Tolkien, la spiritualité du Seigneur des Anneaux

(Dossier initialement paru dans La Croix L’Hebdo du 26/10 2019)

L’auteur du Seigneur des Anneaux, J.R.R. Tolkien, a nourri son œuvre d’une forte dimension spirituelle. Une grande exposition à la Bibliothèque nationale de France est l’occasion d’en mesurer l’influence. Peut-être l’une des sources de son succès.

 

« Un Anneau pour les dominer tous, un Anneau pour les trouver, un Anneau pour les amener tous et dans les ténèbres les lier au pays de Mordor où s’étendent les ombres. » Ainsi commence Le Seigneur des Anneaux, l’un des dix livres les plus vendus au monde, entre la Bible et Le Petit Prince.

Plus de 150 millions d’exemplaires, en plus de 50 langues pour ce roman-fleuve, sorti en trois tomes au milieu des années 1950, dont la popularité n’a jamais cessé de croître. Dans les années 1960, les ventes s’envolent aux États-Unis.

En pleine vague hippie et new age, le roman devient un incontournable sur les campus universitaires. Le début d’un phénomène planétaire. Au Royaume-Uni, il est élu « livre du siècle » en 1997, et les trois films réalisés par Peter Jackson, au début des années 2000, séduisent les jeunes générations.

Une nouvelle « Tolkien-mania »

Et aujourd’hui ? Avec un film retraçant la vie de son auteur, le Britannique John Ronald Reuel Tolkien, sorti sur les écrans en juin dernier, des inédits traduits chez Christian Bourgois, son éditeur historique en France, une nouvelle série annoncée par Amazon, prévue en cinq saisons et couvrant les événements antérieurs au roman, et une exposition prestigieuse à la Bibliothèque nationale de France, les conditions pour une nouvelle « Tolkien-mania » sont réunies.

Pourtant, de prime abord, l’intrigue du Seigneur des Anneaux, semblable à bien des contes merveilleux, n’a rien pour déplacer les foules : Frodo Bessac, une petite créature timide du peuple des Hobbits, habite la Terre du Milieu, un continent imaginaire où se déroulent la plupart des intrigues de Tolkien.

Frodo se retrouve en possession d’un objet procurant le pouvoir absolu : l’Anneau unique. Son créateur, le seigneur des ténèbres Sauron, désire le récupérer et réduire tous les peuples de cette terre en esclavage.

Pour éviter cela, Frodo devra traverser des contrées inconnues jusqu’au cœur du noir pays de Mordor, fief de Sauron, afin de jeter l’objet maudit dans les flammes du volcan où il fût forgé. Il sera aidé dans sa quête par une équipe composée de neuf compagnons : quatre Hobbits, deux Hommes, un magicien, un nain et un elfe : la fraternité de l’Anneau.

Une accroche séduisante, mais qui peine à expliquer la passion que ce récit déclenche chez beaucoup, devenant souvent un compagnon de vie. Comme pour Loïc, Brestois de 41 ans, qui raconte ainsi ses vacances d’été, enfant, dans la famille de son beau-père, où il avait le sentiment de n’être ni accepté, ni aimé : « Le mois de vacances dans la maison familiale varoise, de mes 6 ans à mes 17 ans, ne fut jamais une parenthèse heureuse. Sauf lorsque l’œuvre de Tolkien, par magie, apparut entre mes mains vers 11 ans. Dès lors, chaque été fut consacré à la lecture et relecture du Seigneur des Anneaux, peuplant mon imaginaire de rêves épiques les yeux ouverts, lors des interminables repas, et emplissant pleinement les matinées et après-midi aoûtiennes. Tolkien a sauvé mes mois d’été et, quelque part, m’a construit un peu. »

Une œuvre-monde, un compagnon de vie

C’est qu’il y a bien plus qu’un simple livre. Né en 1892, Tolkien est un philologue passionné par l’histoire des langues, professeur à l’université d’Oxford et spécialiste reconnu de la littérature anglaise médiévale.

