Mortelle Adèle : Antoine Dole, à la lumière de l’enfance

Portrait initialement paru dans le cahier Livres&idées de La Croix du jeudi 4 juin 2020 et article dans La Croix L’Hebdo du vendredi 5 juin 2020.

Littérature jeunesse // Créateur de la série de bande dessinée phénomène « Mortelle Adèle », illustrateur et romancier, ce créatif passionné porte au cœur sa responsabilité d’auteur pour la jeunesse.

Il faut savoir être patient pour se faire dédicacer un album de Mortelle Adèle. Parfois jusqu’à quatre heures de file d’attente dans certains salons, tant sont nombreux les fans de cette petite fille de papier, héroïne de 17 albums vendus à 3 millions d’exemplaires, dont le dernier volume sort ces jours-ci (1).

Son créateur, Mr Tan, pseudonyme d’Antoine Dole, est un créatif hyperactif de 38 ans dont la bibliographie atteint déjà les 100 titres. Scénariste de plusieurs séries, romancier avec une dizaine de romans pour jeunes adultes (Météore, chez Actes Sud Junior, paru en début d’année), il est également photographe et met en scène des figurines japonaises qui lui permettent de créer des mondes en miniature, les Nendo stories.

Victime de violences scolaires

Mortelle Adèle, c’est la cruauté jubilatoire et décalée de la famille Addams rencontrant la lucidité de Mafalda, célèbre petite héroïne féministe et engagée de l’Argentin Quino, une de ses lectures d’enfance. « Dans ma ville natale, à Chambéry, la vie était tranquille. Les comic-strips, avec leur rythme rapide, bousculaient ma vision du monde », se souvient Antoine Dole. Mais c’est une blessure qui a provoqué la naissance de son personnage. « Au collège, à 14 ans, j’ai été victime de violences scolaires. Trop timide, je n’ai pas réussi à en parler aux adultes. » À la place, il invente Adèle, son double en négatif. « Un caractère qui ne se laissait pas faire, qui s’imposait, et qui prenait le dessus sur les autres. »

Durant cette période, ses camarades lui cassent l’os du pouce droit, celui avec lequel il dessine. « Ça ne s’est pas bien remis et j’avais mal lorsque je dessinais trop longtemps. » C’est entre autres pour cela qu’il s’adjoint une dessinatrice pour lancer la série en 2012. Miss Prickly pour les sept premiers tomes puis Diane Le Feyer depuis 2014. « J’aurais aimé continuer de dessiner Adèle moi-même, mais j’avais ces douleurs et pas assez confiance pour tenir le rythme de quatre albums par an pour lancer le personnage », confie-t-il. Un mal pour un bien. Aujourd’hui, avec Diane, ils forment un vrai duo. « C’est devenu une grande amie. Nous sommes complémentaires et sur la même longueur d’onde, sur cette responsabilité d’auteur jeunesse qui aide à faire grandir les enfants. Je suis heureux qu’on vive cette aventure ensemble ! »

Souvent, durant ses séances de dédicace, Antoine Dole rencontre des enfants un peu en décalage, qui manquent de confiance en eux, ou victimes, eux aussi, de violences. « Adèle m’a permis de me construire et de me découvrir pour survivre à une adolescence compliquée. Qu’elle joue ce rôle auprès d’autres enfants aujourd’hui est très émouvant », se réjouit-il.

Un lien très fort existe entre le personnage et ses lecteurs. Les auteurs tentent de répondre à chaque courrier pour le renforcer. Un autre héritage de l’enfance, heureux celui-ci. « Ma mère nous élevait seule avec mon frère et ma sœur. Elle cherchait toujours à rendre le quotidien magique. Quand j’avais 6 ans, elle m’a fait écrire une lettre à la maison de disques du groupe Niagara dont j’étais fan. Quelques semaines plus tard, je reçois une réponse de la chanteuse Muriel Moreno, avec des photos faites exprès pour moi. Qu’elle m’ait consacré ce temps a été fondamental. Elle m’a donné de l’importance. Ces petits gestes, cette générosité reçue à des moments clés de sa vie peuvent vraiment faire bouger des choses. »

