UPPLR #71 : Marie-Lou-le-monde par Marie Testu

Les enfants quittent leurs parents en quête de
Rêves ou simplement pour se dire que
Les choses peuvent changer

Ce soir, j’ai 17 ans et je ne l’ai dit
À personne

Ma voix se distingue à peine
Des échos au-dehors
Je ne comprends pas encore
La douleur de n’avoir que des souvenirs

Le visage de Marie-Lou s’érige
En lever de soleil

Marie Testu

Marie-Lou-Le-Monde, Le Tripode, 120 p., 13 €.

 

Écoutez ce poème (lecture Stéphane Bataillon) :

 

C’est un roman en vers. C’est une histoire d’amour et de passion adolescente racontée sous forme d’un grand poème, fluide et contemporain.
La narratrice, 17 ans, s’est éprise d’une amie de lycée, Marie-Lou. Dans un monologue intérieur parcourant une année scolaire, ce sont tous les soubresauts du corps, toutes les confrontations à l’autre, étranger et intime, qui se succèdent. Pour son premier roman, Marie Testu, née en 1992, invente un mode de narration très original, qui fait ressentir au plus proche, par l’usage de la forme poétique, la fulgurance et les doutes des premières passions amoureuses. Une écriture à la fois forte et ciselée pour faire remonter, en chacun de nous, les émotions fondatrices des premiers désirs.

Stéphane Bataillon

(Chronique initialement parue dans La Croix L’Hebdo #71 du 26 février 2021 et sur le blog https://poesie.blogs.la-croix.com/ )

UPPLR #70 : Archéologie, par Marina Poydenot

On a trouvé à Ur, sous les sables
un amas de tessons lapis-lazuli.
Ils formaient sans doute une scène royale
incrustée sur l’âme boisée
d’une harpe aujourd’hui perdue.

Il dépend de toi que les yeux immenses
des figurines d’Ur échangent à nouveau
leurs regards de charbon naïf.
Mais pour que l’âme obscure en toi se laisse voir
et se mette à chanter

suffira t-il d’un archéologue ?

Marina Poydenot

D’un pas de flamme, Préface de Jean-Pierre Lemaire, éditions Unicité, 146 p., 15 €.

 

Écoutez ce poème en audio (lecture Stéphane Bataillon) :

 

Musicienne, poète mais aussi bibliste et sœur consacrée dans la communauté du Chemin-Neuf, Marina Poydenot poursuit dans son nouveau recueil l’élaboration d’une poésie au plus proche de la parole et des figures de la Bible, pour tenter une nouvelle formulation : « Tu entends les voix fraternelles/comme hissée au-dessus d’elles-mêmes/par la flamme du chant/espérant la clé silencieuse/de chaque mot, chaque lettre du psaume. » Ces poèmes déambulent des campagnes de l’enfance au métro parisien, du calme des églises à la chaleur de l’Ombrie. Les nombreuses références s’intègrent à l’expérience d’une vie pleinement engagée et participent à dire la joie des jours passés en musique, en prières, en étonnements. Il y a là quelque chose d’un renouveau d’une poésie chrétienne, dépouillée des lourdeurs grâce au regard amoureux porté sur chaque chose, chaque émotion.

Stéphane Bataillon

(Chronique initialement parue dans La Croix L’Hebdo #70 du 19 février 2021 et sur le blog https://poesie.blogs.la-croix.com/ )

« Père ancien », les paroles sous tension de Charles Pennequin

(Article initialement paru dans le cahier Livres&idées de La Croix du 29/01/2021)

Charles Pennequin poursuit son exploration de la langue, se servant de ses souvenirs pour mieux l’électriser.

Père ancien

de Charles Pennequin

P.O.L, 192 p., 19 €

Charles Pennequin est un grand enfant. Après Les Exozomes (2016) et Gabineau-les-bobines (2018), Père ancien, son nouveau recueil, poursuit la mise en pages d’une langue tendre et turbulente. Une langue qui ne tient pas en place, invitant les expressions populaires, les gros mots et les noms propres à créer un patchwork aux coutures apparentes. Pour mieux créer un rythme, par un débit que rien ne semble pouvoir arrêter. Un poème en action, rivalisant au cœur du brouhaha de nos existences.

Et de quoi sont-elles faites, ces existences ? De bouts d’images, d’odeurs et d’intonations, rassemblées ici dans un bric-à-brac trompeur, comme dans ces vieilles boîtes de métal où l’on cachait nos trésors, exact inventaire en tête jusqu’à la moindre bille. Partant des premières syllabes prononcées (le « pa » et le « ma » de papa-maman), les souvenirs défilent dans ces textes écrits depuis 1996.

Un rembobinage accéléré, images montées à toute berzingue pour tenir sur le vide de la page. Non pas afin d’y inscrire une mémoire, un récit d’expérience ludique de ce « je » devenu « le père ancien qui perle en moi ». Mais pour que le courant passe, déborde, électrise la parole, recette d’une potion magique faite à partir d’un bouillon KUB, avec Joe Dassin, Serpico, Saint-Nicolas et Balavoine pour convives.

On rit, on s’étonne, mais, comme dans notre vraie vie, on se souvient aussi de ces serrements de cœur juste après une engueulade « avec des yeux à pleurer et des mots à faire doux le tressaillement continue dans la bouche un vertige et des rodomontades dont on ne sait même plus qui a commencé et que ça finit toujours en drame ».
Farce à l’italienne

Si le sens peut échapper lors d’une première lecture, il faut se mettre à dire ces textes, comme le fait le poète avec sa voix de Stentor (visible sur le site de l’éditeur). Cette langue, qui semblait fourcher et hoqueter sans cesse révèle alors sa précision, ses résonances. Avec des hésitations calculées pour la rendre accessible, elle s’approche et gagne notre confiance avant d’exploser à l’oreille comme une farce à l’italienne. Le poème retrouve ainsi son vrai lieu : la place publique, entre cris et musique de la foule.

Proche d’un Romain Bouteille ou d’un Raymond Devos, Charles Pennequin révèle par l’ivresse du langage l’absurde de nos réflexes, de notre non-communication, de nos silences trop lourds. Un beau bizarre pour nous pousser à briser les solitudes et oser s’adresser à l’autre, l’ami, le voisin, le passant. D’une parole qui n’est jamais n’importe laquelle. Lire et écouter Charles Pennequin donne envie de se remettre à écrire notre poème, même d’un mot. De revenir dans la danse. Avec jubilation.

Stéphane Bataillon

Sélection poésie du cahier Livres de La Croix – Janvier 2021

Charles Pennequin pour Père ancien chez P.O.L, la réédition augmentée de l’œuvre poétique de Xavier Grall aux éditions Calligrammes, la revue Gare maritime de la Maison de la Poésie de Nantes, le poignant Journal de Balden de Nicolas Diertlé chez Arfuyen et Le deuxième pas de Damien Murit aux éditions Labor et Fides… Autant de bonnes lectures poésie à découvrir dans la sélection mensuelle du cahier livres&idées du 29/01 de La Croix réalisée en compagnie d’Elodie Maurot et de Loup Besmond De Senneville. Une équipe de choc pour porter la voix du poème ! A retrouver sur le site : https://www.la-croix.com/…/Pere-ancien-paroles-tension…

UPPLR #60 : Au nord du rempart par Li Bai (traduction J.M.G Le Clézio)

Au nord du rempart se dressent les montagnes vertes
La ville, à l’est, est ceinte par les eaux blanches
C’est ici même que nous allons nous séparer
Et commence pour chacun la longue marche solitaire
Les nuages flottants reflètent l’état d’âme du voyageur
Le soleil couchant comprend si bien les sentiments de l’amitié
Un geste de la main et à chacun sa route
Laissons les hennissements des chevaux entrer en résonance

Li Bai

Traduit par J.M.G. Le Clézio et Dong Qiang
Dans Le Flot de la poésie continuera de couler, Philippe Rey, 208 p., 20 €.

Écoutez ce poème (lecture Stéphane Bataillon) :

 

Le nouvel ouvrage de J.M.G. Le Clézio, prix Nobel de littérature en 2008, est un essai sensible qui nous entraîne à la découverte des poètes chinois de l’époque Tang (618-907). Une période furieuse, secouée par le bruit des armes, les cris de l’amour et l’ivresse procurée par le vin sous le ciel de paysages magistraux. Autant de sujets d’inspiration pour des poèmes qui chantent aussi, en contrepoint, les tremblements plus subtils d’une nature devant laquelle l’homme se prosterne. À côté de Wang Wei ou Bai Juyi, Li Bai fut l’un de ces poètes aventuriers et contemplatifs. Il est en exil lorsqu’il répond avec ces vers à son ami Du Fu, également poète, qui s’inquiète d’être séparé de lui.