Orphelin à l’âge de 12 ans, il a hérité de sa mère une foi catholique, minoritaire dans son pays. Il ne publiera que deux livres de fiction de son vivant : un conte pour enfants, Le Hobbit, et Le Seigneur des Anneaux.

La face visible d’un iceberg littéraire constitué de milliers de pages, comprenant une mythologie et une généalogie complexe. Un univers traversé de part en part par un même souffle : une spiritualité originale, nourrie à plusieurs sources, qui résonne particulièrement avec les aspirations contemporaines. Sans doute l’une des explications de la fortune de cette œuvre-monde.

De quoi s’inspire-t-elle ? Nous abordons là un sujet sensible. Comme pour tout grand écrivain, chaque communauté de lecteurs désire ramener un bout de l’œuvre à ses propres vues. Concernant Tolkien, il suffit d’un point de détail, d’un souci de traduction ou d’une nouvelle interprétation pour enflammer des milliers d’amateurs qui en discutent sans fin et creusent l’œuvre ensemble au fil de forums de discussion et de nombreux sites, très riches : lectures psychanalytiques (combat entre le bien et le mal ?), politiques (roman marxiste ou conservateur ?), écologiques (Tolkien premier écocritique ?), en passant même par la question féministe (quelle place pour les rares femmes dans cette œuvre ?).

Sur le terrain de la spiritualité, c’est Tolkien lui-même qui a allumé la mèche. Dans une lettre, adressée en 1953 à un ami jésuite, le père Robert Murray, qui lui livre sa lecture du roman, Tolkien répond : « Le Seigneur des Anneaux est bien entendu une œuvre fondamentalement religieuse et catholique. De manière inconsciente dans un premier temps, puis de manière consciente lorsque je l’ai retravaillée. »

S’appuyant sur cette lettre, certains auteurs verraient dans Le Seigneur des Anneaux une sorte d’Évangile déguisé, une promotion du christianisme sous couvert de roman d’aventure. Tolkien, « fervent catholique romain » comme il se définit lui-même, a, il est vrai, une connaissance approfondie du texte biblique, participant par exemple en 1957 à la traduction en anglais de la Bible de Jérusalem.

« La foi de Tolkien n’était pas celle du charbonnier, et même s’il n’en a pas fait l’objet de ses études, il n’a cessé de l’approfondir tout au long de sa vie, explique Leo Carruthers, professeur émérite de l’université Paris-Sorbonne en études médiévales anglaises et grand spécialiste de l’auteur, auquel il a consacré un essai, Tolkien et la religion. Comme une lampe invisible (PU Paris-Sorbonne). « C’est un intellectuel qui connaît très bien l’histoire de l’Église, la littérature médiévale dans laquelle il y a très fréquemment des questions théologiques. »

Un « mythe vrai »

Mais pour Catherine MacIlwaine, archiviste depuis 2003 du principal fonds Tolkien conservé à la Bodleian Library d’Oxford, la question de cette influence ne se pose même pas. « La foi catholique de Tolkien était une affaire intensément personnelle et non quelque chose qu’il cherchait à faire transpirer dans son œuvre littéraire. En Angleterre, ses œuvres sont examinées pour ce qu’elles sont – des œuvres littéraires et de fantasy. »

Question sans objet ? « Non, répond Leo Carruthers. Il y a un sujet. Beaucoup de choses permettent de dire que Le Seigneur des Anneaux est une œuvre spirituelle, on sent qu’il y a une destinée, une providence, et c’est dans ce sens-là qu’il est fondamentalement catholique. Sans Église, sans prières, sans dogme explicite, mais dans l’essence des êtres. En revanche, je pense qu’il faut faire une distinction nette entre l’homme et l’œuvre de fiction, les lettres appartiennent à l’homme. »

Reste donc à ne pas forcer l’interprétation. La suite de la lettre de 1955 éclaire la position de Tolkien : « C’est pourquoi, écrit-il, je n’ai pas inclus ou j’ai supprimé pratiquement toute référence à quoi que ce soit d’approchant la “religion”, les cultes ou les pratiques, dans le monde imaginaire. Car l’élément religieux est absorbé dans l’histoire et le symbolisme. »

