UPPLR #86 : Jusqu’où la ville, par Fabienne Swiatly

Jusqu’où la ville

Jusque sur le parvis de la cathédrale où la lumière se libère enfin des ruelles étroites. Les voitures cherchent à se faire une place sur l’esplanade malgré l’interdit. Au pied de l’immense porche, des jeunes aux chiens sans laisse boivent à même la bouteille l’alcool acheté dans un hard discount. Ils rejouent la scène ancestrale des misérables attendant la générosité des fidèles attirés par la croix. Dieu saura peut-être entendre leurs prières malgré le vacarme des moteurs. Sous les gargouilles aux visages de la peur, le monde semble aussi vieux que la pierre des alentours.

Jusqu’aux terrasses de café où s’invite une mise en scène des beaux jours et l’on peut s’offrir du soleil entre les immeubles. Le ciel plus proche dans l’ouverture des rues à hauteur de toits. Le vert se déplie à la pointe des arbres et fait reculer l’hiver. Paysage et promeneurs sont parcourus par le même frisson chargé de désir et de promesse. L’air chaud donne de la surface à la peau. Joie d’une ville qui s’assoit dehors dans l’éphémère plaisir du vivre ensemble. La fumée des cigarettes
et des vapoteuses rejoint paisiblement l’atmosphère.

Jusqu’à la piscine dont les quatre pylônes se dressent dans l’espace aérien comme des ovnis, sans jamais rien éclairer. L’imposante griffe de béton soutient le bâtiment d’accueil à mi-chemin entre les deux bassins dont l’un reste ouvert même l’hiver. Les nageurs et nageuses avancent en ligne droite, seules les épaules et la tête dépassent, enveloppées de vapeur. Les longueurs se suivent sans surprise, il ne fait pas un temps à s’ébattre. Les gradins froids et tristes, sans corps à moitié nus pour attirer les voyeurs qui, chaque été, s’agrippent aux grilles, le regard avide. Qui se souvient encore du nom de l’architecte ?

Fabienne Swiatly

Jusqu’où la ville, Éd. Le Clos Jouve, 60 p., 19 €.

Écoutez ce poème (lecture Stéphane Bataillon) :

 

C’est une prose poétique forte et rythmée que Fabienne Swiatly a choisie, à travers son nouveau livre, pour décrire la ville de Lyon où elle habite depuis 1983. Elle a voulu capter les lieux, ceux qui les peuplent et tout ce qui fait le charme de cette cité. Y relever ces détails qui ne se remarquent plus, ces injustices qui persistent, cet art qui pousse à même la rue pour tenter de fissurer le béton du repli. « Je sais parfaitement qu’à peine le texte imprimé, la ville, organisme vivant, aura déjà changé de visage », souligne-t-elle. Alors l’écrire. Pour pouvoir, un jour prochain, et comme dans un miroir, s’y souvenir.

Stéphane Bataillon (@sbataillon)

Retrouvez ce poème dans La Croix l’Hebdo du 2 juillet 2021

UPPLR #83 : Nous n’avons jamais assez de poids, par Jean-Louis Giovannoni

Nous n’avons jamais assez de poids.

Toujours ce besoin de construire
de fixer.

Toute chose
est un repère

un lieu
dont on peut s’éloigner

revenir
sans se perdre.

Mais rien n’a assez de poids
pour nous retenir.

Nous n’érigeons pas
finalement
nous plantons

et rien ne tient
tout à fait ses promesses.

Dispersion.

Infime travail
de l’usure.

