Un poème pour la route #234 : Salamandres, par Ron Rash

Nous ne pouvions pas les garder dans des bocaux
avec des couvercles piqués d’étoiles ou hameçonner
leurs lèvres, ni les jeter
dans les bassins profonds de Middlefork Creek,
mais nous pouvions saisir délicatement
les tritons rugueux, nectures tachetés,
et salamandres soyeuses, nôtres pendant
quelques secondes, puis les libérer,
avant qu’ils ne disparaissent sous la tôle rouillée
qui couvraient l’émergence de la source, l’eau souterraine
cachée dont nous avions toujours entendu dire
qu’elle était bénie et purifiée par leur seule présence.

Ron Rash

Réveiller les morts. Poèmes traduits de l’anglais (États-Unis) par Gaëlle Fonlupt. Éditions de Corlevour, 170 p., 18 €.

 

Né en Caroline du Sud en 1953, Ron Rash est connu en France pour ses romans noirs : Un pied au paradis, Une terre d’ombre ou Un silence brutal (disponibles en Folio). Sa poésie, traduite ici pour la première fois, est un versant majeur de son œuvre. Réveiller les morts est une anthologie rassemblant la plupart des poèmes contenus dans ses quatre recueils, publiés entre 1998 et 2011. Des textes qui se mêlent pour remonter le temps et conter les petits et grands détails d’une histoire vraie : lorsqu’il avait 20 ans, la vallée de Jocassee, ancienne terre indienne Cherokee, située dans le nord-ouest de son pays natal, est ensevelie sous un lac de barrage. D’une langue riche et envoûtante, Ron Rash rend les moindres détails du réel, faisant surgir les personnages, les paysages et leurs mouvements, il transmet la mémoire de ces lieux, ramenant les parfums, les bruits, les murmures à la surface. Pour « réveiller les morts » aux yeux des enfants que nous redevenons, lors de certains songes, « ayant besoin d’un monde dans lequel se trouver ».

Stéphane Bataillon

(Article initialement paru dans La Croix l’hebdo n°234 du 24 mai 2024)