionnement de Simone Weil dans son essai L’Enracinement : « Le problème d’une méthode pour insuffler une inspiration à un peuple est tout neuf. » La poésie, portée vers le plus grand nombre, recèle peut-être un début de réponse.

Stéphane Bataillon

(1) https://larepubliquedeslivres.com/tout-habitable/

La Colline que nous gravissons
d’Amanda Gorman
Édition bilingue, traduit de l’anglais (États-Unis) par Lous and the Yakuza
Fayard, 64 p., 8 €

Stella Baruk : «  En mathématiques, toute erreur a sa raison d’être »

Depuis plus de cinquante ans, la professeure de mathématiques et chercheuse en pédagogie Stella Baruk se bat pour mettre la langue française au cœur de l’apprentissage des maths. Sa méthode, Comptes pour petits et grands, est aujourd’hui rééditée pour toucher une nouvelle génération d’enseignants.

Recueilli par Stéphane Bataillon et Sabine Marchand, Entretien initialement paru dans La Croix l’Hebdo du 13/07/2021

 

La Croix L’Hebdo : Pourquoi être « nul en maths » est-il toujours aussi douloureux ?

Stella Baruk : Parce que cela met en jeu l’idée que l’on se fait de sa propre intelligence. Il est terrible de penser « je ne vais pas y arriver », parce qu’on ne s’en imagine pas capable. Quand le regard des autres s’en mêle, c’est encore plus lourd. J’ai travaillé avec plusieurs adultes durablement traumatisés par leur parcours mathématique. On peut dire ces choses aujourd’hui, où l’on essaie de comprendre pourquoi nos résultats internationaux sont ce qu’ils sont depuis plus de vingt ans.

Qu’est-ce qui se joue exactement ?

S.B. : En maths, tout part d’une question que l’on vous pose, ou qui se pose, et dans laquelle on se retrouve complètement impliqué. Il faut essayer d’y répondre. C’est cet engagement total qui, s’il ne donne pas de résultat, est décourageant et atteint la confiance en soi.

D’où vient cette inégalité entre les forts et les nuls en maths ?

S.B. : Je suis incapable de vous dire pourquoi certains deviennent des génies en maths. Je peux en revanche très bien dire pourquoi certains autres ne comprennent pas. J’écrivais, dès Échec et maths : « Il n’y a pas de raison à l’échec en maths, il n’y a que des raisons. » Ce sont ces raisons que j’essaie d’analyser en interrogeant le rôle qu’y joue la langue. En mathématiques, elle peut être la pire, mais aussi la meilleure des choses. C’est la langue qui met en relation, autorise des rapprochements et permet à de nombreuses notions de s’incarner, d’être mémorisées.

D’où vient cette place centrale accordée à la langue française dans vos travaux sur l’apprentissage des mathématiques ?

S.B. : De l’Iran, où je suis née, puis en Syrie, au Liban et en France, où je vis depuis plus de soixante ans, le français a fait plus que m’accompagner. Il m’a nourrie. Pour mes parents, qui étaient instituteurs de l’Alliance israélite, le français était une langue seconde. Cette langue était comme un cadeau. Je suis née en français. Un français élégant, soutenu, appris dans les grands classiques, leur belle langue, sa musique, ses sonorités.

Mon père nous amusait beaucoup avec des improvisations autour d’un mot. Une langue n’est pas là que pour communiquer, pour dire « passe-moi le sel ». Il y a un côté sensuel très important. C’est ce mode « musical » qui joue dans ma façon de transmettre les mathématiques. En particulier, la manière dont un mot passe par les oreilles appelle d’autres mots qui permettent la compréhension. Or, cette partie est souvent négligée.

Comment cela ?

S.B : Quand on voit sur la Toile qu’à la question « dans 345 combien y a-t-il de centaines ? », la moitié des 120 petits CE2 interrogés ne savent pas répondre, on pourrait tout de même se dire que ce ne sont pas eux qui sont « en difficulté ». Je travaille depuis cinquante ans à rendre accessible un système qui ne marche pas parce qu’il sépare l’enfant de sa langue. Qui parle, ou répond, en « unités, dizaines, centaines » ? Or, quand on dit « trois cent quarante-cinq », les cents on les entend, il y en a « trois », donc 3, quarante ça commence comme quatre (cela permet de retenir qu’il s’agit de 4 « dix ») et le cinq est un 5 qui dit « la vérité » !

En français – sauf pour quelques « irrégularités » –, nous avons la chance que les mots numéraux s’énoncent en se glissant dans le système décimal. Dans d’autres langues, ce n’est pas le cas. En arabe par exemple, 345 s’énonce dans cet ordre : « trois cent, cinq et quarante ».

Vous avez dédié beaucoup de vos travaux à cette question de l’apprentissage de la numération. Pourquoi ?

S.B. : Parce que c’est le socle, la base. Ce qu’on appelle le « passage de la dizaine », par exemple. Pourquoi écrit-on « dix » avec un 1 puis un 0 ? Cette question est bien trop difficile pour un enfant de maternelle. Or, on leur met « 10 » au programme en grande section, donc sous les yeux, et sans justification ! C’est déjà un ver dans le fruit.

Comment en êtes-vous venue à aimer les maths ?

S.B : J’étais dans la classe de mes parents en primaire, et je côtoyais, à 8 ans, la prose intense et colorée du Salammbô de Flaubert. J’ai eu le certificat d’études, avec mention, à 9 ans et demi, petit phénomène à l’époque. Arrivée à Beyrouth, à 13 ans, pensionnaire en quatrième je découvre un univers : de l’algèbre et de la géométrie. Notre professeure, sœur Tarcisia, avait vu que ça me plaisait ; et tout à la fois elle me complimentait et me mettait au défi de résoudre chaque nouveau problème.