La traduction de ces poèmes est le fruit d’un compagnonnage entre l’écrivain J.M.G. Le Clézio et le professeur Dong Qiang de l’université de Pékin, également poète et calligraphe. Ses œuvres, mêlées à d’autres pièces de l’art chinois, permettent de s’évader sur les anciens sentiers de l’empire du Milieu, quand les lucioles rythmaient encore la nuit.

Stéphane Bataillon

Chronique initialement parue dans La Croix L’Hebdo du 2 janvier 2020.

Chronique poésie sur RCF du 14 décembre 2020 : Colette Nys-Mazure

Retrouvez l’émission “Au pied de la lettre” du 14 décembre 2020 présentée par Christophe Henning sur RCF, avec notre chronique poésie de la semaine consacré au nouveau recueil de Colette Nys-Mazure, “Chaque aurore te restera première”, publié à l’Atelier des Noyers.

Écoutez la chronique (à 47’10) :

 

Avec, au programme de cette émission : L’appel de la forêt a une sonorité particulière pour Édouard Cortès et Cyril Gély, le crissement d’une cabane dans les bois pour l’un et les notes d’un violon italien pour l’autre.

Chronique poésie sur RCF du 7 décembre 2020 : Anthologie personnelle de Charles Juliet

Retrouvez l’émission “Au pied de la lettre” du 7 décembre 2020 présentée par Christophe Henning sur RCF, avec notre chronique poésie de la semaine consacré à l’anthologie personnelle de Charles Juliet parue dans la collection poésie/Gallimard :

Écoutez la chronique (à 54’17) :

Avec, au programme de cette émission : Nos vies peuvent être bouleversées en un instant. Ces turbulences imprévues sont au coeur des romans d’Hervé Le Tellier, prix Goncourt 2020 et de Caroline Tiné.

UPPLR #59 : Les porches de Hierusalem par Théodore Monod

Sous le déchaînement des orages et la foudre,
Au gouffre abandonner la nef, flottant cercueil,
Lâcher la barre, accepter le naufrage, au seuil
De la Nuit s’avancer à tâtons, laisser moudre

Aux meules du Destin son cœur, voir se résoudre
En liquide néant les donjons de l’orgueil,
Au jardin des amours acclimater le deuil,
Offrir son corps aux vers et ses os à la poudre,

D’un sanglant univers écouter les funèbres
Et cyniques chansons, au mur de la prison
Regarder chaque soir s’épaissir les ténèbres…

Soit, mais, debout, je guetterai sur l’horizon
Le mystique reflet des clartés d’outre-tombe :
« Sainte Sion, où tout est stable, et rien ne tombe… »

Théodore Monod

in Philippe François, Anthologie protestante de la poésie française,
Labor et Fides, 520 p., 24 €.

Écoutez ce poème (lecture Stéphane Bataillon) :

 

Ce poème de « l’homme aux semelles de sable » fait partie d’une belle et imposante réédition de l’Anthologie protestante de la poésie française, menée par Philippe François, étendue aux XXe et XXIe siècles. Comme dans sa première édition, parue en 2011, elle se propose non pas de donner seulement à lire un corpus d’auteurs protestants, mais de voir comment, depuis le XVIe siècle, le surgissement de la Réforme a propagé ses ondes jusqu’aux rives poétiques. Qu’ils soient eux-mêmes protestants (de Clément Marot à Jacques Ellul), auteurs parlant du protestantisme (Victor Hugo ou Pierre Emmanuel) ou adversaires farouches (Ronsard, Claudel), les 136 écrivains ici rassemblés témoignent tous d’un corps à corps avec les mystères d’une foi envisagée. Cette somme intranquille fait résonner et enrichit nos propres formulations de ce que la poétesse Catherine Pozzi nomme « Très haut amour ».

Stéphane Bataillon (@sbataillon)

 

Chronique parue dans La Croix L’Hebdo n°62 du 11 décembre 2020.

Chronique poésie sur RCF du 30 novembre 2020 : Anthologie Habiter poétiquement le monde

Retrouvez l’émission “Au pied de la lettre” du 30 novembre 2020 présentée par Christophe Henning sur RCF, avec notre chronique poésie de la semaine consacré à la nouvelle édition de l’anthologie Habiter poétiquement le monde parue aux éditions Poesis :

Écoutez la chronique (à 54’33) :

 

Avec, au programme de cette émission : Invités de Christophe Henning, Oscar Lalo et Thomas Snégaroff reviennent chacun sur une page douloureuse du XXe siècle, le nazisme et la folie hitlérienne.

UPPLR #59 : Relié, par Charles Juliet

toi qui n’as ni formes ni visage
mais qui es cette femme avec laquelle
je suis en incessant dialogue
cette nuit tu étais là

violent était mon besoin
de te porter en moi
de me glisser en toi
me mêler à ton secret
m’enrichir de ta substance
et des mots gonflés de notre fusion
se sont mis à bruire
ont fini par enfanter ce chant
où j’avais désir de te garder

accepte que ma voix sourde
le dépose en ta mémoire
et qu’il te donne à ressentir
la vénération que je te voue

Charles Juliet

Pour plus de lumière. Anthologie personnelle 1990-2012, Poésie/Gallimard, 448 p., 11,50 €

Écoutez ce poème (lecture Stéphane Bataillon) :

 

Placé à 3 mois dans une famille de paysans suisses, apprenant à 8 ans le décès d’une mère qu’il n’aura pas connue, Charles Juliet a transformé cette absence en une œuvre abondante, remplie de paroles pour combler le manque. Tenter de la comprendre, creusant ses propres ténèbres pour y trouver un peu de lumière. Dans son célèbre journal, dont le dixième tome, Le Jour baisse, sort simultanément aux éditions P.O.L (lire La Croix du 19 novembre) ou dans cette anthologie personnelle de poèmes couvrant vingt-deux années de publications, il réduit cette expression au plus dense, au plus direct. Un moyen d’opérer, comme le dit Jean-Pierre Siméon dans sa riche et passionnante préface, la transcendance intérieure, qui ne se fond pas dans le « tout-Dieu », comme chez les nombreux mystiques que l’écrivain affectionne, mais qui « revient à lui ». Telle une renaissance qui ferait le pari d’une vie consolée.

Stéphane Bataillon (@sbataillon)

(Article paru dans La Croix L’Hebdo du 28 novembre 2020)

Orange Export Ltd. : Une épopée de poche

Article initialement paru dans le cahier livres de La Croix du 3 décembre 2020.

Les cent microlivres publiés par la maison d’édition sont réunis dans une anthologie, témoin d’une bouillonnante poésie d’avant-garde.

C’était une autre époque. Une époque sans réseaux sociaux où les revues littéraires et leurs animateurs avaient une influence sans commune mesure avec leur faible diffusion relative : Tel Quel, TXT, Java ou Action poétique édictent alors, chacune à leur manière, avec leurs obsessions, leurs enthousiasmes et leurs emportements, ce que doit être une littérature, et sa haute expression poétique, à l’avant-poste de la modernité. Des pages et des écoles qui ne se mélangent que rarement.

C’est dans cette période à la fois implacable et stimulante qu’un couple de jeunes artistes, le poète Emmanuel Hocquard et la peintre Raquel Lévy, monte de Nice à Paris pour lancer un projet à la fois fou et spontané : non pas une énième revue mais une maison d’édition minuscule, dont chaque livre, édité et illustré avec soin et dans une mise en page des plus sobres, ne ferait que quelques feuilles, en format de poche et tiré de 9 à 100 exemplaires. Les éditions Orange Export Ltd. étaient nées.

Dans leur atelier de Malakoff, ils autoéditent leurs propres œuvres, mais offrent aussi leur presse à toute une génération de poètes encore quasi inconnus et se rassemblant au fil des ans autour d’un noyau amical composé de Claude Royet-Journoud, Jean Daive, Anne-Marie Albiach, Joseph Guglielmi et Alain Veinstein. D’autres noms, déjà installés, comme Eugène Guillevic, Georges Perec, André du Bouchet ou Jean Tortel, répondront à la joyeuse invitation avec des textes libres. Un espace d’expérimentation souvent désigné par le vocable d’« écritures blanches », tant l’économie de mots semble être l’un des marqueurs, sans systématisme, de cette production.

