« Père ancien », les paroles sous tension de Charles Pennequin

(Article initialement paru dans le cahier Livres&idées de La Croix du 29/01/2021)

Charles Pennequin poursuit son exploration de la langue, se servant de ses souvenirs pour mieux l’électriser.

Père ancien

de Charles Pennequin

P.O.L, 192 p., 19 €

Charles Pennequin est un grand enfant. Après Les Exozomes (2016) et Gabineau-les-bobines (2018), Père ancien, son nouveau recueil, poursuit la mise en pages d’une langue tendre et turbulente. Une langue qui ne tient pas en place, invitant les expressions populaires, les gros mots et les noms propres à créer un patchwork aux coutures apparentes. Pour mieux créer un rythme, par un débit que rien ne semble pouvoir arrêter. Un poème en action, rivalisant au cœur du brouhaha de nos existences.

Et de quoi sont-elles faites, ces existences ? De bouts d’images, d’odeurs et d’intonations, rassemblées ici dans un bric-à-brac trompeur, comme dans ces vieilles boîtes de métal où l’on cachait nos trésors, exact inventaire en tête jusqu’à la moindre bille. Partant des premières syllabes prononcées (le « pa » et le « ma » de papa-maman), les souvenirs défilent dans ces textes écrits depuis 1996.

Un rembobinage accéléré, images montées à toute berzingue pour tenir sur le vide de la page. Non pas afin d’y inscrire une mémoire, un récit d’expérience ludique de ce « je » devenu « le père ancien qui perle en moi ». Mais pour que le courant passe, déborde, électrise la parole, recette d’une potion magique faite à partir d’un bouillon KUB, avec Joe Dassin, Serpico, Saint-Nicolas et Balavoine pour convives.

On rit, on s’étonne, mais, comme dans notre vraie vie, on se souvient aussi de ces serrements de cœur juste après une engueulade « avec des yeux à pleurer et des mots à faire doux le tressaillement continue dans la bouche un vertige et des rodomontades dont on ne sait même plus qui a commencé et que ça finit toujours en drame ».
Farce à l’italienne

Si le sens peut échapper lors d’une première lecture, il faut se mettre à dire ces textes, comme le fait le poète avec sa voix de Stentor (visible sur le site de l’éditeur). Cette langue, qui semblait fourcher et hoqueter sans cesse révèle alors sa précision, ses résonances. Avec des hésitations calculées pour la rendre accessible, elle s’approche et gagne notre confiance avant d’exploser à l’oreille comme une farce à l’italienne. Le poème retrouve ainsi son vrai lieu : la place publique, entre cris et musique de la foule.

Proche d’un Romain Bouteille ou d’un Raymond Devos, Charles Pennequin révèle par l’ivresse du langage l’absurde de nos réflexes, de notre non-communication, de nos silences trop lourds. Un beau bizarre pour nous pousser à briser les solitudes et oser s’adresser à l’autre, l’ami, le voisin, le passant. D’une parole qui n’est jamais n’importe laquelle. Lire et écouter Charles Pennequin donne envie de se remettre à écrire notre poème, même d’un mot. De revenir dans la danse. Avec jubilation.

Stéphane Bataillon