Un poème pour la route #337 : « Bonheur », de Mary Olivier

Encore peu connue de ce côté-ci de l’Atlantique, Mary Oliver (1935-2019) est pourtant l’une des grandes voix de la poésie américaine contemporaine. Son recueil American Primitive, pour lequel elle a obtenu le prix Pulitzer de poésie en 1984, est enfin traduit en français. Une invitation à entrer dans une œuvre habitée par la nature et le souffle des grands espaces.

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L’après-midi j’ai observé
l’ourse ; elle cherchait
le coffre secret de la douceur :
le miel, que les abeilles stockent
dans les cavités douillettes des arbres.
Bloc d’un noir de ténèbres, elle grimpait
d’arbre en arbre en se traînant
à travers bois. Et puis
elle l’a trouvée ! La miellerie aussi profonde
que le bois de cœur, et a plongé dedans
au milieu de l’essaim d’abeilles – miel et rayons
qu’elle a léchés, mordillés et vidés
avec ses ongles noirs jusqu’à

ce qu’elle soit peut-être repue ou somnolente, ou peut-être
un peu ivre et que le tapis-brosse
de ses bras soit tout gluant,
et commence à fredonner et à se balancer.
Je l’ai vue lâcher les branches,
je l’ai vue lever son museau tout emmiellé
dans les feuilles, et ses gros bras,
comme si elle voulait voler –
une énorme abeille
toute de douceur et d’ailes –
dans les prairies, la perfection
du chèvrefeuille, des roses et du trèfle –
pour flotter et dormir dans les fins voilages
se balançant de fleur en fleur
jour après jour radieux.

Mary Oliver
Amérique Primitive
Avant-propos et traduction de l’anglais (États-Unis) de Cécile A. Holdban et Thierry Gillybœuf, Poesis, 128 p., 12 €.

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« Instruction pour vivre sa vie : Être attentif. S’émerveiller. Le raconter. » Le projet de Mary Oliver (1935-2019), originaire de l’Ohio, aux États-Unis, et autrice d’une trentaine de recueils de poésie et d’essais, tient en quelques mots. Dans ses poèmes, la nature bourgeonne, les vents et les eaux chuchotent, les lumières et les corps se mêlent. Une nature entière, celle des grands paysages américains, consignée dans les pages telles les feuilles dans un herbier. Amérique primitive, son recueil, qui reçut le prestigieux prix Pulitzer en 1984, est pour la première fois traduit en français et inaugure une toute nouvelle collection d’ouvrages faisant suite à l’importante anthologie « Habiter poétiquement le monde » chez le même éditeur, Poesis. L’occasion d’un beau voyage, en prévision de l’été.

Stéphane Bataillon

(Article initialement paru dans La Croix l’Hebdo n°337 du 11 juin 2026)

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