Jean-Louis Giovannoni

Le visage volé, Poésies complètes 1981-1991,
Éditions Unes, 240 p., 25 €

Écoutez ce poème (lecture Stéphane Bataillon):

 

Entrer dans l’univers de Jean-Louis Giovannoni, c’est se mettre à l’écoute de mots qui résonnent comme des pierres. Pierres d’un jardin de rêve, où l’épure minérale fait remonter à la surface nos émotions pour les traduire, leur donner consistance, imperfections comprises. Commencée en 1975 avec Garder le mort, l’un des grands livres autour du deuil et de ses gestes, l’œuvre de Giovannoni a poursuivi, en poésie, la veine du dépouillement. S’il recourt souvent aux images de la nature élémentaire, c’est moins par volonté d’enchantement que par un souci de renforcer le corps, la posture intérieure, tel un samouraï dont la seule présence suffirait à assurer la défense de ce qui est précieux. Ce recueil, rassemblant dix ans d’écriture poétique, en résonance avec des voix comme celles de Guillevic ou d’Edmond Jabès, est un livre important. Un livre de questions et de doutes réduits à l’essentiel pour continuer la route. «Naître, écrit-il, ce n’est pas pouvoir/se tenir en un lieu//mais toujours aller/dans ce qui s’éloigne. »

Stéphane Bataillon

Retrouvez ce poème dans La Croix l’Hebdo du 22 mai 2021

UPPLR #82 : La cueillette des mûres, par Pierre Tanguy

J’ai toujours cueilli des mûres.
Je suis du côté des femmes.
Les hommes vont à la pêche ou à la chasse.
Les femmes cueillent, recueillent, accueillent.

Les mûres ne demandent qu’à être cueillies,
les femmes l’ont compris.
Elles le font sans effraction, sans violence.
Elles cueillent.

Pierre Tanguy

La cueillette des mûres, La part commune, 90 p., 13 €

Écoutez ce poème (lecture Stéphane Bataillon) :

Récolter des mûres, les regarder, les laisser résonner dans les expressions de la langue, en relever les occurrences dans la poésie du monde entier. Se définir, même, par rapport à elles, du cueilleur de la préhistoire au cuisinier moderne de succulentes confitures. Dans ce petit livre, Pierre Tanguy, dont les mots de son sensible Petit carnet de paternité (La part commune, 2010) nous avaient durablement touchés, tourne autour de ce fruit sauvage pour dire en poésie son rapport au monde, entre émerveillement ininterrompu et regrets nostalgique d’un temps qui perdrait l’habitude de ces contacts simples avec le vivant. Pour se consoler, et nous donner envie de repartir à la cueillette, il cite, entre autres, le poète palestinien Mahmoud Darwich : « Tout ce que tes petites mains n’atteignent pas / t’appartient si tu maîtrises l’écriture. / Qui écrit une chose la possède. »

Stéphane Bataillon (@sbataillon)

Retrouvez cet article dans La Croix l’Hebdo du 17 mars 2021.

UPPLR #81 : Élévation, par Charles Baudelaire

Au-dessus des étangs, au-dessus des vallées,
Des montagnes, des bois, des nuages, des mers,
Par delà le soleil, par delà les éthers,
Par delà les confins des sphères étoilées,

Mon esprit, tu te meus avec agilité,
Et, comme un bon nageur qui se pâme dans l’onde,
Tu sillonnes gaiement l’immensité profonde
Avec une indicible et mâle volupté.

Envole-toi bien loin de ces miasmes morbides ;
Va te purifier dans l’air supérieur,
Et bois, comme une pure et divine liqueur,
Le feu clair qui remplit les espaces limpides.

Derrière les ennuis et les vastes chagrins
Qui chargent de leur poids l’existence brumeuse,
Heureux celui qui peut d’une aile vigoureuse
S’élancer vers les champs lumineux et sereins ;

Celui dont les pensées, comme des alouettes,
Vers les cieux le matin prennent un libre essor,
– Qui plane sur la vie, et comprend sans effort
Le langage des fleurs et des choses muettes !

