UPPLR #29 : Le Rapatriement du monde par Enza Palamara

Tu as suivi
la danse du Nuage
Et tu te laisses
déposer
sur le rocher
d’où tu perçois
le chant des sources

Tu voyages
d’un espace à l’autre
comme s’il n’existait
qu’un seul espace
immense et continu

Enza Palamara
Ce que dit le nuage, Poesis, 192 p., 19 €.

Écoutez ce poème (lecture Stéphane Bataillon) :

En convalescence suite à une grave maladie, Enza Palamara, agrégée de lettres et enseignante, commence à tracer au fusain de petits dessins qui donnent rapidement naissance à des poèmes brefs, proches dans l’esprit de ceux de Guillevic.
Se dessine alors un grand voyage à travers les éléments premiers de la nature : l’arbre, le rocher, la mer, observés depuis un nuage, figure légère choisie comme
moyen de transport, comme pour se détacher de la matière lourde et attaquée des corps. Car le voyage est aussi spirituel, l’ange et l’âme étant ici convoqués comme des personnages à part entière de cette aventure douce. Au bout, un retour
à un soi réconcilié et porteur de la lumière engrangée.

Stéphane Bataillon (@sbataillon)

Retrouvez ce poème dans La Croix L’Hebdo du 18 avril 2020, en kiosques et en numérique.

UPPLR #28 : Notre-Dame de Paris, par Gérard de Nerval

Notre-Dame est bien vieille : on la verra peut-être
Enterrer cependant Paris qu’elle a vu naître ;
Mais, dans quelque mille ans, le Temps fera broncher
Comme un loup fait un bœuf, cette carcasse lourde,
Tordra ses nerfs de fer, et puis d’une dent sourde
Rongera tristement ses vieux os de rocher !

Bien des hommes, de tous les pays de la terre
Viendront, pour contempler cette ruine austère,
Rêveurs, et relisant le livre de Victor :
— Alors ils croiront voir la vieille basilique,
Toute ainsi qu’elle était, puissante et magnifique,
Se lever devant eux comme l’ombre d’un mort !

Gérard de Nerval, Odelettes (1834)

Écoutez ce poème (lecture Stéphane Bataillon) :

 

Il n’aura pas fallu attendre mille ans pour que la prophétie de Gérard de Nerval se réalise. Ce poème écrit à la suite du roman de Victor Hugo, que Nerval mentionne affectueusement, sonne juste. Résonne fort. Moins par son récit de la destruction de l’édifice que pour l’évocation des forces d’imagination que Notre-Dame, fût-elle réduite à quelques pierres, est capable de réveiller. Un élan calme et lumineux qui accompagne notre regard vers ce plus grand que nous. Comme à la lecture d’un poème qui nous touche, la cathédrale inspire un nouvel espace, un espace intérieur où sentir le sacré. Une transcendance heureuse qui ne peut pas finir.

Stéphane Bataillon @sbataillon

Retrouvez ce poème dans le numéro spécial Notre-Dame, en vente vendredi 10 avril en kiosques et exceptionnellement offert en numérique : la-croix.com/hebdonotredame

UPPLR #26 : Fleurir, par rupi kur

accepte le compliment
ne recule pas devant
une autre chose qui t’appartient

*

c’est une industrie de mille milliards de dollars
qui s’effondrerait
si nous étions convaincues d’être déjà suffisamment
belles.

*

qu’elle ait beaucoup
ou peu
de vêtements sur elle
n’a rien à voir avec son degré de liberté
– couverte | découverte

*

si tu n’as jamais
été avec les opprimés
il est encore temps
– soulève-les

Rupi Kaur

Le Soleil et ses fleurs, traduit de l’anglais (Canada) par Sabine Rolland, Pocket, 256 p., 7,30 €.

Écoutez ces poèmes (lecture Stéphane Bataillon) :

 

Avec près de 4 millions d’abonnés sur son compte Instagram, où elle commença à publier ses textes dès 2014, Rupi Kaur est un phénomène planétaire. Son premier recueil Lait et miel, d’abord autoédité en 2015, s’est vendu à plus de 3 millions d’exemplaires, traduit en 35 langues. Cette poétesse canadienne née en Inde en 1992 oscille entre des poèmes d’amour et de spiritualité et d’autres, plus incisifs, témoignant de sa condition de jeune femme entre deux cultures. Celle que la BBC a sélectionnée parmi les 100 femmes les plus influentes dans le monde porte la poésie au cœur de la génération des millenials, grâce aussi à de belles lectures de ses textes sur les réseaux sociaux. Son second recueil vient de paraître en poche.