Plus tard, en première au Lycée français, nous étions 24 élèves avec plus de 10 ethnies et langues différentes. C’était une passionnante découverte de la diversité et coexistence des cultures. Mes deux meilleures amies étaient l’une catholique, l’autre musulmane, tout à fait représentatives d’un Liban qui a disparu. Nous étions toutes les trois les meilleures en français. Mais il se trouve que c’est avec deux autres filles que nous étions les meilleures en maths, et notre professeur nous a beaucoup poussées à faire maths élém (terminale scientifique, NDLR).

C’était difficile ?

S.B. : C’était une implication réelle. Et apprendre à parler, écrire et raisonner dans une « langue » spécifique, trouver des solutions élégantes, était source de bonheurs, voire de fierté.

Qu’est-ce que vous entendez par « solutions élégantes » ?

S.B. : C’est quand, alors que vous avez déjà noirci deux pages pour résoudre un problème, vous vous apercevez qu’en prenant les choses un petit peu différemment, vous arrivez à une demi-page. Cela passe par un chemin différent, qui vient à force de labour, en trouvant un sentier que vous ne voyiez pas auparavant.

Et ensuite ?

S.B. : Mes parents voulaient que je devienne enseignante. Moi, je voulais être psychiatre. Pas question en étant une fille à cette époque ! La seule chose réaliste était de faire comme papa maman… en mieux. Soit prof de français, soit de mathématiques. En maths, il y avait beaucoup moins de professeurs femmes que d’hommes. J’ai donc étudié au Centre d’études mathématiques de Beyrouth, où j’ai suivi un cursus de licence, et puis je suis venue à Paris.

Pour poursuivre les mathématiques ?

S.B. : Non, pas du tout ! Dans le but… de faire de la musique. J’avais une très jolie voix. Avec mon père, nous chantions très souvent ensemble, et j’adorais ça. Je cherche donc un lieu où prendre des cours de chant, et découvre la Schola Cantorum. Je suis prise dans la classe d’Irène Joachim, une immense artiste française qui a été une Mélisande de légende. Mes parents n’étant pas d’accord, il fallait que je me débrouille par mes propres moyens. Alors au début elle m’a donné des leçons gratuitement. Elle me disait : « Avec ta voix, j’aurais fait une carrière internationale. » Seulement,pour faire carrière, il aurait fallu choisir de se consacrer entièrement au chant. Or je me suis mariée et j’ai eu des enfants. Je devais trouver du travail, il était tout trouvé, et donc j’ai enseigné les mathématiques.

En 1973, vous publiez un livre, Échec et maths, qui va avoir un formidable retentissement. Quelle est son histoire ?

S.B. : Au début des années 1970, j’ai été engagée dans un centre médico-pédagogique à Vernon, dans l’Eure, qui recevait des enfants déclarés « en inappétence scolaire ». On m’a confié les classes de collège et demandé si je voulais bien m’occuper du soutien des plus petits : ce qui fut la découverte d’un monde, celui de l’enfance du savoir, et de sa passionnante complexité.

Un jour un élève de troisième me dit : « Je n’ai pas compris, quand vous avez dit que la racine carrée de trois était égale à neuf. » Mais je n’avais évidemment jamais dit ça ! J’avais expliqué quelque chose et l’élève avait entendu tout autre chose. Dans ce cas, soit on pense : « Il ne va pas bien, il a des problèmes », soit on se demande « mais pourquoi a-t-il entendu une chose que je n’ai pas dite ? ». Mon second étonnement a été de voir les enfants aux prises avec des additions et des multiplications et de constater que c’était beaucoup plus difficile à enseigner que le théorème de Pythagore. Le tout a été une expérience très riche qui a initié une réflexion au sens propre, c’est-à-dire un retour sur la matière que j’essayais de transmettre et la manière dont je m’y prenais. C’est ce travail d’analyse qui est à l’origine d’Échec et maths.

Dans ce livre, vous envisagez l’erreur comme un outil pédagogique puissant.

S.B.: Je dis souvent que quand les élèves font des erreurs, c’est comme s’ils m’offraient des bonbons. C’est passionnant, pour moi qui voulais savoir comment ça marche dans la tête. Les erreurs permettent d’identifier ce qui a été véritablement entendu, il n’y a plus qu’à comprendre pourquoi, en oubliant l’explication paresseuse de l’« élève en difficulté ». C’est comme ça que j’ai avancé.

Comment utiliser positivement l’erreur ?

S.B : Quand on aborde une toute nouvelle notion, comme les puissances par exemple, les premiers exercices suivant le cours font ressortir la fragilité, la nouveauté, les analogies qui se sont produites face à cette découverte. Toute la complexité de la notion apparaît alors dans les réponses que donneront les élèves, erreurs classiques comprises, et qui n’ont aucune vocation à être notées. C’est un aller-retour de sens. L’élève se met ainsi à exister dans son erreur, elle a une raison d’être. Il s’est passé quelque chose dans sa tête. Sauf s’il a renoncé au sens, c’est-à-dire s’il s’est complètement détaché de la nécessité de comprendre.

Pourquoi cette question de sens est-elle si importante ?

S.B : Un jour, après la sortie d’Échec et maths, quelqu’un frappe à ma porte et me dit, très ému : « Je suis l’automathe ! » Il s’était reconnu dans ce néologisme qui désignait dans le livre quelqu’un qui avait renoncé au sens dans sa pratique des mathématiques.

On pourrait dire que l’approche d’une notion mathématique inconnue est équivalente à celle d’un texte en langue étrangère : elle a du sens, mais qui ne parvient pas pour l’instant à son destinataire. Dans les deux cas, j’appelle ces contenus de sens encore inaccessibles du « pas-de-sens ». Or ils sont de natures bien différentes, le premier disposant d’une traduction immédiate, l’autre demandant des années de savoirs préalables.

Si on laisse des pas-de-sens s’enkyster à quelque niveau que ce soit, l’élève petit ou grand peut être amené à renoncer au sens. La plupart des erreurs graves sont dues à ces abandons du sens, qui deviennent des non-sens, tels que, par exemple : 1/4 = 1,4 ou bien 1/2 + 1/3 = 2/5.