La nouvelle édition de cette anthologie, parue une première fois en 1986 et épuisée depuis de nombreuses années, comble un manque pour tous les amateurs de poésie et d’écritures contemporaines. Plus qu’une rétrospective, ce volume est en réalité une bibliothèque, rassemblant l’ensemble des textes, sans les illustrations, contenus dans les cent ouvrages publiés lors de cette aventure éditoriale. Sa mise en page, supervisée par Hocquard, décédé en 2019, offre une recréation de ce que le nouveau préfacier de l’ouvrage, Stéphane Baquet, définit comme une scénographie de l’écriture.

Au fil des pages, on pourra donc se créer son propre parcours d’exposition, en commençant peut-être par les noms plus familiers : le dernier « livre » publié par Georges Perec, les jeux de langue de l’oulipien Jacques Roubaud, le fulgurant Deux mains d’Edmond Jabès, les propos sur l’hiver de Pascal Quignard pour se plonger ensuite dans l’étonnant Théâtre de Roger Giroux, dont la scène est un carré blanc autour duquel dansent les mots, le Peinture pour Raquel d’Henri Deluy, tableau en vers, ou encore Le Portefeuil, texte inaugural d’Hocquard.

En fin d’ouvrage, on se délectera d’une anthologie de monostiches, poèmes originaux d’une seule ligne commandés à l’époque à plus de 117 auteurs, comme ce simple et beau Retouche à la passe de Daniel Boulanger : « La nuit va livrer l’aube au jour qui va l’aimer. » Peut-être le moment idéal pour découvrir, chaque matin, un petit livre de cette pléiade d’une avant-garde sensible.

Stéphane Bataillon

Orange Export Ltd. 1969-1986 d’Emmanuel Hocquard et Raquel Lévy, Flammarion, 440 p., 26 €

UPPLR #58 : La foi et les œuvres par Christophe Jubien

Ce matin
la petite croix en or
qui brille sur ta gorge
t’aide à porter
le sac de courses
de ta voisine.

Parfois
c’est le contraire.

Christophe Jubien

Allons enterrer l’oisillon, Donner à voir, 52 p., 8 €.

 

Écoutez ce poème (lecture Stéphane Bataillon) :

 

Poète, animateur d’une émission de radio dans sa ville de Chartres, consacrée à cet artisanat des mots (1), Christophe Jubien mêle, dans de courts poèmes, événements de sa vie, choses vues et destins de son entourage, comme pour mieux saisir le sens du temps. Des relevés minuscules du monde, proches du haïku japonais, mais sous une forme personnelle, ancré dans sa terre. Même lorsqu’il aborde directement la spiritualité, cet amoureux de l’orthodoxie, dont les Récits d’un pèlerin russe est le livre de chevet, sait trouver les mots pour rester à hauteur d’homme, usant d’un humour à la fois tendre et lucide.

Stéphane Bataillon (@sbataillon)

(1) radiograndciel.fr/shows/la-route-inconnue

 

(Article paru dans La Croix L’Hebdo du 21 novembre 2020)

UPPLR #57 : Cœur de ruine par Arun Kolatkar

Le toit tombe sur la tête de Maruti.
Personne ne semble s’en soucier.

Pas même Maruti.
Peut-être qu’il préfère ainsi les temples.

Une chienne bâtarde a trouvé place
pour elle et ses chiots

au cœur des ruines.
Peut-être qu’elle préfère ainsi les temples.

La chienne vous regarde craintivement
par l’embrasure d’une porte encombrée de tuiles cassées.

Les chiots parias font des cabrioles sur elle.
Peut-être qu’ils préfèrent ainsi les temples.

Le chiot à l’oreille noire s’est éloigné un peu trop.
Une tuile craque sous un pas.

C’est suffisant pour emplir de terreur le cœur
d’un bousier

qui gagne précipitamment l’abri
que lui offre une boîte brisée

qui n’a jamais été déplacée
de sous l’écrasante poutre du toit.

Plus de place pour vénérer cet endroit
qui n’est rien moins que la maison de dieu.

Arun Kolatkar
Jejuri, traduit de l’anglais (Inde) par Roselyne Sibille, Banyan, 112 p., 16 €.

 

Écoutez ce poème (lecture Stéphane Bataillon) :

 

C’est une marche lente au cœur de l’Inde à laquelle nous convie ce recueil. Maruti signifie « fils du vent », un qualificatif du dieu-singe indien Hanuman, domestique du grand dieu Shiva. La ruine désigne, elle, le temple dédié à ce dieu, à Kare Pathar, en décrépitude lorsque le poète Arun Kolatkar (1932-2004) publia ce recueil en 1976. Jejuri, site de pèlerinage situé dans l’État du Maharashtra, est aussi le nom de ce livre fondateur de la poésie moderne indienne, aujourd’hui enfin publié en français grâce aux éditions Banyan, spécialisées dans la littérature indienne. Une poésie faite de choses vues et de subtils mouvements, un carnet de voyage où le sacré semble tout imprégner, des papillons virevoltants jusqu’au plus petit caillou.

Stéphane Bataillon

Chronique initialement parue dans La Croix L’Hebdo du 13 novembre 2020.

UPPLR #56 : Partir, s’arracher de Bernard Grasset

Partir, s’arracher
Alliance d’étoiles,
Présence voilée.
Sable du désert,
Teinte d’exil,
Marcher, se souvenir.
Chênes, éclat de midi,
Temps d’hospitalité,
Trois ombres approchent.
La déchirure, le puits,
Promesse de miel,
La vie devient chemin.

Bernard Grasset

Brise, Jacques André éditeur, 52 p., 13 €.

Écoutez ce poème (lecture Stéphane Bataillon) :

 

Entre essais philosophiques, traductions et poésie, Bernard Grasset mène depuis de nombreuses années un travail d’invention libre autour des Écritures. Ce nouveau recueil est « l’accomplissement d’un humble chemin » autour de la Bible, cette « plus grande source de poésie de tous les temps », selon l’expression de Marc Chagall. Mais comment faire pour écrire du neuf sans redire, en y mettant de soi, en évitant l’emphase ? Bernard Grasset propose des poèmes remplis d’images, apte à faire émerger en nous des peintures intimes, mais en gardant une extrême sobriété autour de ces symboles. Une accumulation familière et progressive pour faire résonner les mots gravés au cœur. Du monde. Du temps.

 

(Chronique initialement parue dans La Croix L’Hebdo du 6 novembre 2020)

Dossier spiritualité : Management, et si on s’inspirait des moines ?

Management : Et si on s’inspirait des moines ?

( Dossier initialement paru dans La Croix L’Hebdo n° 52 du 9 octobre 2020.)

Gestion des conflits, sens du travail, respect du rythme et des fragilités de chacun… la Règle de saint Benoît, organisant depuis plus de quinze siècles l’activité des moines, recèle des trésors de management. Les entreprises ne s’y sont pas trompées et s’inspirent de cette expertise. Aperçu d’une méthode éprouvée à travers sept situations concrètes.

Texte: Stéphane Bataillon • Illustration : Océane Meklemberg

Pourquoi nous l’avons fait ?

À l’origine de ce dossier, un réel étonnement : le recours de plus en plus fréquent par des entreprises aux principes de management issus d’une règle de vie monastique remontant au… VIe siècle, la Règle de saint Benoît. Pourtant, à la première lecture de la Règle, froide, dure, si exigeante, on s’interroge. Comment la concilier avec le management très horizontal des start-up d’aujourd’hui ? Que faire, notamment, du concept d’obéissance absolue à l’abbé face au libre arbitre et à l’émancipation de chacun promue par la société actuelle ?

Au fil des discussions avec moines, oblats ou entrepreneurs, des mots plus apaisants se font jour : écoute, silence, humilité et même… joie au travail ! Des mots qu’il faut prendre le temps de comprendre et d’appliquer dans son activité pour en tirer bénéfice. En conclusion, pas de solutions miracles, mais peut-être un peu plus de calme, moins de stress et un intérêt revivifié pour chaque étape de son activité. Déjà tout un travail !

Les intervenants de ce dossier

Frère David

Père abbé de l’abbaye d’En-Calcat (Tarn) jusqu’en juin 2020. Né en  1954, David-Marc Tardif d’Hamonville est entré au monastère à 32 ans. Devenu frère David, il a été cuisinier, chantre, économe et maître verrier avant d’être élu abbé, en 2009. Il a traduit du grec le Livre des Proverbes (Cerf, « La Bible d’Alexandrie », 2000) et se passionne pour les questions liées au travail et au temps.

Alain Charlier

Ingénieur de formation, oblat séculier de l’abbaye de Saint-Wandrille (Seine-Maritime) depuis trente-cinq ans, il a mené pendant vingt-cinq ans des projets industriels et dirigé des sites de production dans divers secteurs (emballage, agroalimentaire…). Il est désormais coach au sein du cabinet Smartcoach.