Adèle a été créée avec un cœur d’enfant. « Et ça ne s’en est jamais éloigné. Quand j’écris ses gags, je redeviens l’Antoine de 14 ans. » L’année dernière, il est retourné dans son ancien collège pour raconter son parcours. « J’avais la boule au ventre, comme lorsque je subissais les brimades de mes camarades. Mais cette fois-ci, j’avais virtuellement deux millions de lecteurs avec moi. À la sortie, je me suis senti libéré. » Depuis, il n’a plus mal au pouce. « Je peux enfin dessiner à haute dose. Quelque chose s’est réparé. »

« Mes clients, ce sont les enfants »

Ses premiers albums en tant qu’illustrateur, un chez Actes Sud Junior et un nouveau héros pour les petits chez Bayard, sortiront prochainement. « Ce souci d’être au bon endroit de soi, pour briller plus fort et transmettre aux autres. Cette énergie-là, qui passe par la création, c’est le nœud de tout ce que je fais. » Il aimerait que le rôle des auteurs et de la littérature jeunesse soit mieux reconnu et valorisé : « Car en tant qu’auteur jeunesse, on construit des lecteurs, mais aussi des humains. Pour beaucoup d’enfants, le livre est la seule chose qui fait rentrer de nouvelles idées dans la maison, permet de respirer un peu. Le livre lie des gens et des solitudes entre elles. »

Mais il ne se trompe pas d’interlocuteurs. « Une amie architecte me dit souvent que dans son milieu, il faut d’abord comprendre qui est ton client. Moi, mes clients, ce sont les enfants. C’est leur satisfaction et ce que la série peut leur apporter de lumière en plus qui prime. » Sur Adèle et ses millions de copains, les projecteurs ne sont pas près de s’éteindre.

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Encadré : Un nouvel album et un roman explosifs

Dans le 17e tome de ses exploits, Mortelle Adèle veut tester… la gentillesse. Au fil de gags bien rythmés et poussant les situations burlesques jusqu’à leurs limites, elle en fait voir de toutes les couleurs à son entourage : sa grand-mère (qu’elle prend pour une sorcière), ses camarades, son chat Ajax, son amoureux transi Geoffroy ou ses (pauvres) parents. Mais les progrès de la science et du savoir méritent bien quelques sacrifices. Également en librairie, un roman original, pour déclencher chez les plus jeunes le goût de lire et le passage de la BD à la fiction, où Adèle invente un « détecteur de Mortellitude ». Une application numérique (2) accompagne cette sortie, pour renforcer l’univers et l’immersion des enfants dans ce monde qui porte haut la bizarrerie.

Stéphane Bataillon

Mortelle Adèle, tome 17 : Karmastrophique ! (Tourbillon, 80 p., 10,95 €) et Mortel un jour, mortel toujours ! (Bayard Jeunesse, 80 p., 9,95 €) de Mr Tan et Diane Le Feyer. (1) Karmastrophique !, Mr Tan et Diane Le Feyer, Tourbillon, 80 p., 10,95 €. (2) Application « Détecteur de mortellitude » sur iOS et Android.

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« Mortelle Adèle » de retour dans un 17e album

« Karmastrophique ! », le dix-septième album de Mortelle Adèle, phénomène de l’édition jeunesse écrit par Mr Tan et dessiné par Diane Le Feyer, sort ces jours-ci et se double d’un roman pour donner aux enfants le goût de la lecture.

C’est la nouvelle héroïne des cours de récré. Avec plus de 3 millions d’exemplaires vendus depuis ses débuts en 2012 et une popularité exponentielle chez les enfants de primaire et de début de collège, Mortelle Adèle (édité par Tourbillon, filiale de Bayard) est déjà déclinée sous forme de jeux de société, figurines, accessoires, applications, magazine et, bientôt, dessin animé. Adèle n’a pourtant aucun superpouvoir. À part un caractère en acier trempé, l’indépendance d’une montagne et une repartie à faire pâlir d’envie les Marx Brothers.

Autour d’elle, un petit monde d’enfer : les autres. Son amoureux transi, Geoffroy, les « victimes de la mode » Jade et Miranda, qu’elle méprise absolument, son chat Ajax, qu’elle repousse constamment, ses parents, qu’elle soumet à rude épreuve, et sa grand-mère qu’elle prend pour une sorcière.