Charles Baudelaire

Les Fleurs du mal
, de 1868 à 2021, édition établie par Pierre Brunel, membre de l’Institut,
Calmann-Lévy, 320 p., 39 €

Écoutez ce poème (lecture Stéphane Bataillon) :


Les publications se succèdent pour célébrer le bicentenaire de la naissance de Baudelaire. Les éditions Calmann-Levy, éditeur historique du poète, republient à cette occasion Les Fleurs du mal dans leur édition de 1868 dite « définitive ». Une édition posthume, voulue par Baudelaire, mort en 1867 sans avoir pu achever la version ultime de son recueil. Elle le fût par son éditeur, Michel Lévy et son frère Calmann, avec l’accord des héritiers, sans les poèmes censurés mais avec, notamment, une importante notice de Théophile Gautier. Les amoureux du poète aux ailes de géant pourront y repérer les nombreuses variantes du corpus publié dans les trois éditions successives de 1857, 1861 et 1866. Établie et longuement préfacée par Pierre Brunel, cette belle édition reliée retrace le riche et tumultueux parcours de ces poèmes, au programme du baccalauréat 2021, qui nous élèvent à chaque relecture vers les sommets de notre langue.

Stéphane Bataillon
(@sbataillon)

(Article initialement paru dans La Croix L’Hebdo du 8 mai 2021)

UPPLR #80 : Faire une part du chemin, par Jean-Pierre Boulic

Faire une part du chemin. La nuit. En recevoir la confidence.
Le jour en révèle le secret ou ses lueurs ou le murmure.
Aller au long des chaumes des champs odorants après la moisson de juillet. Chercher à voir, toucher subrepticement l’ineffable de l’aube.
Connaître ces longues heures qui ne mènent à rien. La vérité se creuse
en petite humilité. Vivre. Seulement aller l’instant de ce dénuement
un chemin où s’élèvent des étincelles de poussière.

Jean-Pierre Boulic

L’Offrande des lieux, La part commune, 96 p., 13 €

Écoutez ce poème (lecture Stéphane Bataillon) :

Dans ce nouveau recueil, le poète Jean-Pierre Boulic reprend les thèmes qui lui sont chers, et qui lui sont inspirés par son ancrage en terres bretonnes. Nous emmenant sur les plages nues ou « dans la brume d’une saison humide », il exprime ici, avec souffle, une poésie souvent contemplative des éléments qui l’entourent. Ses mots portent aussi un peu de nostalgie, écrite là en une « poésie (qui) pleure en son langage d’amour » dans ce « monde au cœur endurci d’ennui ». Dans L’Offrande des lieux, on croise aussi des figures émouvantes, comme cette femme qui a passé sa vie à s’émerveiller « des gens et des nuits » dans sa maison blanche de cette petite ville côtière.

Loup Besmond de Senneville

(Article initialement paru dans La Croix L’Hebdo du 1er mai 2021

UPPLR #79 : Maison-tanière, par Pauline Delabroy-Allard

Dimanche 6 août

l’oiseau de feu
stravinsky dirige stravinsky
un vrai dimanche cette fois
la cloche de l’église le marché les fruits les légumes
le petit café de onze heures en terrasse
des invités invités à déjeuner dans le jardin
des miettes qui font une constellation
sur la nappe tachée de lumière
un bébé des chapeaux de paille peut-être une sieste
et même au loin le bruit d’un cirque
un dimanche bourgeois
je caresse l’idée de ne pas
revenir
de ne jamais rendre la maison tanière
princesse dans mon château fort
princesse autarcique
princesse aux ongles sales
sur la pochette du disque on peut lire cette histoire
Ravel ayant adoré le Sacre du printemps
composé après l’Oiseau de feu
dit à Stravinsky à propos de ce ballet
que voulez-vous
il fallait bien commencer par quelque chose
voilà
un vrai dimanche
il faudrait faire ça
oui
commencer par quelque chose

Pauline Delabroy-Allard

Maison-tanière, L’iconopop, 80 p., 13 €

Écoutez ce poème (lecture Stéphane Bataillon) :

 