Dans cette perspective, il juge par exemple les légendes arthuriennes imparfaites justement parce qu’elles s’imbriquent trop avec la religion chrétienne. Or, écrit-il dans une autre lettre de 1950, « cela me semble être rédhibitoire. Le mythe et le conte de fées doivent, comme tout art, refléter et contenir des éléments de vérité (ou d’erreur) d’ordre moral et religieux, mais pas explicitement, pas sous la forme connue du monde “réel” primaire. »

Tolkien croit en la force d’un monde fictif auquel les lecteurs pourraient adhérer totalement. Un « mythe vrai ». Et cela marche. « Le Seigneur des Anneaux fait partie, avec Dune, Harry Potter et Hypérion, des grandes sagas que j’ai découvertes adolescent juste après la séparation de mes parents, se souvient Antoine, 31 ans. Je lisais sous la table pendant les cours, dans mon Cantal natal qui avait tout de la Comté (le pays des Hobbits, NDLR). Étudiant, je l’ai relu deux fois. Une envie de retourner dans ces endroits que je reconnaissais et dont j’avais l’impression de sentir les odeurs, en particulier en automne. Ces livres ont été de véritables accompagnateurs de mon passage à l’âge adulte. »

Pour atteindre cette impression de réalisme, Tolkien choisit un genre littéraire populaire, bien loin de ses travaux universitaires, auquel il donne ses lettres de noblesse : la fantasy.

Proche de la science-fiction et du fantastique, cette veine, apparue dans l’Angleterre victorienne de la seconde moitié du XIXe siècle, se propose de recréer un passé mythique ou un Moyen Âge sublimé, rempli de créatures merveilleuses.

Elles s’inspirent souvent des mythologies anciennes, comme les sagas islandaises, l’épopée de Gilgamesh ou l’Iliade de la Grèce antique. Le grand écrivain britannique de science-fiction Arthur C. Clarke en donnait une définition frappante : « La science-fiction est quelque chose qui pourrait se produire – et la plupart du temps, vous n’en auriez pas envie. La fantasy est quelque chose qui ne pourrait pas se produire – alors que vous aimeriez souvent que cela arrive. »

Dans ses premiers écrits en 1916, Tolkien projette d’élaborer un récit des origines légendaire, une cosmogonie, qui manque à son pays estime-t-il, à la manière du Kalevala d’Elias Lönnrot. « J’avais dans l’idée de créer un ensemble de légendes plus ou moins reliées, allant du grandiose et cosmogonique au conte de fées des romantiques (…), que je pourrais en toute simplicité dédier à l’Angleterre », se souvient-il dans une lettre de 1951. Ce projet restera implicite dans toute son œuvre, même s’il abandonne vite la référence à sa patrie et a fortiori à la religion chrétienne, l’histoire de la Terre du Milieu s’étalant sur plus de 37 000 ans avant notre ère.

Un récit qui prend au sérieux le nihilisme de l’époque

S’il conserve l’idée d’un monothéisme dans son univers, mêlant de nombreux peuples et races différentes, Tolkien évite toujours le mot « Dieu » afin de ne pas briser l’illusion. « Le Seigneur des Anneaux n’y fait jamais allusion, explique Leo Carruthers. C’est dans Le Silmarillion, livre posthume, que l’on trouve des récits de création du monde avec un être suprême pour lequel Tolkien invente deux noms elfiques, Illúvatar, “père de tout”, et Eru, “l’unique”. »

Ce créateur n’intervient jamais dans la destinée des personnages. « Le visage souriant d’un monde éclairé par la lumière du logos, ce n’est pas du tout le sien. Tolkien a fait la Première Guerre mondiale. Quand il écrit Le Seigneur des Anneaux, son pays est bombardé par les Allemands, raconte Grégory Solari, fondateur des éditions Ad Solem et auteur en collaboration de l’essai Tolkien. Faërie et christianisme (Ad Solem, 2002). Il vit une période sombre mais a la conscience très vive d’une absence. Le croyant Tolkien est parfaitement lucide sur le sentiment général d’une éclipse de Dieu en Occident. Le monde est dans la nuit et sa présence se fait extrêmement discrète. Les actes posés par ses personnages le sont également, sans aucune certitude sur leur aboutissement. Tolkien prend au sérieux le nihilisme de l’époque. »