D’où la nécessité de s’assurer constamment de la présence du sens…

En 1993, vous publiez un imposant dictionnaire des mathématiques, devenu une référence…

S.B : Devenue spécialiste de l’échec en mathématiques, je reçois un jour un garçon en troisième dont on me dit « vous êtes sa dernière chance ». Par chance, justement ça se passe bien, il était excellent en français ! Mes questions sans cesse posées à propos d’un exercice d’algèbre sur ce que voulait dire tel ou tel mot l’amusaient. Il décide donc de revenir. Ouf ! Et cette fois avec un « cadeau » pour moi : alors qu’un énoncé de géométrie était pour lui du chinois, il avait réussi à faire la figure d’un problème d’orthocentre (le point de concours des hauteurs) en cherchant mot à mot le sens des termes, juste avec le Petit Larousse !

Ça a travaillé dans ma tête : s’il était arrivé à comprendre avec un dictionnaire et à construire, peut-être qu’un dictionnaire qui expliquerait les mathématiques serait utile. Je propose l’idée au Seuil, qui saute dessus et me demande dans combien de temps je compte leur rendre le manuscrit. Je réponds deux ans. J’ai voulu commencer par « Zéro » et j’ai passé trois mois sans écrire une ligne, parce que ça partait dans tous les sens. Finalement, j’y ai passé quatorze années de ma vie ! Drôle de cadeau…

Un travail titanesque de plus de 1 300 pages…

S.B. : Oui ! Certains matins, je me réveillais avec plus l’envie de pleurer qu’autre chose. Il était trop tard pour lâcher, trop tôt pour finir… C’est le premier dictionnaire de mathématiques où il est question d’abord de la langue, du sens que le mot a dans la langue courante et de quelle façon il va se spécifier par rapport à, contre ou à côté de la langue mathématique. C’est tout mon travail.

Que pensez-vous des évaluations que l’on fait passer aux élèves en début de CP, de CE1 et en sixième ?

S.B. : Elles sont complètement contre-productives et parfois sidérantes ! Dans beaucoup d’exercices de CE1 il y a des questions à choix multiples sur de pleines pages, où l’on se retrouve avec des forêts de chiffres dans lesquelles l’élève doit trouver en quelques minutes la bonne réponse qui y est cachée. Dans d’autres – et sans doute à force de dire qu’il faut travailler avec les erreurs –, les concepteurs de ces exercices se mettent à produire des erreurs à la place de l’élève. Mais l’erreur n’a de sens que si elle est faite par l’élève et qu’il est là, en chair et en os, et qu’on peut lui dire « à quoi tu as pensé, qu’est-ce qui te fait penser que ? ».

Mais le sommet est atteint par ceci :

sur deux pages comprenant chacune 21 inventions de ce genre, il faut reconnaître des « représentations » de nombres : soit 7, dans la première, et 13 dans la deuxième. Penser que des compétences vont être jugées à partir de pareilles confusions, en ajoutant n’importe quoi à n’importe quoi, est vraiment désespérant. De plus ces évaluations ne cessent de s’autojustifier en se disant capables de rendre les réussites prédictibles. Vous vous rendez compte de ce que cela veut dire ? Dans une classe il y a 20 % des élèves qui réussissent à faire les exercices. Et les autres, on en fait quoi ?

Vous parlez d’ailleurs, à ce propos, d’innumérisme…

S.B. : Le mot est moins à la mode, mais la réalité qu’il décrit est bien là. Actuellement, ce qui est à la mode ce sont les neurosciences qui veulent semble-t-il gouverner l’éducation. C’est un débat qui mérite d’être développé et argumenté, mais en attendant je ne peux que désapprouver la caution qu’elles apportent à diverses méthodes qui ne font que prolonger celles qui ont mis l’école dans la situation difficile où elle se trouve.

Comme la méthode de Singapour ? Entrée dans les écoles et les familles avec fracas depuis quelques années, elle apparaît un peu comme une solution miracle. Qu’en pensez-vous ?

S.B. : Là aussi, il n’est pas possible de donner un avis sans apporter les preuves de ce que l’on avance. L’ennui c’est que la preuve de l’efficacité ou non de ces méthodes ne sera lisible que dans quelques années à l’échelle de notre pays. En attendant elles sont fondées sur ce que je combats depuis des décennies, à savoir la terreur de l’« abstrait », et donc la « religion » du concret. Un nombre, c’est abstrait. Ce n’est pas en emboîtant des cubes sur des baguettes ou en enfilant des perles de toutes les couleurs, ou en chosifiant 300 en trois plaques carrées, que l’on donnera le sentiment des « cents », et que l’on empêchera que trois cent quarante-cinq s’écrive 30045.

C’est pour cela que vous faites la différence entre nombre et quantité ?

S.B. : Oui, c’est fondamental et fondateur. Si la quantité est à l’origine du nombre, le nombre n’est pas la quantité. Les enfants adorent penser qu’un nombre est une idée, et que ça se passe dans leur tête, alors que ce que j’appelle un « nombre-de » est généralement une quantité, qui obéit à des lois différentes.

Je peux dire « dix mille milliards de kilomètres », c’est « concret » et c’est beaucoup. Mais ça représente quoi ? Et pour qui ? Pour un astrophysicien, dix mille milliards de kilomètres, c’est une année-lumière. Tout comme, pour un éleveur, 700 kg représentera le poids d’un bœuf, alors que vous, vous n’en avez pas la moindre idée, et que tous ces « concrets » sont bien abstraits !

Comment alors bien aborder la chose ?

S.B. : Il faut miser sur la supposée abstraction dès le départ, faire coexister, dès le CP, en les distinguant, voire en les opposant, nombres et nombres-de, chaque notion ayant sa spécificité. Une fois admis qu’un nombre est une idée, il peut évoquer toutes sortes de choses.