Le premier recueil de Pauline Delabroy-Allard sort dans la jeune collection de poésie en poche L’iconopop. L’autrice de Ça raconte Sarah, roman d’une passion fulgurante paru aux éditions de Minuit en 2018, au large succès critique et public, propose avec ce Maison-tanière le journal poétique de l’écriture de ce roman et de ses conséquences. Poèmes datés et photos prises par l’autrice se mêlent autour d’une maison familiale, à la fois lieu de création et de refuge. Dans une première partie, « les jours absents », le recueil couvre la période de gestation du roman. Les références à la musique, de Beethoven à France Gall et aux Sex Pistols, pochettes de vinyles peuplant ce lieu à l’appui, sont omniprésentes. Les notes résonnent avec humour et violence mêlées, comme pour mieux électriser l’acte d’écriture. La seconde partie, « les jours couchés », correspond au temps de l’intense médiatisation de la sortie de son livre. La maison de l’enfance devient alors le lieu propice à la redécouverte du calme et de l’introspection. Un livre intime, très attachant.

Stéphane Bataillon
(@sbataillon)

Retrouvez ce poème dans La Croix l’Hebdo du 23 avril 2021

UPPLR #78 : Marguerites, par Louise Glück

Vas-y : dis ce que tu penses. Le jardin
n’est pas le monde réel. Les machines
sont le monde réel. Dis honnêtement ce que n’importe quel idiot
pourrait lire sur ton visage : nous éviter,
résister à la nostalgie
a du sens. Ce n’est
pas assez moderne, le bruit que fait le vent
dans un champ de marguerites : l’esprit
ne peut briller à sa poursuite. Et l’esprit
veut briller, de façon brute, comme
les machines brillent, plutôt
qu’aller en profondeur, comme, par exemple, des racines.
C’est très émouvant,
tout de même, te voir t’approcher
prudemment de la bordure de la prairie au petit matin,
lorsque personne ne peut
te voir. Plus tu restes au bord,
plus tu sembles angoissé. Personne ne veut entendre parler
des impressions du monde de la nature : on se
moquera encore de toi ; on t’affublera de mépris.
Quant à ce que tu entends là,
ce matin : réfléchis à deux fois
avant de confier à quiconque ce qui s’est dit dans ce pré,
et par qui.

Louise Glück

L’Iris sauvage, traduit de l’anglais (États-Unis)
par Marie Olivier, Gallimard, coll. « Du monde entier », 160 p., 17 €

Écoutez ce poème (lecture Stéphane Bataillon) :

 

Les vers de Louise Glück nous entraînent dans un étrange quotidien à l’aide d’une parabole mettant en scène un jardin et celui (ou celle) le cultivant, poète, dieu ou un peu des deux. Grande poétesse américaine jusqu’ici très peu traduite en français, le prix Nobel de littérature qui lui a été décerné en 2020 a permis la sortie de deux recueils dans la collection « Du monde entier » (Gallimard) : Nuit de foi et de vertu et L’iris sauvage. Sa poésie transcende volontairement le genre, en brouillant souvent l’identité de celui ou celle qui parle, pour mieux toucher le cœur de l’expérience humaine, du deuil, de la vieillesse ou d’une joie savourée avec la conscience de son extrême fragilité.

Stéphane Bataillon (@sbataillon)

Retrouvez ce poème dans La Croix l’Hebdo du 16 avril 2021

UPPLR #77 : Je n’aurais pas pu voir, par Thierry Radière

Ce n’est pas faute
de vouloir comprendre
mais à chaque fois
un bout de laine
un grain de sable
une particule de bois
s’immisce quelque part
et c’est foutu
il faut tout reprendre
à zéro
ou s’en contenter
si rien ne disparaît
et alors une fiction se prépare
mais elle est peut-être là
l’origine du malaise :
trouver une suite
jour après jour
à l’invention de son existence
qu’elle paraisse plus vraisemblable.