Tolkien sait où mènent l’esprit guerrier et la soif de domination des hommes. Il est sorti meurtri de la Première Guerre mondiale. Envoyé six mois sur le front, durant la bataille de la Somme, il perd dans le conflit plusieurs amis très proches. Les guerres sont omniprésentes dans l’univers tolkiénien, l’impossibilité d’éradiquer définitivement le mal du monde rendant inévitables ces conflits incessants.

Ce mal n’est pas ici seulement une abstraction : Sauron s’incarne dans l’Anneau, s’il est détruit, il disparaît également. Une capacité d’incarnation qui se retrouve dans les traditions celtiques, germaniques et finlandaises. En retour, personne ne peut vaincre l’Anneau tout seul. Pas même Frodo, héros apparent de l’histoire. Pour le contrecarrer, la conscience de ses limites est insuffisante. L’amitié et l’alliance de tous les autres sont indispensables. Les qualités d’un sauveur, unique dans bien des récits, sont réparties entre les différents personnages : la royauté chez Aragorn, la spiritualité chez Gandalf, ange magicien qui meurt et ressuscite, le sacrifice de soi chez Frodo qui ira presque jusqu’à son terme.

Une œuvre sur le libre arbitre et l’espérance

« Personne ne peut s’approprier le mérite, encore moins le pouvoir. Sans le concours de chacun, le projet échoue. C’est le sens de la fraternité, analyse Leo Carruthers. Une fraternité où la notion de libre arbitre est aussi fondamentale. L’homme est responsable de ses décisions. C’est cette capacité qui nous donne aussi le choix de croire, d’accepter, ou pas, l’amour de Dieu. Sans libre arbitre, autant dire au revoir à la notion du salut. »

Recourant à la force du mythe mais refusant tout dogme, la proposition spirituelle et éthique de Tolkien s’adresse à l’homme face à ses failles, ses doutes, mais ne le laisse jamais seul et considère l’action comme un risque à courir.

« C’est un livre noir, sombre et lucide, renchérit Grégory Solari, mais paradoxalement, à travers cette charge de lucidité devant la difficulté que représente le fait d’exister aujourd’hui, vous en sortez baigné de lumière, émerveillé et gagné par l’espérance. Mais une espérance lucide, sèche. La vraie espérance. Celle du soldat qui sort de sa tranchée et qui se dit “je vais peut-être y arriver, mais sans certitude”. »

Cette espérance est mise en actes grâce à la création d’un substantif, « l’eucatastrophe ». Pour Tolkien, tout bon conte de fées doit comporter un retournement soudain et inattendu lorsque la situation semble désespérée. L’inverse de la tragédie.

« Dans une histoire, c’est rassurant d’avoir une fin heureuse, note Leo Carruthers. Dans le christianisme, il y a une fin heureuse, une destinée en tout cas. Nous espérons que cette fin va devenir notre réalité. Pour Tolkien, la mort est un don (ce qui peut être très choquant, même pour un chrétien), car elle nous permet d’échapper au monde physique et de rejoindre notre Créateur. C’est peut-être là qu’il se montre le plus mystique. Certains disent que c’est pathétique, enfantin, que l’homme ne veut pas reconnaître que sa destinée est le néant. C’est un débat sans fin. Pour lui, il y a quelque chose. Quand, à la fin du Seigneur des Anneaux, Bilbo, Frodo, Galadriel et Gandalf partent vers ce que les Elfes appellent “les terres immortelles”, nous sommes dans la symbolique du paradis. »