Dom Didier Le Gal

Entré au monastère à 19 ans, il est moine bénédictin à l’abbaye de Saint-Wandrille depuis quarante et un ans. Il a exercé les missions d’économe puis de prieur. Il accompagne start-up et organisations à partir de sa réflexion sur la Règle de saint Benoît et fait partie d’une commission nationale des Entrepreneurs et dirigeants chrétiens (EDC) sur ce thème.

Guillaume Juge

PDG de Kayentis (Grenoble). Membre des EDC, ce dirigeant d’entreprise spécialisé dans les données informatiques concernant les essais pharmaceutiques a suivi une formation autour de la gestion des conflits tirant parti de la méthode monastique.

 

L’enquête

Le monastère fascine. Peut-être plus encore depuis la crise sanitaire et le confinement. Ce lieu, en retrait apparent du monde économique, dont les communautés semblent vivre en quasi-autarcie, représente dans l’imaginaire collectif l’un des derniers espaces préservés du rythme effréné d’un monde ultra-concurrentiel, mis à bas, en quelques semaines, par le virus. Pour faire vivre leurs communautés, les monastères doivent pourtant poursuivre des activités intégrées à l’économie moderne : production de bière, d’huiles essentielles, de denrées alimentaires…

Des producteurs impactés, comme les autres, par les aléas du réel. « L’annulation de conférences, de cours, de sorties, de toutes ces petites aérations qui font partie de la vie, a pu provoquer chez certains d’entre nous des réactions assez fortes, cette stabilité imposée se découvrant soudain pesante, constate frère David, père abbé de l’abbaye d’En-Calcat (Tarn) jusqu’en juin dernier. Le confinement nous a obligés à admettre que l’homme est un espace de limites, même si le monde nous faisait croire qu’il n’y en avait plus. C’est une bonne leçon de réalisme. Nous avons dû repenser quelles étaient les relations essentielles pour nous, loin du zapping à la mode. Le papillonnage intégral, dans nos vies, dans nos métiers, c’était l’impasse. Ce modèle est balayé. »

Mais pour être remplacé par quoi ? Comment faire pour continuer à produire, à inventer, à travailler malgré l’incertitude ? Des pistes fortes sont à rechercher à la source même de la vie monastique et de son idéal de « bien commun ». La Règle de saint Benoît évoque en effet à de nombreuses reprises la question du travail et de son organisation. « La place du travail est souvent surévaluée, observe frère David. Dans la Règle, avant tout, il faut prier, dormir, manger : une activité domestique qui ne met pas le travail au premier plan. Je vois ainsi le télétravail comme un joli bénéfice, avec du temps en moins pour les transports, en plus pour être avec les siens. L’entreprise peut aussi en profiter, avec une nouvelle qualité de présence au travail. Car faire ses heures et faire ce qu’il y a à faire, ce n’est pas la même chose. Mais nous ne sommes pas comparables à une entreprise, nous sommes dans la gratuité du matin au soir. »

 « La finalité des entreprises et d’un monastère n’est pas la même », renchérit le père Didier Le Gal, moine à l’abbaye de Saint-Wandrille, en Seine-Maritime. Accompagnant de nombreuses start-up et entreprises, il coordonne un groupe de recherche des dirigeants chrétiens sur la Règle de saint Benoît en dialogue avec la société civile.  « Pour nous, l’objectif, c’est la sainteté, à comprendre comme la réalisation pleine du potentiel de notre humanité, alors que le résultat économique prime dans l’entreprise. Pour saint Benoît, le progrès est un chemin de croissance, dont le baromètre est la joie. Je demande toujours aux entreprises que j’accompagne : “Est-ce que votre produit contribue à la croissance de l’humanité ?” Poser la question de la réussite, c’est poser cette question de la joie. Une joie profonde, de l’être debout que le travail, qui est une des dimensions de la dignité humaine, permet d’atteindre. »

C’est peut-être cet objectif, très en phase avec le développement de la responsabilité sociale et environnementale (RSE) et au cœur des enjeux écologiques, qui pousse de nombreuses entreprises à faire appel aux conseils avisés des moines, afin d’adopter des modèles de management plus éthiques et respectueux des personnes. « Sans doute, admet le père Didier Le Gal, dans un monde de lois et d’interdits, ou même les modèles de management sont devenus trop sophistiqués, les dirigeants et salariés ont besoin de redécouvrir des règles simples, de bon sens, mais qui disent quelque chose de fondamental pour l’homme, pour les aider à structurer leur activité. »

La crise sanitaire a ajouté à cette question du sens du travail une remise en question de ces conditions d’exercice, avec un risque de débordement renforcé sur la vie privée. « Tout cela repose la notion de limites dans notre rapport à un espace-temps qu’il faut réapprendre à habiter, ajoute le père Le Gal. Une conscience vive, et propre à chacun, que tous les temps ne sont pas identiques. Pour bien le vivre, non pas de façon contraignante mais comme quelque chose de créatif, il faut s’imposer une rigueur horaire. Définir une plage fixe pour travailler, ne faire que ça, et ne pas déborder ensuite. Sans cette discipline, ça peut éclater. »

Une gestion personnelle nécessaire, même si les buts et les conditions de l’activité sont différents des deux côtés de la clôture. « Le temps monastique, c’est le temps qualifié. Dans le temps rituel de la prière, le chronomètre ne veut rien dire. Nous faisons un nombre défini d’actes, de gestes, qu’on ne peut pas accélérer. Évidemment, c’est une notion du temps très éloignée de celle qui oblige à suivre sans cesse des machines, note encore frère David. D’autre part, les rapports de pouvoir sont également différents. Dans les structures comme la nôtre, il n’y a pas de place pour le carriérisme. L’abbé est élu par ses frères. C’est forcément quelqu’un qui a déjà une expérience de fraternité, sinon on n’a pas envie de le voir ! », ajoute-t-il, conscient des risques d’un rapprochement un rien forcé entre entreprise privée et idéal monastique. « Il y a parfois du snobisme là-dedans, on vient prendre les recettes des petits moines, avec un peu de condescendance. » Reste des principes utiles, solides comme la pierre des monastères. À redécouvrir… en prenant son temps.

Repère :

La Règle de saint Benoît, un traité de management efficace depuis plus de 15 siècles

La Règle de saint Benoît est le texte fondateur de la tradition monastique occidentale. Il est rédigé entre 537 et 547 par Benoît de Nursie (480-547) fondateur de l’abbaye du Mont-Cassin, au sud de Rome. Toujours en vigueur aujourd’hui, il organise tous les aspects de la vie de milliers de moines et moniales à travers le monde. Abondamment étudié et commenté, l’on compte plus de 1 500 éditions de ce texte depuis le XVIe siècle.

Il vise l’équilibre entre l’individu et la communauté, le faible et le fort, et entre le quotidien et le spirituel. Composée de 73 courts chapitres, la Règle répond à des questions très diverses : « Comment dorment les moines », « Des frères malades », « Combien de psaumes il faut dire la nuit »…

Même si le travail apparaît relativement tard dans le texte, au chapitre 48 « Du travail manuel quotidien », la précision de ses informations concernant le rôle de l’autorité incarnée par l’abbé, la gestion d’un conflit entre frères ou sœurs ne pouvant s’ignorer toute leur vie ou la notion de responsabilité mutuelle a inspiré au fil des siècles l’organisation de nombreuses structures non religieuses, comme le montre Daniel-Odon Hurel dans le tout récent commentaire historique du texte paru dans la collection « Bouquins » (Robert Laffont). De la famille à la prison en passant par… l’entreprise.

 

1. Retrouvez le sens du travail… en faisant autre chose

LA SITUATION : Dans une société où le mot d’ordre est d’être flexible, performant et disponible, avant même la reconnaissance du savoir-faire acquis, c’est un défi constant. L’expression « J’ai mal à mon travail » est devenue un lieu commun.