Seul Magnus, son ami imaginaire, fantôme d’un guillotiné de 1789, trouve (un peu) grâce à ses yeux. Pourtant, le nouvel album annonce un retournement pour le moins surprenant : Adèle a décidé de devenir gentille. Tous aux abris ! D’inventions en expériences débridées, son champ des possibles, vu depuis le quartier général de sa chambre décorée d’un poster du Cri d’Edvard Munch, semble n’avoir aucune limite. Et tant pis pour les (nombreux) dégâts collatéraux. La liberté ne se négocie pas.

Lors des premières aventures d’Adèle, il y a huit ans, la violence apparente de certaines situations n’a pas manqué de faire hausser quelques sourcils : mais quel est ce personnage qui traite ses parents comme ses serviteurs, cherche à se débarrasser de son chat et crie « Poussez-vous les moches ! » à la place du cordial « Bonjour les amis » ? Le public visé, lui, n’en a cure et se délecte de ses situations poussées à l’extrême, pas dupes des ressorts de la comédie, tendance slapstick, fonctionnant à plein.

Des lecteurs en quête de leur propre puissance

Mais les raisons de ce succès sont plus profondes. Comme toujours dans ce cas, pas de recette magique, mais une alchimie particulière. Un rythme de narration très efficace, souvent en quatre cases, inspiré des comic strips américains (Calvin et Hobbes, Peanuts…). L’implication très importante des auteurs, qui répondent aux lettres des lecteurs et animent leurs personnages, proposant par exemple une activité par jour sur les réseaux sociaux pendant le confinement, créant un véritable « fan-club », le Club des bizarres.

Enfin, une raison d’être de cette héroïne qui résonne avec les préoccupations intimes des enfants de cet âge : Mr Tan, pseudonyme d’Antoine Dole, le prolifique créateur et scénariste de la série, a créé Adèle lorsqu’il avait 14 ans, pour combattre sa grande timidité et se créer un double qui oserait s’exprimer et s’imposer. Une échappée par l’imaginaire qui l’a grandement aidé pour supporter une période de harcèlement de la part de ses petits camarades de l’époque.

La série parie ainsi sur l’intelligence et l’intuition de ses lecteurs en quête de leur propre puissance, jouant sur le plaisir d’une transgression par procuration. Grâce à Adèle, l’enfant, garçon ou fille, peut se confronter aux limites et s’inventer tel qu’il veut être, avec ses différences, juste avant l’entrée dans la période compliquée de l’adolescence.

Pas besoin de chercher très loin pour recueillir des témoignages spontanés de ce succès, tant Adèle nourrit l’imaginaire de ses fans, même en confinement. « Ma fille de 9 ans se sent un peu différente, nous raconte une amie. Depuis qu’elle a découvert Mortelle Adèle et un “diplôme des bizarres” offert par sa marraine, cela l’a aidée à faire de sa différence une force. C’est stupéfiant ! Récemment, à un camarade qui lui disait “Tu es bizarre” elle a répondu : “C’est le plus beau compliment que l’on puisse me faire, je suis bizarre, je suis mortelle !” Et en plus, elle s’est mise à la lecture de romans ! »

Ce passage à la lecture, avec l’ouverture sur l’imagination qu’il offre à l’enfant, est un objectif revendiqué de Mr Tan et de la dessinatrice Diane Le Feyer. À côté du nouvel album, le premier roman de la série est sorti ces derniers jours.

Non pas une novélisation, adaptation littéraire des bandes dessinée existantes, comme cela se fait pour certaines séries ou dessins animés à succès, mais une histoire originale, avec son rythme propre, dans laquelle Adèle raconte sa nouvelle invention : un détecteur de « mortellitude ».

Il commence par cette dédicace : « Chers lecteurs, ce roman est pour vous. Vous qui avez pris plaisir à lire les 1 386 pages (pour le moment !) des aventures de Mortelle Adèle en bande dessinée sans vous en rendre compte. 1 386 pages. C’est incroyable, non ? Cela signifie qu’aucun livre ne peut plus vous résister à présent. Ne l’oubliez jamais. » Un sacré superpouvoir, partagé volontiers, à défaut de bonnes manières, avec une vraie générosité envers son petit public qui devient très grand.

Stéphane Bataillon

Karmastrophique !, Tourbillon, collection Globule, 80 p., 9,95 €.