Une réflexion sur la condition humaine

Vincent Ferré, superviseur des traductions de Tolkien en français et commissaire de l’exposition à la BnF, témoigne de cet impact : « Beaucoup de gens qui ont lu Le Seigneur des Anneaux dans des conditions douloureuses, malades, alités pendant des mois, disent que ce livre les a aidés à s’accrocher. Or Tolkien a effectivement conçu Le Seigneur des Anneaux comme une image de la vie, de ses difficultés. Tolkien écrit que, plus qu’une réflexion sur le mal ou le pouvoir, ce livre est une réflexion sur la mort et la condition humaine. »

Une réflexion toujours utile dans notre XXIe siècle troublé. « À chaque fois que je pars en reportage, comme c’est le cas actuellement à Marawi aux Philippines, j’ai toujours une version de la trilogie sur mon portable avec moi, explique Nicolas, reporter. En plus d’être une madeleine de Proust qui m’aide à me détendre après une très longue journée pas forcément toujours drôle, je trouve l’œuvre formidablement inspirante. Pourquoi ? Je paraphrase Gandalf, qui, interrogé sur le fait d’avoir choisi un petit Hobbit, répond à Galadriel : “Peut-être parce que j’ai peur et qu’il me donne du courage”. »

Alors, Le Seigneur des Anneaux, un roman empreint de spiritualité ? Sans aucun doute. Inspiré par le christianisme et les savantes mythologies nordiques ? En partie, mais sans forcer, sans se figer aux frontières. Acceptant l’épopée. Comme toutes les œuvres débordant de leurs pages, de Star Wars à Harry Potter, d’À la recherche du temps perdu à l’Ulysse de James Joyce, celle-ci se nourrit de ce qu’y apporte le lecteur.

Au décès de sa femme, Edith, en 1971, le sérieux philologue fait graver sur sa pierre tombale le prénom de Lúthien, un mot dérivé du vieil anglais lufien. Dans Le Seigneur des Anneaux, c’est celui du premier être elfique à épouser un humain. Lorsque, inconsolable, Tolkien décède deux ans plus tard, le nom du mari imaginaire, Beren, est inscrit sous Lúthien.

Peut-être se cache-t-elle là, la clé spirituelle de l’œuvre : toujours augmenter le réel d’un mot, d’une création, remontant du plus profond de nous, pour tenter de percer les ténèbres grâce aux forces de l’imaginaire. Sans aucune garantie, mais avec l’espérance tenue au fil des jours. Lufien, en vieil anglais, est le nom de l’amour.

Stéphane Bataillon

Les principaux personnages du « Seigneur des Anneaux »

L’œuvre phare de J.R.R. Tolkien est emprunt d’une multitude de personnages. Parmi eux, huit ressortent particulièrement.

• Frodo
Personnage principal du roman, Frodo Bessac est un Hobbit timide qui porte l’Anneau unique jusqu’au Mont-Destin afin de le détruire. Dans la première traduction française de 1972, encore très lue, son nom était Frodon Sacquet.

• Gandalf
Puissant magicien, ce « cavalier blanc », l’un de ses surnoms, a une grande connaissance de l’histoire de la Terre du Milieu, il conseille Frodo et ses amis dans sa lutte contre Sauron. Il apparaît également dans le premier récit de Tolkien Le Hobbit.

• Sam
Samsaget Gamgie, dit Sam, est un Hobbit, jardinier de Frodo. Il est chargé par Gandalf d’accompagner son maître dans sa quête. Il deviendra son meilleur compagnon jusqu’à la fin de l’aventure. Humble, bon et dénué d’attirance pour l’Anneau, ce pourrait être lui le héros caché du roman.

• Aragorn
Son nom se dit Estel en langue elfique, qui signifie Espérance. Héritier du trône du Gondor, il incarne l’espoir de la restauration d’un âge d’or dans ce pays où vivent les Hommes du Milieu. Il est l’ami de Gandalf, des Elfes, et protège les Hobbits.

• Boromir
Boromir est un seigneur de l’espèce des Hommes, robuste, téméraire et orgueilleux. Il tente de s’emparer de l’Anneau de force à Frodo puis se repend et se sacrifie. Tolkien utilisa ce personnage pour réfuter les accusations de manichéisme.

