Lucky Luke débarque à Paris [critique BD]

Critique BD parue dans La Croix le 01/11/2018

Le nouvel album de Lucky Luke, Un cow-boy à Paris, sort en librairie vendredi 2 novembre. Best-seller annoncé et enjeu important pour son éditeur avec un tirage de 500 000 exemplaires, que vaut ce second opus scénarisé par Jul  ?

Malgré ses décennies d’aventures, c’est la première fois que Lucky Luke quitte le continent américain et traverse l’Atlantique pour se retrouver dans la ville lumière. Sa mission : escorter de Paris à New York la statue de la Liberté et son créateur Auguste Bartholdi pour protéger l’édifice contre les assauts d’un certain Abraham Locker, directeur de pénitencier obsessionnel, qui ne rêve que de transformer le futur emplacement de la statue, Liberty Island, en une prison modèle ultra-sécurisée.

Au-delà de l’événement éditorial rassembleur (et rémunérateur) pour son éditeur Dargaud et son label Lucky Comics, la question se pose : Lucky Luke est-il en forme pour ce 80e album ? Et on ne parle pas ici du mal de mer récurrent qui s’abat sur notre cow-boy préféré tout au long de ce numéro…

Reconnaissons-le, il était devenu très difficile ces dernières années de faire briller l’étoile du cow-boy justicier. Les derniers albums de Morris avant sa disparition en 2001 étaient déjà bien loin des grands crus de la série et du tandem formé avec son scénariste fétiche, René Goscinny. Mais que dire des nouvelles aventures, inaugurées en 2004 avec La Belle province qui peinait à faire sourire ? Rien à reprocher au dessinateur, Achdé, réussissant dès le départ la reprise graphique et redonnant tonus et dynamisme aux traits du héros.

Mais plutôt à des scénarios poussifs, encombrés par les innombrables codes de la série à caser (Rantanplan, Averell qui a faim, les jeux d’ombres…) empêchant à des intrigues dignes d’intérêt de se développer de manière fluide, malgré les talents de noms reconnus de l’humour et de la littérature (Laurent Gerra, Daniel Pennac, Tonino Benacquista). Comme si le héros de papier restait figé dans sa légende, reportant son poids sur les épaules de ses continuateurs. Jamais très bon pour une série d’humour tout public.

L’arrivée au scénario de Jul depuis l’album précédent – le très réussi La Terre promise – a marqué un tournant. Auteur de bande dessinée à part entière avec sa série à succès Silex and the city, il retrouve progressivement le bon dosage, la recette d’une potion magique propre au 9e art, à l’image d’un Jean-Yves Ferri sur les derniers Astérix. Ici, il se préserve habilement du risque du pilotage automatique faisant de la capture des Dalton un préalable, avec un Lucky Luke lançant à Joe Dalton dès la quatrième case : « Le problème avec vous, c’est que tous vos gestes et vos paroles sont prévisibles. »

Direction Paris donc. Territoire vierge face aux grandes prairies devenues trop casanières. Le choix du sujet est judicieux : l’histoire de la réalisation et du financement de ce symbole qu’est la statue de la Liberté unifiant France et États-Unis tombe à propos dans une période où les saillies de Donald Trump peuvent faire douter de la force de ces liens.

Western franco-belge, la série a toujours assumé sans réserves sa fascination pour le mythe américain. Les rencontres avec les personnages réels (Victor Hugo, Emma Bovary, Gustave Eiffel, Rimbaud et Verlaine) sont bien intégrés à l’histoire et les clins d’œil à l’actualité et à l’histoire même de la série sont assez malins. Comme cette question d’une Parisienne bon teint à un Lucky interdit : « Vous êtes d’origine belge, monsieur Luke ? (…) Ces couleurs “noir, jaune, rouge” ce sont bien les couleurs du drapeau belge, non ? »

Reste l’intrigue, un peu maigre et trop linéaire, et des personnages secondaires qui n’ont pas encore complètement retrouvé la force d’un Billy the Kid, d’une Calamity Jane ou du juge Roy Bean. Il faut avouer que le filon des légendes de l’Ouest a été passablement exploité. Trouver une nouvelle pépite ? Le prochain défi pour le duo de créateurs, que l’on espère désormais aussi inséparables que Lucky Luke et son fidèle mais jamais dupe Jolly Jumper.

Stéphane Bataillon