Thierry Radière

Entre midi et minuit, La Table Ronde, 336 p., 17 €

Écoutez ce poème (lecture Stéphane Bataillon) :

 

Avec son nouveau recueil, Thierry Radière tente d’inscrire les émotions qui remontent lorsque l’on imagine les moments de vie qui pourraient découler de l’observation du réel : un déjeuner espéré, qui se prépare enfin à partir d’un pot-au-feu qui mijote, de petits acouphènes provoqués par les pépiements de moineaux, qui font oublier les tourments intérieurs, une tasse de café livrant la chaleur nécessaire pour continuer d’inventer des personnages de fiction qui augmenteront les jours. Professeur d’anglais, nouvelliste, romancier et poète, Thierry Radière ne se contente pas d’une contemplation du monde. En dédiant beaucoup de ces poèmes à ses confrères en écriture, des grands anciens comme Federico García Lorca aux voix contemporaines telles que Perrine Le Querrec ou Charles Pennequin, il transforme l’acte d’écriture en main tendue et fraternelle. Un très bel ensemble qui, loin des postures et en résonance fréquente avec l’enfance, tente de transmettre ce qui fait le sel d’une existence parmi les autres.

Stéphane Bataillon (@sbataillon)

Retrouvez ce poème dans La Croix l’Hebdo du 9 avril 2021

UPPLR #76 : Dis-moi quelque chose, par Yves Namur

Dis-moi quelque chose
Sur lequel notre vie puisse s’élever

Un mot
Qui à lui seul pourrait ouvrir

Le silence les regards noueux
Et les portes de la fragilité

Yves Namur

Dis-moi quelque chose, Arfuyen, 156 p., 14 €

Écoutez ce poème (lecture Stéphane Bataillon) :

Au fil des quatre saisons, de l’automne à l’été, Yves Namur s’adresse à l’autre, à une amitié, incarnée dans ce tutoiement, à la fois intime et absolue, qui pourrait tous nous rassembler autour de ce qui est essentiel pour vivre. Malgré les tumultes, les incertitudes, les accidents. Une simple parole. Quelque chose « pour assécher nos larmes invisibles » comme « pour rallumer les lampes pauvres ». Les 115 poèmes composant cette grande suite adoptent une forme fixe et légère : des sixains délicats, sobres, sans cris. Yves Namur, l’une des grandes voix poétiques de la poésie belge, secrétaire perpétuel de l’Académie royale de langue et de littérature française de Belgique et éditeur (Le Taillis Pré et l’élégant Journal des poètes) nous livre en ce début de printemps ces mots très précieux pour ressourcer nos jours.

Stéphane Bataillon

Retrouvez ce poème dans La Croix l’Hebdo du 2 avril 2021

UPPLR #75 : Comme Noé, par Abdellatif Laâbi

Comme Noé
je construis
– juste en imagination –
une arche où accueillir
deux représentants
heureux ou malheureux – qu’importe –
de chaque espèce amoureuse
La suite serait conforme en tous points
aux récits
sacrés et profanes
Ainsi
comme l’humanité pour Noé
j’aurais sauvé
de l’amour
le bien, le mal
et l’énigme insondable

Abdellatif Laâbi

Ce que poète désire. Anthologie de poèmes pour la jeunesse,
illustrations de Laurent Corvaisier, Rue du monde, 112 p., 17,80 €

Écoutez ce poème (lecture Stéphane Bataillon) :

 

Face à toutes les violences et les empêchements, Abdellatif Laâbi oppose « un appétit d’avenir » et « juste trois jours/où l’amère réalité acceptera/de se soumettre au rêve » afin de contempler « telle ou telle beauté/que dans notre cécité actuelle/nous n’arrivons plus à discerner ». Né à Fès en 1942, fondateur de la revue Souffles au Maroc en 1966, révolutionnant la poésie arabe, emprisonné dix ans pour délit d’opinion puis exilé en France, ce grand poète, prix Goncourt de la poésie en 2009 et grand prix de la francophonie de l’Académie Française en 2011, propose une anthologie personnelle originale. Un choix d’une cinquantaine de poèmes destinés aux adolescents, magnifiquement illustrés par Laurent Corvaisier et présentés par thèmes, pour entrer dans une poésie à la fois tendre et tendue, ne renonçant jamais à la révolte contre l’injuste.