« Cinq » par exemple suscite toutes sortes de représentations ou d’évocations : socialisée, comme celle du dé à jouer ou du domino ; linéaire, qui oblige à compter ; géométrisée, qui est savante mais qui leur apporte des plaisirs extrêmes, comme par exemple un beau pentagone étoilé. Il a aussi toutes sortes de propriétés ou de significations, par exemple selon qu’il multiplie ou divise. Mais si dans un problème on nous parle de 5 oranges, le 5 est irrémédiablement un nombre d’oranges, ce qui restreint considérablement l’usage qu’on peut en faire.

Comment faire face à un élève qui doute terriblement de lui-même ? Comment lui donner envie de plonger dans les maths et de se dire « c’est peut-être pour moi » ?

S.B. : Ce que ressentent toujours les élèves que j’ai soit à mes côtés soit en classe, c’est qu’il n’y a pas l’ombre d’un doute sur leurs possibilités, leur intelligence, parce que c’est ma conviction profonde, et c’est cette certitude-là qui passe, comme c’est le cas pour de nombreux enseignants. Ils s’habituent à me voir rire de bon cœur lors de certaines réponses, parce qu’elles sont drôles : ce qui amène à en rire ensemble. C’est cette vie commune qui se fait autour du papier et du crayon, au fil des questions-réponses, qui est d’une intensité extraordinaire. S’il n’y a pas ces allers-retours de sens, pas d’émerveillement, même un cours parfait peut ne pas être compris.

Finalement, les maths, ça sert à quoi ?

S.B. : Les mathématiques fournissent des outils d’analyse du monde qui nous entoure et permettent de résoudre des problèmes soit domestiques, pratiques, quantitatifs bien connus, mais aussi extraordinaires : fascination de l’espace dans lequel se « promènent » des vraies gens !

Et puis, elles ont enfanté à quelque échelle que ce soit des problèmes petits ou grands absolument « inutiles » qui, sur certaines personnes, ont un attrait puissant : défis, énigmes, auxquels nombre d’amateurs consacrent tous leurs loisirs. Carrés magiques, pavages pentagonaux, inépuisables nombres premiers… Au fait, on n’a toujours pas démontré que tout nombre pair supérieur à 3 est la somme de deux nombres premiers… Et depuis 1742, il y a des gens qui cherchent !

Ses dates

1932. Naissance à Yadz, en Iran

1973. Échec et maths (Seuil)

1992. Dictionnaire de mathématiques élémentaires (Seuil, réédité en 2019)

1997. Comptes pour petits et grands, tome 1 (Magnard,réédité en 2021)

2004. Si 7 = 0. Quelles mathématiques pour l’école ? (Odile Jacob)

2006. Naître en français (Gallimard, Haute Enfance)

2008. Dico de mathématiques. Collège et CM2 (Seuil)

2016. Officière de la Légion d’honneur

Ses tableaux

Improvisation 9, de Kandinsky

« Un jour, l’astrophysicien Pierre Léna, l’un des cofondateurs de La Main à la pâte, me raconte l’histoire d’un professeur d’arts plastiques qui avait critiqué un arbre très original et poétique, perpendiculaire au flanc d’une montagne, dessiné par un élève. En 2009, je vais à l’exposition Kandinsky au Centre Pompidou et là, je tombe en arrêt devant un tableau, Improvisation 9, avec un arbre identique à celui du “mauvais élève”. »

La Tour de Babel, de Bruegel l’Ancien

« Ce tableau est fabuleux. Avec tous ces personnages en train de discuter au pied de la tour, de commenter, peut-être, ces arches perpendiculaires au sol incliné, donc promises à l’écroulement, ces travées qui ne vont nulle part… C’est une merveille. »

Son musicien

Franz Schubert

« La musique est absolument fondamentale dans ma vie. Je travaille toujours en musique. Les quatuors de Schubert sont des merveilles, ses lieds aussi, que j’ai chantés. Mais la Grande Symphonie, la n° 9, est quelque chose de fabuleux. Un bain de bonheur. C’est mon compositeur d’île déserte, je pourrais me passer de tout autre mais pas de lui. »

Ses lieux

« J’ai aimé, adolescente, les montagnes de nos vacances au Liban : Meyrouba, Broumana. Et en France, les Alpes, les Pyrénées. Mais il est aussi une maison dans un paisible coin de Charente-Maritime, où je peux voir les saisons transformer les herbes, les fleurs et les arbres, et vivre de grands bonheurs auprès de mes enfants et petits-enfants. »

Sa citation

« Si on ne sait pas leur nom, la connaissance des choses périt. »

Isidore de Séville, théologien et évêque d’Hispalie (Séville), VI-VIIe siècles

Marque-Page : À 80 km de Monterey, par Guillaume Decourt

À 80 km de Monterey
de Guillaume Decourt
Aethalidès, 64 p., 16 €

Est-ce un carnet de route ? Une fantasmagorie ? Les mémoires ironiques d’un dandy cosmopolite ? Du casino de Dauville à Santa Barbara en passant par Manosque, Guillaume Decourt adopte le quatrain en vers libre pour fixer un monde alternatif, figé dans l’ambiance des fifties. Bribes de savoirs inutiles, dialogues rapportés, portraits fugaces d’héroïnes se croisant entre les vers : une grande femme à la chapka, une jeune boulangère de Boston, une vieille serveuse du Massachusetts. Des saynètes plus que des histoires, des cartes postales de film noir. Des poèmes pour se prendre à rêver d’une autre vie, entre Tintin et Henry Miller. « Encore des voyages/ et voici qu’on ne parle jamais/ de l’endroit où l’on se trouve/comme par hasard ».