LA METHODE DE SAINT-BENOIT : « On réduit la vie bénédictine à cette maxime trop connue Ora et labora, prie et travaille, remarque frère David, ancien père abbé de la communauté d’En-Calcat. Mais elle est postérieure d’au moins quatre siècles à la Règle. Or, son équilibre fondamental n’est pas du tout “prie et travaille”, mais quelque chose comme “prie, travaille et lis”. La lecture et le travail s’équilibrent : la transformation du monde par le travail, l’étude en tant que lieu de connaissance, de l’acquisition du savoir et des traditions. Ce sont là les deux poumons de notre activité. Les frères qui vieillissent bien sont ceux qui ont su équilibrer les deux. Celui qui n’a fait que du travail manuel, lorsqu’il perd sa mobilité, est malheureux comme les pierres. Et pour celui qui n’a eu que la tête et qui la perd, c’est épouvantable. » Dès le Xe siècle, une nouvelle catégorie de moines apparaît, les frères convers, dédiés au travail des champs, pendant que les autres moines sont dans les bibliothèques pour étudier et copier des manuscrits. Cette division entre « ceux qui pensent » et « ceux qui font » se retrouve dans l’entreprise. « Alors que le moine, appuie frère David, c’est à l’origine celui qui accepte d’avoir une main et une tête. Cette spécialisation selon les charismes, ce qui est humainement tentant, est une négation flagrante de l’esprit de la Règle », et amène à vider le travail de son sens en supprimant cette alternance.

 « Cette division ne fait plus de nous des personnes, des individus mais des “dividus”, comme le définit le philosophe Günther Anders, parce que le travail perd toute sa saveur. Le travail doit être satisfaisant du début à la fin, pas seulement au moment du résultat. Il faut aimer chaque étape de ce que l’on fait et en trouver la finalité avant de faire ce que l’on aime. Si on n’apprend pas dans ce sens-là, on ne fera jamais vraiment ce que l’on aime. »

 « De même, analyse de son côté père Didier Le Gal, de l’abbaye de Saint-Wandrille, l’innovation doit plutôt être envisagée par toutes les parties comme une nouvelle pierre et non comme une démolition de ce qui a déjà été fait », afin que chacun puisse valoriser son expérience, son savoir-faire. « Mais pour cela, il faut que les innovations répondent aux engagements fondamentaux, acceptés et assimilés, de l’entreprise. Il est important de les rédiger a priori, que l’on soit un gros groupe ou une start-up. »

Au monastère, chaque frère relit la Règle trois fois par an, et juge ainsi de la pertinence des nouvelles idées et projets à l’aune de ce socle, objectif et complètement intégré. « Bien sûr, la Règle n’a pas réponse à tout, mais cela permet d’avancer ensemble dans le respect de ces engagements premiers. »

Le conseil

Saisir toutes les occasions, projets, réflexions, formations, pour prendre du recul face aux tâches quotidiennes. Définir en 10 points précis les engagements fondamentaux de l’entreprise, sa « raison d’être », et s’assurer de sa prise de connaissance par tous.

 

2. Pour bien décider, taisez-vous

LA SITUATION : Des réunions interminables sans prises de décisions claires, expressions et digressions incessantes, fatigue et paroles répétitives ou qui fusent trop vite, minant progressivement l’ambiance de l’équipe… Les travers de la « réunionite » masquent un cruel manque d’organisation et de réflexion collective. Un comble.

LA METHODE DE SAINT-BENOIT : La notion cardinale ici est une redécouverte de l’écoute. « C’est le premier mot de la Règle de saint Benoît : Écoute, mon fils, note père Didier. Il résonne avec ses derniers mots : Tu parviendras. Il y a là une vraie dynamique. Une relation où l’écoute est de mauvaise qualité, c’est une dégradation de la personne qui est en face de nous. Et pour s’écouter, il faut faire silence. C’est une condition préalable qui nous donne la qualité de présence nécessaire. » De ce silence naît le dialogue. « Quand j’écoute, je crée un espace disponible pour que l’autre s’exprime et je lui permets, plus profondément, de se réaliser, d’être qui il est, renchérit Alain Charlier, oblat séculier de Saint-Wandrille, ex-ingénieur directeur de sites dans l’industrie et désormais lui-même coach au sein du cabinet Smartcoach, ayant suivi de nombreux stages en compagnie de moines. Pour moi, en outre, cela me permet tout simplement de bien comprendre, c’est-à-dire accueillir et faire avec. »

Au monastère, dès qu’il y a une question importante, l’ensemble des frères se réunit au cours du chapitre. Tout le monde y a sa voix (d’où l’expression « avoir voix au chapitre ») avant un vote consultatif autour d’un nouveau projet ou l’élection de l’abbé. Grâce à des boules blanches et noires, la proposition est acceptée ou « blackboulée ». « Souvent, dans les entreprises, on confond réunions d’information, où l’on dit ce qui a déjà été décidé, et réunion de consultation, où les décisions n’ont pas encore été prises, constate père Didier. Sur les points engageant l’ensemble de l’entreprise, ces réunions sont importantes en amont pour que chacun, même s’il ne décide pas, puisse faire entendre sa voix. Il faut pouvoir épuiser sa parole, sinon, et on l’a bien vu pendant la crise des gilets jaunes, cette parole non-exprimée se transforme en colère. Ensuite, même si l’on n’est pas d’accord, on l’accepte car on se range à la décision (majoritaire ou de la direction, c’est selon), mais en ayant pu être vraiment écouté. »

« Ce tour de table face à un choix à faire, dans lequel chacun s’exprime sans être interrompu pour exprimer son point de vue m’a profondément marqué », témoigne Guillaume Juge, président de Kayentis, une société opérant dans la gestion des données pharmaceutiques, qui a suivi plusieurs sessions de management et de gestion des conflits sous le prisme de saint Benoît. « Cette écoute active de l’autre, nous y sommes assez peu habitués. Ce que je trouve intéressant, c’est qu’aucune décision n’est prise immédiatement au terme de cet échange mais après un temps de maturation. Dans les entreprises, le processus de décision n’est souvent pas mauvais, mais c’est l’écoute de toutes les parties prenantes qui n’est parfois pas suffisante, du fait de cette roue de hamster qui nous pousse à prendre des décisions toujours plus vite. »

Les conseils : Préparer les réunions collectivement, en silence pendant dix à vingt minutes en fonction de l’ordre du jour. Avant toute réunion, une minute de silence pour être totalement présent à l’autre. Puis, une minute de silence à la fin pour récapituler, en soi, ce qui vient d’être dit, pour que cela agisse et soit efficace.

 

3. Obéir ? Ayez le goût de l’ordre

Obéir sans réfléchir ? Très peu pour moi ! Entre « entreprise libérée » et « management horizontal », l’heure est à un travail sans chef où chacun serait responsable de sa petite activité autonome. Quitte à créer un écart béant entre discours et réalité.

LA METHODE DE SAINT-BENOIT : Écoute et obéissance ont la même étymologie latine, oboedire, prêter l’oreille, suivre les conseils, obéir selon la lettre. « L’obéissance découle de l’écoute, souligne père Didier. On passe de l’un à l’autre naturellement. Mais il n’y a obéissance qu’à condition de partager quelque chose en commun. » L’art de se faire obéir serait donc l’art d’écouter ?

 « Ne peut gouverner que celui qui a parfaitement écouté la communauté dans son ensemble. Au chapitre, cela part dans tous les sens ! raconte frère David. La Règle est parfois présentée de façon terrible parce que le mot “obéissance” a pris une résonance absurde de soumission. Comme s’il s’agissait de se soumettre à 95 % et d’écouter à 5 %. Mais la vérité de l’obéissance, c’est 95 % d’écoute, et d’écoute mutuelle. L’abbé doit écouter ses frères au conseil, et d’abord la voix la plus fine, celle du dernier arrivé. C’est la voix la moins audible, la moins autorisée. Quelqu’un qui a fonction d’autorité dans une communauté doit apprendre à tous ses frères à devenir pleinement responsables de leurs actes. » C’est la notion de la transmission en chaîne de la responsabilité.

 « Quelqu’un de responsable, c’est celui qui peut rendre son second parfaitement responsable. Ce qui fait que lorsqu’il n’est pas là, tout marche bien. Celui qui accable au lieu de transmettre accroît la faille de pouvoir. Il est dans la verticalité constante. Le rôle du subordonné, c’est d’oser parler, d’oser demander. S’il n’ose pas dire ce qui lui manque, c’est lui le responsable. Mais on n’a pas toujours le courage de parler ou de répondre. »

Et lorsqu’un membre de l’équipe ne veut pas obéir à un ordre ? « C’est là que la Règle est utile et qu’il faut pouvoir la poser et s’assurer de son acceptation au départ, conseille Alain Charlier. Dans le cas d’une transmission incomplète ou pas suffisamment explicitée de la Règle, c’est le manager qui est en défaut. La référence à la Règle permet ensuite d’objectiver les débats et de dire : ce n’est pas parce que je suis le chef, mais parce que c’est la Règle. »

Un travail d’explication du projet est devenu indispensable aux entreprises pour retenir les talents. « Les organisations basées sur l’obéissance ont totalement changé ces dernières années, constate Guillaume Juge. Je parlerais plutôt d’engagement. On peut toujours forcer quelqu’un à obéir à un ordre hiérarchique, mais c’est garantir de façon certaine que la personne travaillera avec un manque de sens. Jamais la notion de développement intégral, portée par le christianisme comme par la dynamique laïque de responsabilité sociale et environnementale (RSE) dans les entreprises, n’a eu autant de sens. Pour les jeunes générations, ce “pour quoi” est un vecteur d’engagement incroyable, qui permet de sortir du tout-économique. »

Le conseil : Prenez le temps de toujours replacer un ordre en regard du projet de l’entreprise et laissez un temps de questions ouvertes. Faites toujours remonter les manques et les besoins, de manière précise et factuelle, sans attendre le conflit ou la crise.

