UPPLR #200 : Charité, par Siamento (La Coopérative)

Dieu, éloigne tes criminels et l’effroi de leurs sabres
Du chevet des malades et des abandonnés !
Et que la fureur de tes eaux s’apaise,
Pour que les condamnés à mort dans les bateaux d’exil,
Bien qu’en te maudissant, agonisent en paix…
Je connais d’innombrables toits de misérables
Sous lesquels des générations nobles, les bras ouverts,
Attendent ton blé blond et évangélique
Et ta blanche charité qui ne mûrit jamais…
Voilà que tes esprits maléfiques brûlent les champs…
Et que les sommets de l’Ararat rougissent de sang…
Et voilà que tes faucilles d’or infernales
Passent à l’horizon en cherchant les cous des innocents…
Tandis que, au-delà, tous les anges de tes paradis,
Sur les terres fécondées par les soleils et les pluies,
À travers les granges que tes mains ont bénies,
Oh, sans pitié, sans pitié, sans pitié,
Ont semé la mort imminente pour nous tous
Par les graines de la ciguë et par le venin rouge.

Siamento

Ténèbres. Traduit de l’arménien par Ani Sultanyan, La Coopérative, 208 p., 20 €.

Ce serait comme le rythme et le cri d’un psaume encore inconnu. Qui derrière la colère sonnerait comme un aveu d’impuissance. Un appel au secours face à l’absence de Dieu alors que ses proches souffrent. L’Arménien Siamento, de son vrai nom Adom Yardjanian (1878-1915), était un poète « né pour chanter la joie ». Mais le génocide de son peuple par les Turcs teinte ses vers de sang. Cette première publication d’importance,
bilingue, de l’un des plus grands poètes arméniens du XXe siècle permet de se plonger dans des textes d’une incroyable force. Ils portent en eux la responsabilité d’une seule parole possible lorsque toutes les autres sont réduites à néant. Derrière la violence des images, sourd une espérance fondamentale pour ne pas se résoudre à céder face au mal, sans jamais détourner le regard.
Stéphane Bataillon

(Article initialement paru dans La Croix L’Hebdo n°200 du 22 septembre 2023)