(Article initialement paru dans La Croix du 1/07/2021)

Marque-page : Marquis minuit, par Tom Buron

Marquis Minuit
de Tom Buron
Le Castor Astral, 88 p., 12 €

Comme une improvisation de jazz ou un coup de dé, un peu pipé, à la façon de Mallarmé, la poésie de Tom Buron prend tout l’espace de la page pour se jouer et jouer avec son lecteur. On croit tenir un fil, saisir une allusion, rentrer dans une histoire, et puis un blanc, voulu, vient nous déstabiliser, nous entraîne autre part. Dans les dédales de la langue, dans sa mélodie, produite par un torrent souterrain. Et, contre toute logique, on se laisse emporter par ces solos alternants maîtrise technique et débordements d’univers. « Il est vrai que nous aurions aimé rester après la fermeture/te décrire l’ergot du coq et la taille des mondes/selon la longueur des nuits,/mais il y a toutes ces électricités/à découvrir encore. »

(Article initialement paru dans La Croix du 1/07/2021)

UPPLR #86 : Jusqu’où la ville, par Fabienne Swiatly

Jusqu’où la ville

Jusque sur le parvis de la cathédrale où la lumière se libère enfin des ruelles étroites. Les voitures cherchent à se faire une place sur l’esplanade malgré l’interdit. Au pied de l’immense porche, des jeunes aux chiens sans laisse boivent à même la bouteille l’alcool acheté dans un hard discount. Ils rejouent la scène ancestrale des misérables attendant la générosité des fidèles attirés par la croix. Dieu saura peut-être entendre leurs prières malgré le vacarme des moteurs. Sous les gargouilles aux visages de la peur, le monde semble aussi vieux que la pierre des alentours.

Jusqu’aux terrasses de café où s’invite une mise en scène des beaux jours et l’on peut s’offrir du soleil entre les immeubles. Le ciel plus proche dans l’ouverture des rues à hauteur de toits. Le vert se déplie à la pointe des arbres et fait reculer l’hiver. Paysage et promeneurs sont parcourus par le même frisson chargé de désir et de promesse. L’air chaud donne de la surface à la peau. Joie d’une ville qui s’assoit dehors dans l’éphémère plaisir du vivre ensemble. La fumée des cigarettes
et des vapoteuses rejoint paisiblement l’atmosphère.

Jusqu’à la piscine dont les quatre pylônes se dressent dans l’espace aérien comme des ovnis, sans jamais rien éclairer. L’imposante griffe de béton soutient le bâtiment d’accueil à mi-chemin entre les deux bassins dont l’un reste ouvert même l’hiver. Les nageurs et nageuses avancent en ligne droite, seules les épaules et la tête dépassent, enveloppées de vapeur. Les longueurs se suivent sans surprise, il ne fait pas un temps à s’ébattre. Les gradins froids et tristes, sans corps à moitié nus pour attirer les voyeurs qui, chaque été, s’agrippent aux grilles, le regard avide. Qui se souvient encore du nom de l’architecte ?

Fabienne Swiatly

Jusqu’où la ville, Éd. Le Clos Jouve, 60 p., 19 €.

Écoutez ce poème (lecture Stéphane Bataillon) :

 

C’est une prose poétique forte et rythmée que Fabienne Swiatly a choisie, à travers son nouveau livre, pour décrire la ville de Lyon où elle habite depuis 1983. Elle a voulu capter les lieux, ceux qui les peuplent et tout ce qui fait le charme de cette cité. Y relever ces détails qui ne se remarquent plus, ces injustices qui persistent, cet art qui pousse à même la rue pour tenter de fissurer le béton du repli. « Je sais parfaitement qu’à peine le texte imprimé, la ville, organisme vivant, aura déjà changé de visage », souligne-t-elle. Alors l’écrire. Pour pouvoir, un jour prochain, et comme dans un miroir, s’y souvenir.

Stéphane Bataillon (@sbataillon)

Retrouvez ce poème dans La Croix l’Hebdo du 2 juillet 2021

Jean Malaurie, au cœur battant de la terre

(Article initialement paru dans le cahier Livres & idées de La Croix du 20/05/202)

Le nouveau Cahier de l’Herne retrace le parcours de Jean Malaurie, arpenteur du cercle Arctique, soutien indéfectible du peuple inuit et fondateur de la célèbre collection « Terre humaine ».

Il a commencé sa carrière de géomorphologue par écouter les pierres, étudier leurs structures, observer leurs mouvements. Puis, Jean Malaurie s’est tourné vers les hommes, poussant jusqu’au cœur des régions polaires et devenant ethno-historien rencontrant le peuple inuit à partir de 1950. Au contact du grand chamane Uutaaq, il décida de consacrer sa vie à la défense de cette culture orale traditionnelle. À 98 ans, après plus de 31 expéditions dans le cercle arctique, des centaines d’articles scientifiques, des livres à succès et une dizaine de films, Jean Malaurie se voit consacrer un riche Cahier de l’Herne. Deux entretiens, une vingtaine de textes de l’auteur, dont cinq inédits, et une cinquantaine de contributions éclairent son long parcours. Proches et compagnons de route, universitaires, écrivains (Kenneth White, Pierre Assouline, J.M.G Le Clézio), hommes d’État (du prince Albert II de Monaco à Jean-Pierre Chevènement), tous font ressortir les traits d’un chercheur épris d’indépendance. Au structuralisme alors en vogue, il préfère une approche sensible, à la première personne, mais documentant scrupuleusement le réel (odeurs, couleurs, gestes) afin de saisir le « noyau dur » d’un peuple. Ses figures tutélaires sont longuement évoquées, la force d’imagination de Gaston Bachelard ou la pensée du philosophe Léon Chestov, qui l’aide à « assurer un passage de la physique à la métaphysique », de même que sa rencontre déterminante avec l’historien Lucien Febvre.

Une part importante du numéro est consacrée à l’aventure de la collection « Terre humaine » qu’il fonda et anima chez Plon de 1955 à 2015. Une centaine d’ouvrages devenus des classiques de l’ethnologie. Les siens, Les Derniers Rois de Thulé, Ultima Thulé, comme ceux des autres, le Tristes tropiques de Claude Lévi-Strauss ou Le Cheval d’orgueil de Pierre-Jakez Hélias. Tous sont reliés par une conviction essentielle, « celle selon laquelle d’autres valeurs humaines aussi éloignées que possible des siennes propres sont pourtant estimables ».