Stéphane Bataillon

Retrouvez ce poème dans La Croix L’Hebdo du 27 mars 2021

UPPLR #74 : La science a ses limites, par Thomas Vinau

Ils font des petits guides plastifiés
pour reconnaître les papillons
les plantes ou les oiseaux
c’est bien pratique un petit guide
pour distinguer classer et nommer
la beauté
mais je me dis qu’il en manque quelques-uns
dans la collection
il en faudrait sur la lumière sur la poussière
sur la taille des flaques sur les ailes
d’insectes
sur les traces sales des gouttes de pluie
sur les sourires d’inconnus sur les rêves
sur les coupes de cheveux improbables du réveil
sur les dimanches inutiles sur les odeurs
d’enfance
sur les matins
sur les broutilles les vétilles les pacotilles
sur les bords de route
sur les parfums d’oreillers tièdes
et bien entendu
sur la géographie complète
de ton ventre

Thomas Vinau

Le Cœur pur du barbare, Le Castor astral coll. « Poche/poésie », 256 p., 9 €

Écoutez ce poème (lecture Stéphane Bataillon) :

Thomas Vinau rêve d’Amérique, celle de Chet Baker, de Steve McQueen et de son idole littéraire, Richard Brautigan. Avec les hauts et les bas qui électrisent l’existence. Ce nouveau recueil de poèmes, par l’auteur de nombreux ouvrages attachants dont le roman Ici, ça va (10/18), rassemble des textes courts, où la tendresse, l’humour et une forme légère d’autodérision permettent d’intensifier les jours, au son d’une bande originale, rock et jazzy, du film de nos vies. Ce livre inaugure également la nouvelle collection de poésie en poche à prix démocratique des éditions du Castor astral. Une heureuse initiative pour fêter le Printemps des poètes.

Stéphane Bataillon (@sbataillon)

Retrouvez ce poème dans La Croix L’hebdo du 20 mars 2021.

UPPLR #73 : Autrefois, par Jean-Marie Guinebert

J’ai autrefois
Pieusement étudié
Le bond de la sauterelle
Et le dépli de la fougère
Entendu le pronostic
De mon avenir
Dans le meuglement des vaches
À l’heure du retour à l’étable
Lu les auspices
À la blancheur mousseuse
Du lait tiède
J’avais créé le monde alors
À ma seule image
À ma seule mesure
Alors tout était.

Jean-Marie Guinebert

Écoutez ce poème (lecture Stéphane Bataillon) :


Une poésie lyrique, tournée vers une formulation dépouillée des souvenirs, des détails relevés, des rapports à un temps qui passe et que le poète ne cherche pas à rattraper, conscient d’une finitude de laquelle il s’approche parfois pour mieux la repousser. Les vers de Jean-Marie Guinebert, né en 1966, tissent les images pour créer une mythologie minuscule, n’hésitant pas à convoquer les héros du panthéon grecs, l’élan d’un Dante ou la lutte avec l’ange de Jacob. « Il fut un temps / Bref et beau / Durant lequel // Je remis mon destin à la / Merci des astres / Et aux caprices d’enfance // Réunis comme la foudre des dieux // Entre des mains douces », écrit-il, mêlant constamment tendresse et puissance de vivre dans cet ouvrage particulièrement bien édité, à la maquette moderne et élégante.

Stéphane Bataillon

Retrouvez ce poème dans La Croix L’hebdo du 13 mars 2021.

UPPLR #72 : Le dernier livre de Madrigaux, par Philippe Jaccottet

Les ruisseaux se sont réveillés.

La voix moins claire s’entrelace à la plus claire
comme se tressent leurs rapides eaux.

Pour qu’on me lie avec des liens pareils,
je veux bien tendre les deux mains.

Ainsi lié, je me délivre de l’hiver.