 

4. Pour résoudre un conflit, mesurer la parole

LA SITUATION : Un conflit survient entre deux collègues, créant un état de souffrance qui se propage bientôt à tout le groupe.

LA METHODE DE SAINT-BENOIT : « Dans un conflit, il faut du temps pour que la parole infuse et provoque le changement, ce n’est pas toujours possible dans la vie trépidante de l’entreprise », constate père Didier Le Gal. La clé, ici, réside notamment dans la maîtrise pesée de la parole pour prendre en compte et calmer les affects. C’est la notion du discernement, qui vient du terme « discrétion ». « Quand ça ne va pas, un frère vient en parler, souvent discrètement, explique frère David. Dans l’équilibre d’un groupe humain, c’est par la parole que l’on voit si les gens vont bien, ou pas bien, s’ils se tirent dans les pattes. »

Au monastère, lorsqu’une difficulté se fait jour, souvent entre un chef d’emploi (équivalent de chef de service) et un des frères occupé à une tâche donnée, on peut faire appel à un facilitateur, le « sympecte ». « Lorsqu’un frère ne peut pas aller voir un autre, parce qu’il a peur, qu’il est coincé, il demande à un frère en qui il a confiance d’intervenir pour lui faire passer le message. Souvent, le frère dont on attend une parole vient pour s’excuser ou remettre les choses à plat. »

Grande différence avec une entreprise : pas de licenciement à la clé ! Ce qui n’en rend la résolution que plus sensible. « C’est aussi la force d’un lieu où il n’y a pas d’exclusion possible, poursuit frère David. On ne peut pas exclure un frère de son champ de pensée, même si on l’a dans le nez. On ne peut pas se satisfaire d’une détestation, d’une exclusion mentale. Il faut arriver à faire revenir le frère dans son champ de préoccupation, d’amour même. C’est difficile, mais c’est la grâce de la vie : aucun frère n’est tout noir. »

Et si ça ne marche pas ? « Là, on met plutôt de la distance. Les deux frères vont se retrouver sur des lieux neutres, où ils sont tous les deux incompétents. Ils vont se mettre à chanter au chœur par exemple. Et puis il y a beaucoup de silence. Cela nous sauve. Non pas au sens d’une non-parole mais au sens d’un respect et d’une parole pesée, qui a eu le temps de mûrir. On commence par ne pas dire pour ne pas crier, pour ne pas laisser sortir n’importe quoi. Beaucoup de nos maladresses sont des affaires de ton. Il faut arriver à trouver le bon débit, car la parole ne peut pas être violente. La violence, c’est le cri, disqualifié comme parole. C’est la preuve que l’on est dans le sentiment, l’affect. »

Le conseil : Lorsque surgit l’envie d’en découdre avec un collègue, essayer de reporter votre expression et d’analyser calmement la situation. N’hésitez pas à demander rapidement l’aide d’un médiateur, pour vous ou une personne de votre équipe.

 

5. Voyez grand ! (Mais jamais seul)

LA SITUATION : Une décision de la hiérarchie provoque des résistances. Une succession d’injonctions isole peu à peu un manager de ses équipes, crée de la peur ou de la défiance à son égard. Une guerre des chefs bloque toute initiative. Autant de cas provoqués par une ambition mise à la mauvaise place.

LA METHODE DE SAINT-BENOIT : « Il y a quelques années, mon entreprise n’allait pas bien financièrement, se souvient Guillaume Juge. Sans même m’en rendre compte, j’étais dans une phase de sensation de toute-puissance du dirigeant qui est perverse car, lorsque cela ne marche pas, c’est forcément votre faute, et les conséquences psychologiques peuvent être terribles. » Dans ce genre de situation, propice à créer une cassure entre l’individu et sa communauté, la Règle met en avant la notion d’humilité. « Apprendre l’humilité, ce n’est pas s’allonger par terre et dire : “Je suis nul”, explique père Didier. C’est reconnaître les dons reçus pour les mettre en valeur mais aussi ses limites, pour laisser s’exprimer le talent des autres, complément des nôtres. C’est ce qui permet de fonder la communauté. Le don est une dynamique de vie, que l’on reçoit, que l’on accueille et que l’on transmet. Nous sommes toujours dépendants et serviteurs des autres, et rentrer dans cette dynamique apporte beaucoup plus de joie que de garder des informations pour soi afin d’augmenter son pouvoir, par exemple. » On objectera qu’il n’est pas rare, en entreprise, que celui qui garde l’information pour lui arrive à ses fins. « Oui, mais à long terme, c’est un très mauvais calcul », répondent les deux abbés. « Celui qui fait tout seul restera tout seul, affirme frère David. Il ne peut pas être un homme d’équipe. »

Pour limiter ces comportements, une solution : faire jouer la mobilité au maximum. « Au monastère, les services sont mutualisés et remplis à tour de rôle, poursuit frère David. Cela empêche l’appropriation du service par quelqu’un qui transformerait la tâche avec ses idées et ses envies. Les façons de faire, éprouvées par le temps, les expériences et les erreurs de chacun, sont les mêmes pour tous. Personne n’a de casquette, tous sont au service de tous. Le frère qui quitte un emploi et le passe à un autre frère, en disant “ben vas-y, démerde-toi puisque c’est toi maintenant”, c’est la faillite du monastère !

Le proverbe est connu : “On succède toujours à un incapable, et on laisse sa place à un ingrat.” Quand quelqu’un dit : “Je me suis fait tout seul, j’ai tout appris moi-même”, il faut mettre les warnings ! On est toujours dans la situation de récipiendaire. De même, quand il s’agit de transmettre, les remarques du type “C’est un incapable, il ne saura jamais faire, avec lui, on va au casse-pipe…” trahissent en fait notre incapacité de réception et de don, et aussi de juste estime de l’autre. Ces changements de rôle permettent de ne pas s’approprier le service que l’on fait. »

Bénéfice pratique pour l’entreprise de cette mobilité : la bonne transmission des codes et de la mission de l’organisation, même lorsqu’elle essaime en plusieurs lieux ou entités. « La transmission, c’est la chose la plus humaine qui soit, c’est le don. Et c’est l’ambition juste. »

Le conseil : Quelle que soit sa position dans l’entreprise, toujours privilégier la transmission des informations et mettre le souci de remplir la « mission » profonde de l’entreprise avant son intérêt individuel. Une attitude payante sur le long terme.

 

6. Retrouvez votre rythme… en vous abandonnant

LA SITUATION : Dé-bor-dé ! Stress, sollicitations et connexions permanentes, le rythme des activités s’est considérablement morcelé ces dernières années, entraînant une pression sur chacun. Avec le risque de perdre pied, jusqu’au burn-out.