Ce vaste ensemble s’attarde aussi sur l’un de ses moyens d’expression peut-être moins connu : le pastel. Des paysages polaires tracés depuis ses 65 ans pour tenter d’approcher la beauté et le « mystère surnaturel » d’une aube ou d’un crépuscule. Chez Jean Malaurie, art, science et sacré s’allient ainsi sans cesse pour nous faire partager cette énergie vitale qui relie hommes et pierres et qui, en inuit, se dit Uummaa. Jusqu’au cœur battant de la ­ terre.

Stéphane Bataillon

Cahier de l’Herne. Jean Malaurie, Dirigé par Pierre Aurégan et Jan Born, L’Herne, 272 p., 33 €

UPPLR #83 : Nous n’avons jamais assez de poids, par Jean-Louis Giovannoni

Nous n’avons jamais assez de poids.

Toujours ce besoin de construire
de fixer.

Toute chose
est un repère

un lieu
dont on peut s’éloigner

revenir
sans se perdre.

Mais rien n’a assez de poids
pour nous retenir.

Nous n’érigeons pas
finalement
nous plantons

et rien ne tient
tout à fait ses promesses.

Dispersion.

Infime travail
de l’usure.

Jean-Louis Giovannoni

Le visage volé, Poésies complètes 1981-1991,
Éditions Unes, 240 p., 25 €

Écoutez ce poème (lecture Stéphane Bataillon):

 

Entrer dans l’univers de Jean-Louis Giovannoni, c’est se mettre à l’écoute de mots qui résonnent comme des pierres. Pierres d’un jardin de rêve, où l’épure minérale fait remonter à la surface nos émotions pour les traduire, leur donner consistance, imperfections comprises. Commencée en 1975 avec Garder le mort, l’un des grands livres autour du deuil et de ses gestes, l’œuvre de Giovannoni a poursuivi, en poésie, la veine du dépouillement. S’il recourt souvent aux images de la nature élémentaire, c’est moins par volonté d’enchantement que par un souci de renforcer le corps, la posture intérieure, tel un samouraï dont la seule présence suffirait à assurer la défense de ce qui est précieux. Ce recueil, rassemblant dix ans d’écriture poétique, en résonance avec des voix comme celles de Guillevic ou d’Edmond Jabès, est un livre important. Un livre de questions et de doutes réduits à l’essentiel pour continuer la route. «Naître, écrit-il, ce n’est pas pouvoir/se tenir en un lieu//mais toujours aller/dans ce qui s’éloigne. »

Stéphane Bataillon

Retrouvez ce poème dans La Croix l’Hebdo du 22 mai 2021

UPPLR #82 : La cueillette des mûres, par Pierre Tanguy

J’ai toujours cueilli des mûres.
Je suis du côté des femmes.
Les hommes vont à la pêche ou à la chasse.
Les femmes cueillent, recueillent, accueillent.

Les mûres ne demandent qu’à être cueillies,
les femmes l’ont compris.
Elles le font sans effraction, sans violence.
Elles cueillent.

Pierre Tanguy

La cueillette des mûres, La part commune, 90 p., 13 €

Écoutez ce poème (lecture Stéphane Bataillon) :

Récolter des mûres, les regarder, les laisser résonner dans les expressions de la langue, en relever les occurrences dans la poésie du monde entier. Se définir, même, par rapport à elles, du cueilleur de la préhistoire au cuisinier moderne de succulentes confitures. Dans ce petit livre, Pierre Tanguy, dont les mots de son sensible Petit carnet de paternité (La part commune, 2010) nous avaient durablement touchés, tourne autour de ce fruit sauvage pour dire en poésie son rapport au monde, entre émerveillement ininterrompu et regrets nostalgique d’un temps qui perdrait l’habitude de ces contacts simples avec le vivant. Pour se consoler, et nous donner envie de repartir à la cueillette, il cite, entre autres, le poète palestinien Mahmoud Darwich : « Tout ce que tes petites mains n’atteignent pas / t’appartient si tu maîtrises l’écriture. / Qui écrit une chose la possède. »

Stéphane Bataillon (@sbataillon)

Retrouvez cet article dans La Croix l’Hebdo du 17 mars 2021.

UPPLR #81 : Élévation, par Charles Baudelaire

Au-dessus des étangs, au-dessus des vallées,
Des montagnes, des bois, des nuages, des mers,
Par delà le soleil, par delà les éthers,
Par delà les confins des sphères étoilées,

Mon esprit, tu te meus avec agilité,
Et, comme un bon nageur qui se pâme dans l’onde,
Tu sillonnes gaiement l’immensité profonde
Avec une indicible et mâle volupté.

Envole-toi bien loin de ces miasmes morbides ;
Va te purifier dans l’air supérieur,
Et bois, comme une pure et divine liqueur,
Le feu clair qui remplit les espaces limpides.

Derrière les ennuis et les vastes chagrins
Qui chargent de leur poids l’existence brumeuse,
Heureux celui qui peut d’une aile vigoureuse
S’élancer vers les champs lumineux et sereins ;

Celui dont les pensées, comme des alouettes,
Vers les cieux le matin prennent un libre essor,
– Qui plane sur la vie, et comprend sans effort
Le langage des fleurs et des choses muettes !

Charles Baudelaire

Les Fleurs du mal
, de 1868 à 2021, édition établie par Pierre Brunel, membre de l’Institut,
Calmann-Lévy, 320 p., 39 €

Écoutez ce poème (lecture Stéphane Bataillon) :


Les publications se succèdent pour célébrer le bicentenaire de la naissance de Baudelaire. Les éditions Calmann-Levy, éditeur historique du poète, republient à cette occasion Les Fleurs du mal dans leur édition de 1868 dite « définitive ». Une édition posthume, voulue par Baudelaire, mort en 1867 sans avoir pu achever la version ultime de son recueil. Elle le fût par son éditeur, Michel Lévy et son frère Calmann, avec l’accord des héritiers, sans les poèmes censurés mais avec, notamment, une importante notice de Théophile Gautier. Les amoureux du poète aux ailes de géant pourront y repérer les nombreuses variantes du corpus publié dans les trois éditions successives de 1857, 1861 et 1866. Établie et longuement préfacée par Pierre Brunel, cette belle édition reliée retrace le riche et tumultueux parcours de ces poèmes, au programme du baccalauréat 2021, qui nous élèvent à chaque relecture vers les sommets de notre langue.

