Nous avons traversé en ombres maladives
Tous les effondrements d’un monde condamné
Nous avons bien souvent regretté d’être nés
Dans un pays maudit, une époque tardive.
Nos ancêtres ont failli, n’ont laissé que décombres
Pour marquer leur passage
Et nous avons vécu la pauvre vie des ombres
Sans amour, sans partage.
Aucun d’entre nous n’a réussi
À reformer des liens sensibles
Nos corps écrasés, aplatis,
Secoués de convulsions pénibles
Traversant lentement les contrées solitaires,
De pâles survivants regroupés en factions
Consentent sans un mot à leur disparition,
Au terne écrasement d’une mort ordinaire
Avant de crier de terreur
Devant l’abîme sans pardon,
De se voir refuser le don
D’un dernier instant de bonheur.
Michel Houellebecq
Combat toujours perdant
Flammarion, 72 p., 12 €.
« Noir c’est noir, il n’y a plus d’espoir », ne peut-on pas s’empêcher de fredonner en lisant le nouveau recueil de Michel Houellebecq, plus grand poète français contemporain si l’on se base sur les chiffres de vente de ses ouvrages. Il y a quelque chose d’étrange dans cette poésie rimée comme autrefois. Une ambiance lourde, solitaire, décharnée. Dures vies, espaces mornes, détresses que l’on ne souhaite à personne. Rien, ici, qui ne semble pouvoir être sauvé. Avec Combat toujours perdant, Houellebecq propose une variation sur le memento mori, le « souviens-toi que tu vas mourir ». Un chant funèbre résonnant avec les lamentations du psalmiste, mais où l’on peine à trouver les lueurs susceptibles de conserver des paroles qui ne se changent pas « en hurlements immondes ». C’est le rôle que l’écrivain choisit, prophète de malheur misanthrope. C’est son style. Beaucoup aiment. Ses admirateurs pourront retrouver quelques-uns de ces textes mis en musique avec Frédéric Lo, dans un album de douze chansons inédites tout juste paru, Souvenez-vous de l’homme et retrouver les deux artistes pour dix concerts à La Scala Paris, à partir du 8 avril.
Stéphane Bataillon
(Initialement publié dans La Croix l’hebdo n°323 du 6/03/2026)