• Galadriel
C’est l’une des rares femmes du roman. Elfe de lignée royale, elle protège la fraternité de l’Anneau grâce à ses puissants pouvoirs magiques. Grande et très belle, elle symbolise la pureté, certains critiques y voient une figure mariale, auquel Tolkien était très attaché.

• Sauron
C’est le Seigneur des ténèbres et forgeron de l’Anneau unique, il a été créé bon, mais a ensuite décidé de suivre Melchor, une puissance intermédiaire entre les peuples de la Terre du Milieu et le Créateur de cet univers qui se tourna vers le mal.

• Gollum
Gollum est un Hobbit obsédé par l’Anneau qu’il appelle « Mon précieux ». Il a tué pour lui, mais, le portant, est devenu esclave de sa propre volonté de puissance. Méprisable, il sera pourtant essentiel à la réussite de la mission de la fraternité.

Les grands mythes qui ont inspiré Tolkien

BEOWULF

C’est un long poème rédigé en vieil anglais au début du VIIIe siècle narrant les aventures d’un héros à deux époques de sa vie : jeune chevalier puis vieux roi. Un récit des origines remontant au Danemark et à la Suède du Ve siècle quand les Anglais quittent le continent pour l’île de Bretagne. Tolkien le traduit en 1926.

LE KALEVALA

Littéralement « le pays de Kaleva ». C’est un récit épique finnois de plus de 20 000 vers composé par Elias Lönnrot, publié en 1835 à partir de sources orales. Le récit est centré sur la création et la quête d’un objet de pouvoir, le Sampo. Tolkien est séduit par cette langue, qu’il apprendra.

LES EDDAS

Ces deux recueils, l’Edda poétique ou Edda ancienne, en vers, datant du XIIIe siècle, et l’Edda en prose ou Edda de Snorri rédigé vers 1230, rassemblent la mythologie de l’Islande. Dans ces récits, l’homme n’est pas spectateur de sa destinée et rejette lâcheté et scepticisme. Ils sont une source majeure pour Tolkien qui y emprunte le nom des Nains ou celui du magicien Gandalf.

SIRE GAUVAIN

Sire Gauvain et le chevalier vert est un poème du XIVe siècle faisant partie des légendes arthuriennes. Tolkien publie une édition savante du texte médiéval en 1925 et revisitera ces histoires dans La Chute d’Arthur, ensemble inachevé de plus de 1 000 vers, répartis en cinq chants, écrit entre les années 1930 et 1950.

Géographie : Au cœur de la Terre du Milieu

Au sein d’un vaste univers imaginaire, nommé Arda, les principales œuvres de Tolkien se déroulent dans un espace appelé la Terre du Milieu, Middle-Earth en anglais, la forme moderne de middel-erd, mot désignant l’oïkoumène grec : la portion de la terre habitée. Ce continent unique rappelle le nord-ouest de l’Europe : les latitudes d’Hobbiteville et de Fondcomble correspondent à celle d’Oxford, celle de Minas Tirith, 1 000 km plus au sud, à Florence. Mordor, le « pays noir » est le domaine du terrible Sauron. Gondor, le pays des Hommes. Tolkien, très soucieux de la toponymie de son univers, dessina de nombreuses cartes au fil de sa carrière.