Stéphane Bataillon @sbataillon

Retrouvez cette chronique sur le blog poésie de La Croix : https://poesie.blogs.la-croix.com

[Chronique BD] : Pour l’amour de Tulipe

L’univers anthropomorphe développé par Sophie Guerrive renouvelle la veine d’une bande dessinée poétique et populaire, dans la lignée des meilleurs comic strip américains.

Article initialement paru dans le cahier Livres & idées de La Croix du jeudi 2 avril 2020

Il y a Crocus, un serpent qui veut devenir prophète et part s’éprouver dans le désert. Il y a un œuf qui parle et qui, une fois éclos, laisse apparaître une tortue qui ne rêve qu’à retourner dans sa coquille. Et puis il y a Tulipe, le « héros » de la bande. Un ours à pull rayé qui, quand Crocus lui demande quelle trace il voudrait laisser sur terre répond :« J’aimerais être assez élégant pour vivre paisiblement, sans éclat ni fracas, et repartir un jour sans rien avoir abîmé ». « Trop tard, lui répond l’arbre sur lequel il s’adosse, tu m’as brisé le cœur ».

Tout l’univers de Sophie Guerrive est là, entre poésie, comédie des sentiments et absurde léger. Une cosmogonie de poche développée sur les réseaux sociaux et depuis 2016 aux éditions 2024, avec trois épais albums, dont le dernier, Tulipe et les sorciers, est sorti il y a peu. Ces tranches de vies, découpées en petits moments d’une page, entre gags et méditations brèves, mais dont les thématiques peuvent se poursuivre sur plusieurs planches, sont construites à la manière et avec le rythme d’un comic strip. On pense au Snoopy et les Peanuts de Charles M. Schultz ou à Pogo, série animalière et cérébrale de Walt Kelly. Pour sa juste retranscription de l’état d’enfance, période des questions essentielles où la conscience du sacré s’exprime chevillée aux éléments les plus quotidiens, Tulipe rappelle aussi le Calvin et Hobbes de Bill Watterson.

Un format plus européen

Mais cette forme du comic strip, originellement destinés aux quotidiens américains, n’étant pas très populaire en France, Sophie Guerrive s’est rabattue sur un format plus européen de planches en couleurs. Elle se situe en proximité avec d’autres séries fameuses, maniant ce délicat alliage qui privilégie les contrepoints et l’art des chutes en suspend à l’humour facile : le M le Magicien de Massimo Mattioli, ovni paru dans le Pif gadget à la fin des années 1960, ou encore le célèbre Ours Barnabé de Jean-Luc Coudray qui séduit depuis plus de trente ans tous les publics.

Les dialogues de ces pages tiendraient presque tout seul, quasi-poèmes ou aphorismes sur la condition humaine. Mais la clarté du dessin, le trait net et les aplats unis créent une intimité tendre avec ces personnages. Une fois habitué à ce petit peuple, impossible de ne pas partager avec eux cette touche d’humour et de légèreté si nécessaire à chaque jour.

Stéphane Bataillon

À retrouver sur facebook (@sguerrive) et instagram (@sophie.guerrive)

Tulipe et les sorciers, de Sophie Guerrive, Éditions 2024, 116 p., 15 €

 

 

 

UPPLR #25 : Les statues, par Sophie Martin

Femmes de marbre
Qui dormez sur le dos
Vous vous êtes coiffées
Par discipline
Votre profil est dur
L’air ne s’en approche pas
Le vide ne vous fait pas horreur
À la pliure des bras
Ni dans vos paumes ouvertes
Vous n’avez besoin de personne
Ce sont les amoureuses
Qui dorment à plat ventre
Vous n’avez besoin de personne
Ce sont les amoureuses…
Ô reines

Qui trouvent la mort enviable
Tombera à genoux
Moi qui vous plains
Je mets pour rien
Un peu de salive sur vos lèvres

Sophie Martin
Classés sans suite, Flammarion, 120 p., 17 €

Écoutez ce poème (lecture par Stéphane Bataillon) :

 

Classé sans suite est le premier recueil de Sophie Martin, bibliothécaire née en 1987. Elle parle de rencontres, de conversations dans lesquelles les gestes disent plus que les mots. Elle tisse ces chroniques de séduction et de ruptures en prose poétique, sous forme de ritournelle, en poèmes plus classiques. Des formes variées, comme pour tester la résistance de ces relations intimes, urbaines, quotidiennes, faites d’admiration mais aussi de violences qu’elle met, par l’écriture, à distance. Un livre féministe, sûrement, mais surtout d’une humanité à fleur de bitume.

Stéphane Bataillon @sbataillon

Chronique parue initialement dans La Croix L’Hebdo n°25