LA METHODE DE SAINT-BENOIT : « Respecter les rythmes, et notamment la déconnexion, oui, c’est dur ! admet Guillaume Juge. Nous, par exemple, nous accompagnons des essais pharmaceutiques dans tous les pays, et nous avons une obligation de continuité. Nous avons une charte de déconnexion, globale, mais la résistance au stress est très personnelle, il y a des gens chez qui cela ne se voit pas. On a mis en place une formation pour déceler les signaux faibles pour tous les manageurs et, pour les salariés, un stage de gestion de son stress et de son angoisse. »

Un stress omniprésent. Même en vacances ! « Le temps du loisir s’est lui aussi incroyablement accéléré, constate frère David. À peine a-t-on fini de travailler qu’on se trouve projeté dans une société de loisirs où l’impératif est : “consommez”. Pour faire encore de l’argent. Cette injonction aux loisirs est le contraire même de l’idée de repos, de paix. Etty Hillesum a écrit de belles pages pour expliquer que le plus important, c’est d’apprendre aux gens à savoir quel est leur véritable rythme intérieur. Nous sommes tous des animaux alternatifs, et ce rythme est l’objet de notre soin. Au lieu d’être une sorte de revanche constante sur la phase travaillée. »

Alors, comment se préserver de ce rythme dévorant ? « Benoît donne un impératif : “Tout lâcher quand la cloche sonne.” Ce qui correspond pour nous au moment de la prière. Cette coupure peut être très courte, comme les “petites heures”, dix minutes. En termes de rentabilité, c’est complètement idiot, c’est de la déconstruction organisée. Mais ce moment de rassemblement entre deux phases travaillées, qui peut être parfois mal vécu, demande à chacun une sacrée maîtrise de soi pour se dire “ma vie, c’est d’avoir la joie de retrouver mes frères”. »

Une cassure de rythme, une prise de recul, qui peut aussi être activée hors de l’enceinte du monastère, lors d’un temps court de prière ou de méditation, encadrant la journée de travail. « J’essaye de me tenir à ces petits moments, raconte Guillaume Juge. Le matin, la lecture d’une parole, qui va infuser toute la journée. Le soir, parfois moins évident parce qu’on a la tête farcie de problèmes, un moment pour se remémorer tout ce qui a été source de beauté dans la journée. Se placer dans une perspective plutôt positive que négative, en listant les accomplissements, les joies, les belles rencontres de la journée, est une thérapie formidable au stress qui nous assaille au quotidien. Simplement le temps de l’émerveillement et de rendre grâce. J’ai pris cela comme une hygiène de vie. »

Le conseil : S’offrir chaque jour, encadrant la journée, deux temps de silence pour soi, même cinq minutes, afin de goûter la saveur d’un temps vraiment libre, de ralentir son mental et de prendre conscience de ce qui nous arrive.

 

7. Et pour réussir, trompez-vous !

LA SITUATION : Dans la course à la réussite, une erreur ou une fragilité peut briser l’élan et nous faire trébucher, touchant, en premier lieu, notre estime de soi. Encore faut-il se mettre d’accord sur ce qu’est la réussite.

​​​​​​ LA METHODE DE SAINT-BENOIT : « Pour qu’un projet puisse aboutir, il faut trois éléments indispensables, explique frère David. Une communauté, une règle et un abbé. Soit un groupe uni vers un but clairement formulé, des règles simples et admises par tous pour faire réussir le projet et un chef reconnu légitime qui assure la coordination et la réussite du projet. Mais lorsqu’un projet échoue, les réactions vont du découragement à l’accusation de l’échec (rarement à soi, toujours aux autres !). On sclérose aujourd’hui les salariés, qui craignent de se faire “allumer” et refusent les responsabilités. Ils devraient au contraire pouvoir être capable de prendre des décisions de là où ils sont, sans être sanctionnés s’ils font des erreurs. » Or, l’erreur (non voulue, contrairement à la faute, volontaire) est le principal levier d’amélioration dans la conduite d’un projet. « L’erreur intervient dans la rupture de la dynamique du don. Quelque chose n’a pas été su, compris, transmis, poursuit frère David. À ce moment intervient le pardon. C’est beaucoup plus que le droit à l’erreur mais ça veut dire qu’on doit être capable de reconnaître ses erreurs et d’en être remercié, dans un triptyque don-pardon-communion qui permet d’avancer. »

Une chaîne rétablie au service du bien de la communauté mais qui prend en compte les besoins, les talents, et les limites de chacun. C’est peut-être ça, le secret de la Règle : ce discernement qui permet de nommer les écarts, de les reconnaître, et de faire de la vie en communauté, et l’entreprise en est une, bien autre chose qu’un enfer.

Le conseil : Revenir systématiquement et collectivement sur les erreurs et les échecs d’un projet en s’interdisant de rejeter les fautes sur tel ou tel mais en essayant de trouver d’« autres possibles » qui pourront être tentés la fois suivante. Et pour trois erreurs, essayer de dégager trois éléments qui ont marché et apporté de la joie.

 

Pour aller plus loin

Un mouvement

Les Entrepreneurs et dirigeants chrétiens (EDC)sont un mouvement œcuménique français qui rassemble plus de 3 200dirigeants et chefs d’entreprise de toutes tailles et de tous les secteurs d’activité de l’économie française. Il s’attache à jeter des ponts entre spiritualité et entreprises.

lesedc.org

Un documentaire

La Règle et la communauté, vivre ensemble longtemps. Ce documentaire coproduit par KTO, disponible en rediffusion sur YouTube et ktotv.com, illustre l’importance et les richesses de la Règle pour les moines et moniales d’aujourd’hui. Des témoignages, dont celui du père David, rythmés par de nombreux chants apaisants. Une belle manière de poursuivre la découverte.

Documentaire de Thibault Férié, 2017, 52 mn.

Un livre

Les Bénédictins

Ce riche commentaire historique de la Règle de saint Benoît retrace l’histoire de la vie bénédictine. Une exégèse passionnante de ce texte majeur, qui a mobilisé onze spécialistes, moines et chercheurs. Sous la direction de Daniel-Odon Hurel, Coll. « Bouquins », Robert Laffont, 1 344 p., 32 €.

 

Comment nous l’avons fait

Dans ce dossier, nous voulions éviter une succession de cas trop singuliers et vulgariser la méthode monastique appliquée au management d’entreprise dans des situations pouvant concerner aussi bien dirigeants, salariés, que toute personne impliquée dans un projet (associatif, de bénévolat…). Après avoir épluché la vaste bibliographie et filmographie sur le sujet et commencé nos rencontres, nous nous sommes rapprochés du mouvement des Entrepreneurs et dirigeants chrétiens (EDC), travaillant depuis des années sur cette thématique. Son équipe nous a orientés vers plusieurs intervenants pour approfondir les mots clés essentiels de cette approche.

 

UPPLR #54 : Les feuilles quittent l’arbre, par Gérard Bocholier

Les feuilles quittent l’arbre
Peut-être pour mieux vivre
Pour sentir d’autres souffles
Tenter d’autres lumières

Retrouver leur demeure
De terre et de mémoire
Sans rien perdre du ciel

J’écrivais des poèmes
Serait-ce un peu pareil ?

Gérard Bocholier

J’appelle depuis l’enfance, La Coopérative, 144 p., 16 €.

Écoutez ce poème (lecture Stéphane Bataillon) :

 

À l’heure de l’automne, lorsque les souvenirs et les promesses d’enfants se confrontent au chemin parcouru, lorsque, enfin, une vie d’écriture mène à l’épure de la rosée, d’un rayon de soleil, d’un psaume en témoignage, alors, le poète peut, calmement, faire face. « Non, la mort n’est pas absence / L’absence n’est pas la nuit / Hors du temps bruit le silence / Je bois ton aube infinie », écrit Gérard Bocholier dans son nouveau livre. Une poésie profonde, cristallisée au fil de près de 40 recueils, d’essais, et d’une grande revue de poésie, Arpa, qu’il dirige depuis trente ans. Il dit ici l’intime, les lieux et les doutes d’une vie, en usant d’une qualité devenue rare : la discrétion. Peut-être le privilège d’une foi libre, qui laisse se rafraîchir à de nouvelles sources les mots et les images que certains abandonnent.

Stéphane Bataillon

(Chronique parue dans La Croix L’Hebdo du 30 octobre 2020)

(critique) L’ère de l’individu tyran, la fin d’un monde commun, par Eric Sadin

Dans un ouvrage percutant, Éric Sadin met en question la représentation hypertrophiée de nos vies en ligne et ses conséquences politiques délétères.

La notion même d’une réalité commune serait sur le point de vaciller. Sous quelle force ? Celle d’une hypertrophie du moi, généralisée, permise et favorisée par nos usages technologiques, réseaux sociaux et smartphones au premier chef. Dans son dernier essai, le philosophe Éric Sadin décrit une évolution fulgurante qui aurait transformé en quelques années l’individu citoyen respectant le cadre commun en un « individu tyran » niant tout crédit à l’autorité politique, même élue démocratiquement. Un individu tyran n’acceptant plus comme norme que ce qu’il reconnaît lui-même comme viable et réel (faits, relations, opinions), et mettant à mal l’idée même de gouvernance collective, devenue presque impossible.

Chacun d’entre nous, désormais, serait susceptible de remettre en cause le droit d’existence d’éléments contredisant sa « vérité », une « vérité » construite autour d’une vie en ligne et de sa « communauté ». Les quelques « j’aime » récoltés à chaque émission d’une opinion, bien qu’engloutis aussitôt par un fil d’actualité incessant, nous donnant l’illusion que celle-ci compte pour d’autres alors que le processus, toujours recommencé, ne fait que rétrécir, au final, le champ du réel et augmenter l’indifférence aux autres.

