UPPLR #221 : Combien de fois tu auras patienté, par Arthur Scanu

Combien de fois tu auras patienté
Que je m’endorme
Pour tolérer de pleurer rien qu’un peu ?

Combien de fois tu as rêvé
D’un réveil un dimanche
Avec rien de changé sinon mon grand sourire
Sur mon visage enfin guéri
Pour qu’on commence enfin à épuiser
La longue liste de nos rêves ?

Combien de fois tu n’as rien dit ?

Combien de vies me faudra-t-il
Pour te rendre un centième
De ce que tu mérites ?

Quelques millions de vies peut-être
Même si je sais bien
Que tu répéteras, pour ces millions de vies,
Que je ne te dois rien.

Arthur Scanu
Second souffle, 58 p., offert par l’association Respiracteurs

 

Écoutez le poème (lecture Stéphane Bataillon) :

 


Arthur Scanu est un jeune poète, né en 1995. Il anime le collectif d’expérimentation poétique Pan 21 et a publié un premier recueil Je crois que je viens de mourir en 2021 (Ed. 10 pages au carré). Arthur Scanu est aussi un fils, dont le père Patrice est atteint depuis une vingtaine d’années par la bronchopneumopathie chronique obstructive (BPCO). Une maladie respiratoire chronique lourdement handicapante. Après s’être renfermé sur sa maladie, ce dernier a décidé de créer une association, les Respiracteurs, pour recréer du lien. Entre les malades, leurs accompagnants, le grand public. Il a proposé à son fils, qui a grandi avec lui et la maladie depuis qu’il a 7 ans, d’écrire des poèmes. Pour tenter de dire ce qu’on n’ose souvent pas aborder, parce que tout l’espace disponible est souvent déjà pris par la pathologie. « Et tu voudrais trouver les mots pour expliquer/l’urgence qui te guide. » Car après la sidération du diagnostic, les regrets, les soutiens, il faut vivre avec. Chaque jour. Avec la peur qu’une parole de trop renforce la menace, la crise ou la poussée. Blesse la dignité. Ce recueil, offert aux différents publics que touche l’association, permet de retrouver l’énergie d’en reparler ensemble, au plus intime, avec une écriture d’une force rare. D’enlacer le proche aimé, et d’oublier, le temps de quelques vers partagés, que la vie, un jour, a basculé. Un cadeau d’un fils à son père, d’un humain à un autre humain, qui touche au cœur.

Stéphane Bataillon

Paru dans La Croix l’hebdo du 23 février 2024