(Critique) Hortense Raynal, Anne Calas, Béatrice Libert, Jérôme Nalet : les notules poésie de mars du cahier Livres de La Croix

(Critiques initialement parues dans la page poésie du cahier Livres et idées de La Croix du 23 mars 2024)

Bouche-Fumier
d’Hortense Raynal
Cambourakis, 112 p, 15 €
La poésie comme une terre « que tu dois creuser pour en connaître les entrailles ». Dans ce recueil en prose dégageant un rythme haletant, la poétesse et performeuse aveyronnaise Florence Raynal livre une réflexion puissante et passionnée sur son art. C’est qu’il faut être en tension pour faire et entendre la poésie. « Pourquoi ? Pour trembler de froid, trembler le poème, pour trembler les membres, tout, pour trembler tout court, pour trembler la vie. » Tendre et provocante, cette pensée à l’os, présentée en train de se dire devant nous («où en étais-je ? » « Je ne sais plus… passons. ») nous fait entrer avec jubilation dans le « grand sac noir de mots » qu’est la langue poétique. Une sorte de Lettre à un jeune poète pour notre temps.

Une pente très douce

d’Anne Calas
Flammarion, 180 p., 20 €
« d’abord, les oiseaux/non. d’abord le jour. par le toit/le livre/à l’ombre du jardin (…) un dimanche si clair de clarté pure/chacun à sa place. » Écrivaine, comédienne et chanteuse née à Grenoble en 1957, Anne Calas invite avec ce nouveau recueil à une exploration de ses paysages qui changent de lumière au gré d’une langue toujours en invention : proses, vers brefs ou suites, journal de bord. Des formes diverses pour mieux transformer une mélancolie latente en une douce chaleur qui nous envelopperait « il y a toujours des baies quelque part des mouettes et un soleil d’hiver plus majestueux ». Lancer toutes ses forces pour faire surgir du noir l’image d’un enfant jouant sur un quatuor à cordes de Béla Bartók.

Tangram
Par Jérôme Nalet
Cheyne, 112 p., 20 €.
Sept pièces taillées dans un carré, à combiner pour faire naître mille formes. Prenant pour motif le fameux puzzle chinois, Jérôme Nalet, né en 1977, propose dans Tangram, parmi d’autres textes, une suite de sept morceaux de prose, plongeant, entre songe et réalité dans nos angoisses : Bien sûr que je veux le voir se développer, cet embryon d’insurrection, ce moi non sali par les autres. Je dois à tout prix le transplanter dans le cri d’un corbeau, l’aboiement d’un chien, que sais-je encore… Pour sa sécurité.» D’une écriture belle et économe sublimant les images, il esquisse l’élan nécessaire pour combattre l’ultramoderne solitude et accepter de baisser la garde. Pour s’ajuster ensemble, dans une forme nouvelle.

Comme un livre ouvert à la croisée des doutes
Par Béatrice Libert
Le Taillis Pré, 96 p., 15 €
« Pour la photo un arbre généreux/Nous a prêté sa lumière dorée/Nous lui en savons gré/De ce cadeau inestimable. » Lors du confinement de 2020, la photographe Laurence Toussaint envoie à son amie la poète Béatrice Libert une photo de l’étang à proximité de sa maison au cœur de l’Orne, devenu le lieu unique des balades quotidiennes. La réponse arrive sous forme d’un poème qui permettra à un livre d’artiste de naître en 2023, gagnant du prix du Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles. L’édition courante de cet échange permet de savourer des poèmes délicats, desserrant l’étau du temps par la contemplation. « La journée a eu lieu on ne sait trop comment / Mais elle a traversé l’immense et le peu ».

Stéphane Bataillon