Un génial créateur de langues

Tolkien pense qu’un mot ne sert pas seulement à décrire une chose, que sa structure, sa sonorité peuvent influer sur la perception que nous avons d’un sujet. Le rendre plus vrai, plus tangible pour notre intelligence. C’est pour cela qu’il inventera des langues tout au long de sa vie. Plus de quatorze en tout : le quenya, la langue des Elfes vanyar, inspiré par la lecture d’une grammaire finnoise, ou le sindarin, langue des Elfes gris aux accents gallois. « J’invente des histoires à partir des langues que je crée plutôt que l’inverse, écrit-il. Je me suis mis à élaborer des langues autour de l’âge de 13 ou 14 ans, et je n’ai jamais cessé depuis. Pour moi, les langues ont une saveur, et je ne comprends pas les gens qui disent que c’est très ardu. Une nouvelle langue, c’est comme un nouveau vin, un nouveau dessert. » Ces langues sont si complètes que des dictionnaires « quenya-français » existent et que certains lecteurs inconditionnels le parlent aujourd’hui. « Ce que Tolkien a fait avec ses langues elfiques est absolument remarquable dans l’histoire, s’enthousiasme Leo Carruthers. Aucun autre auteur n’a inventé des langues qui ont une histoire et qui évoluent comme des langues humaines ; dont la grammaire, la prononciation, l’orthographe changent au cours du temps. Il applique ces règles à ses langues inventées, leur conférant leur authenticité. » Ainsi, le rythme de « langue noire » de Sauron dans laquelle est gravée l’inscription présente sur l’Anneau est sec, violent. Il est interdit de la prononcer sous peine de malédiction. La langue des Elfes, en revanche, suave et douce, sert à composer des poèmes.

L’exposition Tolkien : « Un choc visuel pour beaucoup de visiteurs »

Rencontre avec Frédéric Manfrin, conservateur à la Bibliothèque nationale de France, et Vincent Ferré, professeur à l’université Paris-Est Créteil et responsable de la collection Tolkien chez Christian Bourgois, commissaires de l’exposition « Tolkien, voyage en Terre du Milieu », à partir du 20 octobre à la BnF.

La Croix : Que trouve-t-on dans l’exposition ?

Frédéric Manfrin : Nous présentons 270 manuscrits, dessins et aquarelles de Tolkien. Il est rare d’avoir des manuscrits littéraires du XXe siècle aussi visuels, remplis de croquis, schémas, dessins et calligraphies, dont beaucoup de passages mythiques du Seigneur des Anneaux, comme les énigmes de Gollum ou la charge des Rohirrim. Ce sont de très beaux documents. Il y a également de nombreuses notes de travail, comme cette petite fiche pour mesurer combien de pas peut faire un Hobbit en une seule journée ! Tolkien poussait la cohérence très loin.

Vincent Ferré : Certaines pièces ne sont jamais sorties des archives. Comme ce faux manuscrit absolument génial appelé Le Livre de Mazarbul dont Tolkien avait réalisé trois pages qu’il avait trouées, tachées et brûlées pour qu’elles ressemblent à des manuscrits médiévaux. Il voulait les insérer dans Le Seigneur des Anneaux. Ça peut sembler étrange de l’extérieur, mais c’est une preuve que, pour lui, le lecteur devait adhérer complètement à ce qu’il lui proposait. Les voir va être un choc visuel pour beaucoup de visiteurs.

Quel est votre parti pris pour explorer un univers aussi vaste ?

F. M. : Nous avons conçu cette exposition de plus de 1 000 m² en deux volets. Tout d’abord un voyage en Terre du Milieu où chaque section est un des espaces de la carte de l’univers de Tolkien, puis un parcours plus linéaire qui revient sur sa vie et évoque ses autres facettes, peut-être moins connues en France : le professeur d’université qui publie des éditions critiques de textes médiévaux, l’auteur de contes pour ses propres enfants, et puis aussi tout l’univers gigantesque publié après sa mort par son fils, à commencer par Le Silmarilion.

Il y aura aussi des pièces de contextualisation : des manuscrits arthuriens ou le cor dit de Roland du trésor de Saint-Denis, qui fait écho avec la scène où Boromir appelle à l’aide quand la fraternité est attaquée au bord du lac.

V. F. : Ces pièces permettent de visualiser Le Seigneur des Anneaux, de trouver ses marques dans un imaginaire moins familier aux Français que celui de La Chanson de Roland. Un imaginaire plus nordique, plus anglais, comme celui de Beowulf. Le jeu d’échecs dit de Charlemagne, sorti du fonds de la BnF, comporte des troupes armées qui font penser à celles du Gondor. Épées et cottes de mailles venues du Musée de l’armée sont montrées pour que le public puisse mieux visualiser ce Moyen Âge.