Philippe Jaccottet

Le dernier livre de Madrigaux, Gallimard, 48 p., 9 €

Écoutez ce poème (lecture Stéphane Bataillon) :

Ce sont les derniers à paraître. Une trentaine de poèmes, rassemblés dans un mince livre, qui célèbrent une forme libre et classique de la poésie : le madrigal. Quelques mots lancés pour tenter de séduire l’aimée, qu’elle soit réelle, fictive ou incarnation d’une vie toujours en alerte. À 95 ans, Philippe Jaccottet nous a quittés le 24 février (lire La Croix du 25 février). C’était un « géant » de la poésie, même si le mot lui convient mal, lui si attaché à une forme de discrétion tranquille. Fait rare, il avait eu droit de son vivant à un volume dans La Pléiade. Reste son œuvre, ses traductions d’Homère ou de Rilke et ses vers rapportant les senteurs de la Drôme, où il vivait, ou de cette Italie qu’il adorait. S’en dégage une joie profonde, ayant traversé les ombres, concentrée vers la contemplation d’une nature en constant renouvellement. Lire Jaccottet, c’est boire à la source d’une parole amie, apte à éclairer notre quotidien de sa tendre lumière d’hiver.

Stéphane Bataillon

Retrouvez ce poème dans La Croix L’Hebdo du 6 mars 2021

UPPLR #71 : Marie-Lou-le-monde par Marie Testu

Les enfants quittent leurs parents en quête de
Rêves ou simplement pour se dire que
Les choses peuvent changer

Ce soir, j’ai 17 ans et je ne l’ai dit
À personne

Ma voix se distingue à peine
Des échos au-dehors
Je ne comprends pas encore
La douleur de n’avoir que des souvenirs

Le visage de Marie-Lou s’érige
En lever de soleil

Marie Testu

Marie-Lou-Le-Monde, Le Tripode, 120 p., 13 €.

 

Écoutez ce poème (lecture Stéphane Bataillon) :

 

C’est un roman en vers. C’est une histoire d’amour et de passion adolescente racontée sous forme d’un grand poème, fluide et contemporain.
La narratrice, 17 ans, s’est éprise d’une amie de lycée, Marie-Lou. Dans un monologue intérieur parcourant une année scolaire, ce sont tous les soubresauts du corps, toutes les confrontations à l’autre, étranger et intime, qui se succèdent. Pour son premier roman, Marie Testu, née en 1992, invente un mode de narration très original, qui fait ressentir au plus proche, par l’usage de la forme poétique, la fulgurance et les doutes des premières passions amoureuses. Une écriture à la fois forte et ciselée pour faire remonter, en chacun de nous, les émotions fondatrices des premiers désirs.

Stéphane Bataillon

(Chronique initialement parue dans La Croix L’Hebdo #71 du 26 février 2021 et sur le blog https://poesie.blogs.la-croix.com/ )

UPPLR #70 : Archéologie, par Marina Poydenot

On a trouvé à Ur, sous les sables
un amas de tessons lapis-lazuli.
Ils formaient sans doute une scène royale
incrustée sur l’âme boisée
d’une harpe aujourd’hui perdue.

Il dépend de toi que les yeux immenses
des figurines d’Ur échangent à nouveau
leurs regards de charbon naïf.
Mais pour que l’âme obscure en toi se laisse voir
et se mette à chanter

suffira t-il d’un archéologue ?

Marina Poydenot

D’un pas de flamme, Préface de Jean-Pierre Lemaire, éditions Unicité, 146 p., 15 €.

 

Écoutez ce poème en audio (lecture Stéphane Bataillon) :

 

Musicienne, poète mais aussi bibliste et sœur consacrée dans la communauté du Chemin-Neuf, Marina Poydenot poursuit dans son nouveau recueil l’élaboration d’une poésie au plus proche de la parole et des figures de la Bible, pour tenter une nouvelle formulation : « Tu entends les voix fraternelles/comme hissée au-dessus d’elles-mêmes/par la flamme du chant/espérant la clé silencieuse/de chaque mot, chaque lettre du psaume. » Ces poèmes déambulent des campagnes de l’enfance au métro parisien, du calme des églises à la chaleur de l’Ombrie. Les nombreuses références s’intègrent à l’expérience d’une vie pleinement engagée et participent à dire la joie des jours passés en musique, en prières, en étonnements. Il y a là quelque chose d’un renouveau d’une poésie chrétienne, dépouillée des lourdeurs grâce au regard amoureux porté sur chaque chose, chaque émotion.