Stéphane Bataillon
(@sbataillon)

(Article initialement paru dans La Croix L’Hebdo du 8 mai 2021)

UPPLR #80 : Faire une part du chemin, par Jean-Pierre Boulic

Faire une part du chemin. La nuit. En recevoir la confidence.
Le jour en révèle le secret ou ses lueurs ou le murmure.
Aller au long des chaumes des champs odorants après la moisson de juillet. Chercher à voir, toucher subrepticement l’ineffable de l’aube.
Connaître ces longues heures qui ne mènent à rien. La vérité se creuse
en petite humilité. Vivre. Seulement aller l’instant de ce dénuement
un chemin où s’élèvent des étincelles de poussière.

Jean-Pierre Boulic

L’Offrande des lieux, La part commune, 96 p., 13 €

Écoutez ce poème (lecture Stéphane Bataillon) :

Dans ce nouveau recueil, le poète Jean-Pierre Boulic reprend les thèmes qui lui sont chers, et qui lui sont inspirés par son ancrage en terres bretonnes. Nous emmenant sur les plages nues ou « dans la brume d’une saison humide », il exprime ici, avec souffle, une poésie souvent contemplative des éléments qui l’entourent. Ses mots portent aussi un peu de nostalgie, écrite là en une « poésie (qui) pleure en son langage d’amour » dans ce « monde au cœur endurci d’ennui ». Dans L’Offrande des lieux, on croise aussi des figures émouvantes, comme cette femme qui a passé sa vie à s’émerveiller « des gens et des nuits » dans sa maison blanche de cette petite ville côtière.

Loup Besmond de Senneville

(Article initialement paru dans La Croix L’Hebdo du 1er mai 2021

UPPLR #79 : Maison-tanière, par Pauline Delabroy-Allard

Dimanche 6 août

l’oiseau de feu
stravinsky dirige stravinsky
un vrai dimanche cette fois
la cloche de l’église le marché les fruits les légumes
le petit café de onze heures en terrasse
des invités invités à déjeuner dans le jardin
des miettes qui font une constellation
sur la nappe tachée de lumière
un bébé des chapeaux de paille peut-être une sieste
et même au loin le bruit d’un cirque
un dimanche bourgeois
je caresse l’idée de ne pas
revenir
de ne jamais rendre la maison tanière
princesse dans mon château fort
princesse autarcique
princesse aux ongles sales
sur la pochette du disque on peut lire cette histoire
Ravel ayant adoré le Sacre du printemps
composé après l’Oiseau de feu
dit à Stravinsky à propos de ce ballet
que voulez-vous
il fallait bien commencer par quelque chose
voilà
un vrai dimanche
il faudrait faire ça
oui
commencer par quelque chose

Pauline Delabroy-Allard

Maison-tanière, L’iconopop, 80 p., 13 €

Écoutez ce poème (lecture Stéphane Bataillon) :

 

Le premier recueil de Pauline Delabroy-Allard sort dans la jeune collection de poésie en poche L’iconopop. L’autrice de Ça raconte Sarah, roman d’une passion fulgurante paru aux éditions de Minuit en 2018, au large succès critique et public, propose avec ce Maison-tanière le journal poétique de l’écriture de ce roman et de ses conséquences. Poèmes datés et photos prises par l’autrice se mêlent autour d’une maison familiale, à la fois lieu de création et de refuge. Dans une première partie, « les jours absents », le recueil couvre la période de gestation du roman. Les références à la musique, de Beethoven à France Gall et aux Sex Pistols, pochettes de vinyles peuplant ce lieu à l’appui, sont omniprésentes. Les notes résonnent avec humour et violence mêlées, comme pour mieux électriser l’acte d’écriture. La seconde partie, « les jours couchés », correspond au temps de l’intense médiatisation de la sortie de son livre. La maison de l’enfance devient alors le lieu propice à la redécouverte du calme et de l’introspection. Un livre intime, très attachant.

Stéphane Bataillon
(@sbataillon)

Retrouvez ce poème dans La Croix l’Hebdo du 23 avril 2021

UPPLR #78 : Marguerites, par Louise Glück

Vas-y : dis ce que tu penses. Le jardin
n’est pas le monde réel. Les machines
sont le monde réel. Dis honnêtement ce que n’importe quel idiot
pourrait lire sur ton visage : nous éviter,
résister à la nostalgie
a du sens. Ce n’est
pas assez moderne, le bruit que fait le vent
dans un champ de marguerites : l’esprit
ne peut briller à sa poursuite. Et l’esprit
veut briller, de façon brute, comme
les machines brillent, plutôt
qu’aller en profondeur, comme, par exemple, des racines.
C’est très émouvant,
tout de même, te voir t’approcher
prudemment de la bordure de la prairie au petit matin,
lorsque personne ne peut
te voir. Plus tu restes au bord,
plus tu sembles angoissé. Personne ne veut entendre parler
des impressions du monde de la nature : on se
moquera encore de toi ; on t’affublera de mépris.
Quant à ce que tu entends là,
ce matin : réfléchis à deux fois
avant de confier à quiconque ce qui s’est dit dans ce pré,
et par qui.

