Je me suis créé écho et abîme, en pensant. Je me suis multiplié, en m’approfondissant. L’épisode le plus minime – un changement né de la lumière, la chute enroulée d’une feuille, un pétale jauni qui se détache, une voix de l’autre côté du mur, et les pas de la personne qui parle mêlés aux pas de celle qui probablement l’écoute, le portail entrebâillé sur le vieux jardin, la cour s’ouvrant sur l’arc des maisons rassemblées sous la lune –, toutes ces choses, qui ne m’appartiennent pas, retiennent ma méditation sensible dans les liens de la résonance et de la nostalgie. Dans chacune de ces sensations je suis autre, je me renouvelle douloureusement dans chaque impression indéfinie.
Je vis d’impressions qui ne m’appartiennent pas, je me dilapide en renoncements, je suis autre dans la manière même dont je suis moi.
Fernando Pessoa (sous le nom de Bernardo Soares)
Le Livre de l’intranquillité,
in Je ne suis personne, une anthologie
Traduction actualisée du portugais et de l’anglais par Michel Chandeigne, Françoise Laye, Patrick Quillier et autres.
Éd. Christian Bourgois, coll. Satellites, 432 p., 12 €
La vie de Fernando Pessoa fut des plus banales : une carrière rangée d’employé de bureau, un tempérament solitaire et casanier dans sa ville de Lisbonne, quelques poèmes publiés ici ou là avant sa mort, à 47 ans, en 1985. Rien qui ne pouvait laisser deviner l’immense auteur qui gardait au secret six mille pages de vers et de prose, variant son style et inventant de multiples signatures fictives, qui sont autant d’écrivains différents peuplant son imaginaire : Pessoa, mais aussi Bernardo Soares, Alberto Caeiro, Ricardo Reis, Alvaro de Campos… Autant d’hétéronymes qui feront de lui, au fil d’une œuvre marquée par des jalons comme Le Livre de l’intranquillité, un « poète total », et le plus grand des poètes portugais. Il désirait, par l’écriture, « tout sentir de toutes les manières ». Cette très belle anthologie de poche, élaborée en puisant dans les neuf volumes rassemblant son œuvre chez Christian Bourgeois, permet d’expérimenter les délices de ce jeu de miroirs littéraires infini.
Stéphane Bataillon
(Initialement publié dans La Croix l’hebdo n°317 du 23/01/2026)