Stéphane Bataillon

(Chronique initialement parue dans La Croix L’Hebdo #70 du 19 février 2021 et sur le blog https://poesie.blogs.la-croix.com/ )

UPPLR #60 : Au nord du rempart par Li Bai (traduction J.M.G Le Clézio)

Au nord du rempart se dressent les montagnes vertes
La ville, à l’est, est ceinte par les eaux blanches
C’est ici même que nous allons nous séparer
Et commence pour chacun la longue marche solitaire
Les nuages flottants reflètent l’état d’âme du voyageur
Le soleil couchant comprend si bien les sentiments de l’amitié
Un geste de la main et à chacun sa route
Laissons les hennissements des chevaux entrer en résonance

Li Bai

Traduit par J.M.G. Le Clézio et Dong Qiang
Dans Le Flot de la poésie continuera de couler, Philippe Rey, 208 p., 20 €.

Écoutez ce poème (lecture Stéphane Bataillon) :

 

Le nouvel ouvrage de J.M.G. Le Clézio, prix Nobel de littérature en 2008, est un essai sensible qui nous entraîne à la découverte des poètes chinois de l’époque Tang (618-907). Une période furieuse, secouée par le bruit des armes, les cris de l’amour et l’ivresse procurée par le vin sous le ciel de paysages magistraux. Autant de sujets d’inspiration pour des poèmes qui chantent aussi, en contrepoint, les tremblements plus subtils d’une nature devant laquelle l’homme se prosterne. À côté de Wang Wei ou Bai Juyi, Li Bai fut l’un de ces poètes aventuriers et contemplatifs. Il est en exil lorsqu’il répond avec ces vers à son ami Du Fu, également poète, qui s’inquiète d’être séparé de lui.

La traduction de ces poèmes est le fruit d’un compagnonnage entre l’écrivain J.M.G. Le Clézio et le professeur Dong Qiang de l’université de Pékin, également poète et calligraphe. Ses œuvres, mêlées à d’autres pièces de l’art chinois, permettent de s’évader sur les anciens sentiers de l’empire du Milieu, quand les lucioles rythmaient encore la nuit.

Stéphane Bataillon

Chronique initialement parue dans La Croix L’Hebdo du 2 janvier 2020.

Chronique poésie sur RCF du 14 décembre 2020 : Colette Nys-Mazure

Retrouvez l’émission “Au pied de la lettre” du 14 décembre 2020 présentée par Christophe Henning sur RCF, avec notre chronique poésie de la semaine consacré au nouveau recueil de Colette Nys-Mazure, “Chaque aurore te restera première”, publié à l’Atelier des Noyers.

Écoutez la chronique (à 47’10) :

 

Avec, au programme de cette émission : L’appel de la forêt a une sonorité particulière pour Édouard Cortès et Cyril Gély, le crissement d’une cabane dans les bois pour l’un et les notes d’un violon italien pour l’autre.

Chronique poésie sur RCF du 7 décembre 2020 : Anthologie personnelle de Charles Juliet

Retrouvez l’émission “Au pied de la lettre” du 7 décembre 2020 présentée par Christophe Henning sur RCF, avec notre chronique poésie de la semaine consacré à l’anthologie personnelle de Charles Juliet parue dans la collection poésie/Gallimard :

Écoutez la chronique (à 54’17) :

Avec, au programme de cette émission : Nos vies peuvent être bouleversées en un instant. Ces turbulences imprévues sont au coeur des romans d’Hervé Le Tellier, prix Goncourt 2020 et de Caroline Tiné.