F. M. : Autre singularité, nous ne présentons rien qui soit postérieur à Tolkien. Rien, par exemple, sur les films. Ceci afin que chacun fasse travailler son imaginaire et ne se laisse pas influencer par la force des représentations.

Cet événement peut-il changer quelque chose dans la réception de Tolkien en France ?

F. M. : Nous le souhaitons vivement. Une exposition à la BnF apporte toujours une légitimité. Pour nous, Tolkien est l’un des très grands auteurs du XXe siècle, comparable à Umberto Eco ou Jorge Luis Borges, à la fois universitaires et auteurs de fictions. La difficulté de Tolkien est qu’il est inclassable. En librairie, vous le trouverez tantôt au rayon fantasy, tantôt au rayon jeunesse, rarement en littérature générale. Ce qui le dessert beaucoup et qui fait qu’en France, il n’est pas encore considéré comme l’un des grands auteurs anglais.

Pour aller plus loin

Film

Tolkien

Entre biographie et fiction, ce film décrit la jeunesse de l’auteur, alternant le récit d’une vie universitaire avec des scènes des tranchées de la Première Guerre mondiale, annonçant le sombre Sauron.

Film américain de Dome Karukoski avec Nicholas Hoult, 1 h 52, DVD et Blu-ray, 19,99 €.

Livres

Le Seigneur des Anneaux

La nouvelle traduction de Daniel Lauzon, en 2014, fluide et bénéficiant de plus de 40 ans d’études littéraires, fait désormais la quasi-unanimité. Inclus, de superbes illustrations du Britannique Alan Lee, qui a travaillé sur les trois films de Peter Jackson, une bonne porte d’entrée pour les plus jeunes.

Trois tomes, Éd. Christian Bourgois, 20 € chaque. Existe aussi en poche chez Pocket. Coffret DVD et Blu-ray dès 20 €.

Dictionnaire Tolkien

Dans un format poche et à un prix très abordable, ce dictionnaire couvre l’ensemble des thématiques, des lieux et des personnages de cet univers : le rapport à la guerre, le salut, les influences… Un guide idéal pour les (futurs) fans.

Sous la direction de Vincent Ferré, Éd. Bragelonne, 2 volumes, 544 p., 23 €.

La Terre du Milieu, Tolkien et la mythologie germano-scandinave

Un ouvrage précis mais très lisible sur les sources mythologiques du nord de l’Europe ayant inspiré la création de la Terre du Milieu. Pour explorer l’imaginaire de ces civilisations constitutives de l’histoire de notre continent.

De Rudolf Simek, traduit par Mahdî Brecq et Elias Ebnöther, Éd. Passés composés, 286 p., 22 €.

Tolkien, Créateur de la Terre du Milieu

À côté du magnifique catalogue de l’exposition (304 p., 40 €), un autre beau livre présentant le fonds Tolkien de la Bodleian Library d’Oxford, le plus important au monde.

Par Catherine McIlwaine, Éd. Höebeke, 416 p., 50 €.

Radio

La compagnie des auteurs

Cinq émissions où des spécialistes transmettent leur savoir et leur passion de Tolkien et de son œuvre. Un week-end spécial Tolkien sera en outre proposé sur France Culture les 13 et 14 décembre prochains.

Podcasts sur franceculture.fr/emissions/series/tolkien

Sites

Tolkiendil et JRRVF

En France, la réception et l’étude de l’œuvre de Tolkien doivent beaucoup à Internet, où lecteurs et universitaires se sont croisés dès les années 1990 pour étudier et élaborer un discours critique. Deux sites – JRRVF, le pionnier, et Tolkiendil avec son forum de discussion très pointu – restent des références.

jrrvf.com et tolkiendil.com

Exclusivité lecteurs

Visite privée de l’exposition « Tolkien, voyage en Terre du Milieu » réservée aux lecteurs de La Croix L’Hebdo, jeudi 21 novembre, en présence de Stéphane Bataillon, auteur du dossier, et d’un conférencier de la Bibliothèque nationale de France. Inscrivez-vous sur hebdo.la-croix.com et rendez-vous à la BnF le 21 novembre à 8 h 30.

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