UPPLR #334 : « Au travail », d’Andrea Thominot

Dans son recueil Depuis quand les oiseaux, Andrea Thominot, inventeur d’une langue tendre et précise pour adoucir les jours et nos médiocrités, évoque notamment l’homme au travail.

au travail
tout le monde a un visage
de loin tout le monde a le même visage
un seul et unique visage
même pas vraiment un visage
seulement des bras et des gestes
les mêmes tous les jours
les mêmes bras et les mêmes gestes
précis et calculés

tout le monde à sa place
tout le monde à son geste
toujours le même pas le choix
il faut faire vite et bien
il faut faire vite et mieux
que le bras d’à côté
sinon d’autres viendront faire le même geste
plus vite et mieux que toi
il ne faut pas croire
que ton geste vaut mieux qu’un autre

il ne faut pas croire
que ton geste que ton bras
te donnent droit à un visage
qu’on saura reconnaître.

Andrea Thominot
Depuis quand les oiseaux
Cheyne Éditeur, 64 p., 17 €

Le ciel, des morceaux de miroirs, des visages qui s’y reflètent. Un travail dont on n’a jamais rêvé mais qui laisse le temps de rêver. À des oiseaux, par milliers, qui couvriraient le ciel. À un musée vide, à un crabe dans la baignoire auquel se confier. Andrea Thominot, né en 1996, Prix de poésie de la vocation en 2023 pour On a peur mais ça va, chez le même éditeur, invente une langue tendre et précise pour adoucir les jours et nos médiocrités : « mes défauts, je les écris le plus petit possible / comme ça / pour les faire discrets ». Il se raconte, face à la recherche d’un emploi, au regard des autres et de ce qu’il doit inventer pour donner le change d’une vie sans exploits. Et il arrive à nous toucher, à nous donner envie, malgré les drôles d’oiseaux qui, comme dans le film d’Hitchcock, prennent le ciel d’assaut, à désirer encore. « Le futur a des ailes dont il doit tout apprendre » et ce recueil nous offre la poésie dont nous avons besoin.

Stéphane Bataillon

(Article initialement paru dans La Croix l’Hebdo n°334 du 21 mai 2026)

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