Pour expliquer ce piège de l’importance de soi, l’auteur montre comment nous sommes passés de l’individualisme libéral du tournant du XVIIIe siècle, qui avait en tête un idéal d’émancipation dans le cadre commun, à l’ultralibéralisme des années 1980 où la figure du « gagnant » solitaire commence à être préférée aux récits d’aventures collectives. Il retrace ensuite l’évolution des innovations technologiques des vingt dernières années, de l’iMac d’Apple, premier ordinateur « tout en un », aux applications de rencontres offrant de sélectionner ses relations futures comme l’on fait son marché. Il y met en regard l’évolution de nos comportements : la catharsis des ego favorisés par Facebook, le triomphe des pensées en 140 caractères de Twitter au détriment de l’action concrète, la fin d’une forme de retenue de son image avec les selfies, sa personne gérée comme une marque avec Instagram, jusqu’aux applications de type Uber permettant de se noter mutuellement, individus devenus marchandises, avec l’illusion paradoxale d’une forme de toute-puissance.

Devenus autoentrepreneurs de notre existence, nous aurions laissé les anciens liens collectifs se déliter au profit d’entreprises du numérique, sachant particulièrement bien retenir notre attention et notre énergie. Énergie mise autrefois au service d’un engagement politique, d’une action associative ou d’un combat pour faire avancer une cause.

La conséquence serait sous nos yeux : un monde de plus en plus violent, éruptif où chaque particularisme est source d’une revendication à l’extrême, sans que plus personne ait de légitimité à jouer le rôle de médiateur. D’où le risque, approchant, d’un « tous contre tous ». Pour l’éviter, Éric Sadin propose le retour aux témoignages face aux discours : des récits vécus et charpentés d’expériences particulières mais ancrées dans le réel pour nous redonner envie d’écouter puis d’agir.

Au fil de ces pages percutantes, on regrette juste qu’aucune autre attitude ne semble résister à cette hubris moderne. Or, ils sont nombreux, peut-être majoritaires, ceux qui n’étalent pas systématiquement leurs moindres faits et gestes en ligne. Peut-être que c’est avant tout cette force de discrétion, certes moins visible, qu’il serait aussi bon de promouvoir avant de (re)faire commun.

Stéphane Bataillon

L’auteur

Né en 1973, Éric Sadin est philosophe. Il vient de publier chez Grasset L’ère de l’individu tyran qui, avec ses trois précédents ouvrages, La Vie algorithmique. Critique de la raison numérique (2015), La Silicolonisation du monde. L’irrésistible expansion du libéralisme numérique (2016) et L’Intelligence artificielle ou l’enjeu du siècle. Anatomie d’un antihumanisme radical (2018) – tous trois parus aux Éditions L’Échappé – l’ont imposé comme l’un des penseurs des impacts du numérique sur nos vies.

L’enjeu

L’ultraconnexion technologique a nourri et renforcé chez chacun un sentiment de fausse toute-puissance. Elle explique en partie l’explosion des colères dans nos sociétés.

Pourquoi on l’aime

Pour sa capacité à relier les évolutions technologiques à celles de nos comportements individuels et collectifs.

Grasset, 350 p., 20,90 €.

(Article paru dans La Croix L’hebdo du 31/10/2020)

Critique BD : Comédie française, par Mathieu Sapin

Article paru dans le cahier Livres&idées de La Croix du 5 novembre 2020.

C’est l’histoire d’un rendez-vous manqué. Alors qu’il s’était fait accepter par l’entourage de François Hollande pour retracer dès 2012 la geste du candidat puis président dans deux albums remarqués, Campagne présidentielle et Le Château (Dargaud), Mathieu Sapin, qui aime endosser le rôle du reporter-dessinateur, rate sa rencontre avec Emmanuel Macron. Le monde, dit-on, n’est plus le même, et le temps est au verrouillage dans la communication.

À part quelques répliques glanées dans des voyages de presse, rien de vraiment inédit prompt à éclairer le caractère ou l’exercice du pouvoir du nouveau président. Et de fait, François Hollande est presque plus présent dans cet album que son successeur, l’auteur continuant ici à le côtoyer et à noter ses traits d’esprit. L’exercice de chroniqueur du palais atteint ses limites lorsque ses portes restent fermées.

L’occasion pour Mathieu Sapin de s’essayer à d’autres choses : réaliser un film, Le Poulain, satire politique dont il raconte ici les coulisses, ou s’interroger sur ces années au cœur du pouvoir. Il convoque à cette fin Jean Racine. En parallèle des séquences contemporaines, il dresse une biographie jubilatoire du grand dramaturge. Sa formation janséniste, les premiers succès de ses pièces, ses luttes d’influence et ses trahisons successives pour se rapprocher coûte que coûte du roi Louis XIV, jusqu’à devenir son historiographe, au cœur de Versailles.

Avec beaucoup d’autodérision, Mathieu Sapin dresse le parallèle entre ses propres doutes et la détermination sans faille de l’auteur de Phèdre : deux époques, mais finalement une même séduction face aux puissants et le même péril : à trop servir le politique, le feu de la création artistique ne risque-t-il pas de brûler son détenteur ?

Reste une drôle d’impression en refermant cet album, où la crise sanitaire n’est présente qu’aux toutes dernières pages, avec un garçon de café masqué désinfectant une table. Celle d’assister au spectacle d’une ère déjà révolue, où les jeux de rôles prêtaient encore, parfois, à rire. Mais cela n’est peut-être, là encore, qu’une illusion tragicomique. Comme l’écrivait Jean de La Bruyère, cité en épilogue : « Dans cent ans, le monde subsistera encore en son entier : ce sera le même théâtre et les mêmes décorations, ce ne seront plus les mêmes acteurs. »

Comédie française, voyages dans l’antichambre du pouvoir de Mathieu Sapin, Dargaud, 168 p., 22,50 €

UPPLR #53 : La poésie de la vaisselle, de Mathias Malzieu

Lorsqu’un poème te fait rire,

il vaut trois assiettes
et une casserole pleine
de sauce tomate.

Lorsque l’un d’eux te fait pleurer,

il vaut toutes les tasses de thé
et tous les couverts.

Si un jour l’un d’eux te fait rire et
pleurer, alors il vaudra
une semaine de vaisselle.

Et je la ferai quand même.

 

Mathias Malzieu

Le dérèglement joyeux de la métrique amoureuse, ill. Daria Nelson. Coll. L’Iconopop, L’Iconoclaste, 80 p., 12 €. Livre audio sur lizzie.audio avec une chanson inédite, 14,90 €.

Écoutez le poème (lecture Stéphane Bataillon) :

 

Chanteur du groupe Dionysos et écrivain à succès, avec notamment La Mécanique du cœur (Flammarion, 2007) et Journal d’un vampire en pyjama (Albin Michel, 2016), Mathias Malzieu inaugure une nouvelle collection de poésie contemporaine audacieuse : L’Iconopop. Des recueils de poche inédits et colorés, mêlant aux textes des illustrations surprenantes (ici des photo-collages de Daria Nelson). Il compose un bouquet joyeux pour célébrer un coup de foudre. Tendres, complices et passionnées, ses fleurs de mots sont offertes en vers, en prose, en dialogues ou en tweets à l’aimée, pour chuchoter d’un sourire : « Ton cœur est un nid/Je m’y blottis. » Le livre sort simultanément dans une version audio enrichie d’une chanson inédite.

Stéphane Bataillon

(Chronique parue dans La Croix l’Hebdo)

UPPLR #51 : Coupe courte, par Julien d’Abrigeon

 

Julien d’Abrigeon, Coupe courte, Lanskine, 92 p., 14 €.

Écoutez ce poème (lecture Stéphane Bataillon) :

 

C’est une poésie qui se joue des espaces, qui invite à entrer dans une danse de mots pour partager des histoires. On la nomme poésie action, sonore, visuelle ou spatiale, et ce large courant a permis à de grandes voix contemporaines d’agrandir l’espace du poème : d’Henri Chopin à Christophe Tarkos, en passant par Bernard Heidsieck ou Pierre Garnier. Avec son nouveau recueil, Julien d’Abrigeon, par ailleurs animateur de la revue BoXon (tapin2.org/boxon), prolonge cet héritage. Dialogues qui buttent et se reprennent, expressions qui se désagrègent pour mieux se faire comprendre… on s’amuse, dans Coupe courte, à faire son propre poème dans les blancs laissés pour nous. Pour nos propres réponses. Nos propres inventions.

(Chronique parue dans La Croix l’Hebdo du 2 octobre 2020.)