Etel Adnan, désirs de la couleur

Une anthologie et un livre d’entretien replongent dans les ombres et les lumières de l’artiste peintre et poétesse américano-libanaise, décédée à 96 ans en novembre dernier.

(Critique publiée initialement dans le cahier Livres & idées de La Croix du 18/04/2022)

Le destin va ramener les étés sombres
Anthologie d’Etel Adnan
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Martin Richet, Jérémy Victor Robert, Françoise Despalles, Pascal Poyet et Françoise Valéry
Points, 352 p., 8,90 €

La Beauté de la lumière
d’Etel Adnan, avec Laure Adler
Seuil, coll. Fiction & Cie, 160 p., 18 €

Dans ses toiles, les couleurs s’amusaient. Avec cette énergie des aplats bien remplis de nos dessins d’enfants. Peintre, romancière, essayiste et poète, Etel Adnan, a fait du monde son paysage. De ses années libanaises à sa vie en Californie, jusqu’à la France où elle était installée depuis les années 1980. Si la reconnaissance littéraire lui vint dès 1978 avec Sitt Marie Rose, un roman majeur sur la guerre civile libanaise, il lui fallut attendre la dernière décennie pour être considérée comme l’une des artistes les plus importantes de son temps et exposée dans le monde entier.

Cette anthologie, élaborée par l’autrice, rassemble cinq recueils, soit l’essentiel de sa poésie produite depuis 2008. Des textes qui « nourrissaient (sa) peinture, et vice versa », selon elle. Des écrits aux teintes parfois plus sombres que ses toiles, nourris de ses colères, de la conscience de l’engagement et des périls. « Des forces destructrices accélèrent en terres inconnues. (…) Le brouillard commence à ramper sur les eaux », écrit-elle dans Mer et brouillard. Allégorie des conflits récurrents auquel elle assista durant son existence et qu’elle inclura dans sa réflexion artistique. « Un désastre, toujours, est pour l’esprit la vague qui vient. »

De la poésie dans le chaos

Si elle marque ainsi les ombres, c’est pour mieux nous inviter à prendre place ici et maintenant au fil de courtes proses poétiques, sa forme de prédilection qu’elle écrivait en trois langues : arabe, américain et français. « Vous êtes l’Histoire, l’écureuil est l’Histoire, l’univers est l’Histoire. Cela inclut aussi Dieu », inscrit-elle dans son dernier texte, Déplacer le silence, publié juste avant sa mort.

Parallèlement à la sortie de cette anthologie, un livre d’entretiens complices et touchants, menés par Laure Adler, permet de retracer son long parcours et son rapport à la poésie, nécessaire pour que « votre attention se libère, se repose. (…) On a besoin de poésie dans ce chaos et dans ce bavardage ». Elle se rappelle son premier poème, écrit à 20 ans. « C’était le mariage du soleil et de la mer. Et c’est drôle, mes tout derniers poèmes ont à peu près les mêmes thèmes que les premiers. » Un cycle de vie, achevé pour en inspirer d’autres.

Stéphane Bataillon