Louise Glück

L’Iris sauvage, traduit de l’anglais (États-Unis)
par Marie Olivier, Gallimard, coll. « Du monde entier », 160 p., 17 €

Écoutez ce poème (lecture Stéphane Bataillon) :

 

Les vers de Louise Glück nous entraînent dans un étrange quotidien à l’aide d’une parabole mettant en scène un jardin et celui (ou celle) le cultivant, poète, dieu ou un peu des deux. Grande poétesse américaine jusqu’ici très peu traduite en français, le prix Nobel de littérature qui lui a été décerné en 2020 a permis la sortie de deux recueils dans la collection « Du monde entier » (Gallimard) : Nuit de foi et de vertu et L’iris sauvage. Sa poésie transcende volontairement le genre, en brouillant souvent l’identité de celui ou celle qui parle, pour mieux toucher le cœur de l’expérience humaine, du deuil, de la vieillesse ou d’une joie savourée avec la conscience de son extrême fragilité.

Stéphane Bataillon (@sbataillon)

Retrouvez ce poème dans La Croix l’Hebdo du 16 avril 2021

Rim Battal, Rupi Kaur, Nawel Ben Kraïem… : Puissance du poème

(Article initialement paru dans le cahier Livres&idées de La Croix du 25/03/2021)

Le Printemps des poètes, sur le thème du désir, invite à découvrir une nouvelle génération de voix féminines. Trois recueils montrent ce lyrisme engagé qui s’aventure vers le roman ou la chanson.

Le désir en nous comme un défi au monde. 94 poètes d’aujourd’hui
Anthologie réunie par Jean-Yves Reuzeau
Le Castor astral, 416 p., 15 €

Le Désir. Aux couleurs du poème
Anthologie établie par Bruno Doucey & Thierry Renard
Bruno Doucey, 216 p., 20 €

Home body
de Rupi Kaur
Traduit de l’anglais (Canada) par Sabine Rolland
NiL, 192 p., 17,50 €

Désir de vivre, désir d’aimer. Désir, en temps de pandémie, de se réapproprier la langue. Les deux principales anthologies parues à l’occasion du Printemps des poètes, courant jusqu’au 29 mars, permettent, à travers ce thème, de découvrir une nouvelle génération de voix féminines utilisant naturellement les réseaux et renouant avec un lyrisme direct, faisant place au corps, aux questions de l’origine et des discriminations. La poète et journaliste franco-marocaine Rim Battal, née en 1987, reprend ainsi les codes de la poésie amoureuse classique. « Ta cuisse a le parfum de l’herbe / et de l’ail / et du citron confit / ton œil est l’alun qui flambe au fond du brasero », déclare-t-elle, posant la question de toutes nos libertés, de leurs conditions, pouvant placer sa mélodie dans un contexte ultra-contemporain faisant contraste, comme un complexe touristique déshumanisé – cadre de son dernier recueil Les Quatrains de l’All inclusive (Le Castor astral).

Chanteuse franco-tunisienne née en 1988, Nawel Ben Kraïem lance quant à elle « L’accent de la daronne chantonne / Et mes deux sud y fusionnent / Va voir si je n’y suis pas / Couchée sous mes fantômes à moi », témoignant d’une expérience vécue, point de départ désormais préalable pour légitimer d’autres revendications. Son premier recueil J’abrite un secret paraîtra en mai chez Bruno Doucey.

Une génération à l’image de la jeune Américaine Amanda Gorman, poète et militante de 22 ans découverte lors de l’investiture de Joe Biden, dont la première traduction en français paraîtra en mai chez Fayard. Dans le sillage également du succès étonnant de la poète canadienne d’origine indienne Rupi Kaur dont le troisième livre, Home body, sort chez NiL. Une poésie de l’émotion, souvent hélas un peu trop facile, rappelant certains mantras du développement personnel « Tu as tout à gagner / à croire en toi-même /pourtant tu as passé tout ton temps à douter de toi ». Poèmes courts, au format adéquat pour le réseau Instagram où elle s’est fait connaître, qui séduisent peut-être justement par cette expression proche du journal intime.

Pour accueillir ces voix, de nouvelles collections de poche, aux prix accessibles et aux maquettes colorées, voient également le jour : L’Iconopop chez L’Iconoclaste avec Décomposée, recueil à l’ambition formelle remarquable de Clémentine Beauvais, auteure du roman versifié Songe à la douceur et en Poche/poésie au Castor astral, avec la réédition des Ronces rassemblant les premiers poèmes de la romancière Cécile Coulon. Le désir de poésie n’est pas près de s’éteindre.

UPPLR #77 : Je n’aurais pas pu voir, par Thierry Radière

Ce n’est pas faute
de vouloir comprendre
mais à chaque fois
un bout de laine
un grain de sable
une particule de bois
s’immisce quelque part
et c’est foutu
il faut tout reprendre
à zéro
ou s’en contenter
si rien ne disparaît
et alors une fiction se prépare
mais elle est peut-être là
l’origine du malaise :
trouver une suite
jour après jour
à l’invention de son existence
qu’elle paraisse plus vraisemblable.

Thierry Radière

Entre midi et minuit, La Table Ronde, 336 p., 17 €

Écoutez ce poème (lecture Stéphane Bataillon) :

 

Avec son nouveau recueil, Thierry Radière tente d’inscrire les émotions qui remontent lorsque l’on imagine les moments de vie qui pourraient découler de l’observation du réel : un déjeuner espéré, qui se prépare enfin à partir d’un pot-au-feu qui mijote, de petits acouphènes provoqués par les pépiements de moineaux, qui font oublier les tourments intérieurs, une tasse de café livrant la chaleur nécessaire pour continuer d’inventer des personnages de fiction qui augmenteront les jours. Professeur d’anglais, nouvelliste, romancier et poète, Thierry Radière ne se contente pas d’une contemplation du monde. En dédiant beaucoup de ces poèmes à ses confrères en écriture, des grands anciens comme Federico García Lorca aux voix contemporaines telles que Perrine Le Querrec ou Charles Pennequin, il transforme l’acte d’écriture en main tendue et fraternelle. Un très bel ensemble qui, loin des postures et en résonance fréquente avec l’enfance, tente de transmettre ce qui fait le sel d’une existence parmi les autres.

Stéphane Bataillon (@sbataillon)

Retrouvez ce poème dans La Croix l’Hebdo du 9 avril 2021