Entretien avec David Le Breton, anthropologue : « Marcher, c’est reprendre un temps à soi »

(Entretien initialement paru dans le dossier « Petite bibliothèque spirituelle de la marche » dans La Croix l’hebdo du 25 juillet 2025)

Anthropologue et sociologue, professeur à l’université de Strasbourg, David Le Breton est spécialiste des représentations et des mises en jeu du corps humain. Il a consacré plusieurs ouvrages à la marche, l’une de ses passions, dont Éloge de la marche et Marcher la vie. Un art tranquille du bonheur (Métailié, 2000 et 2020)
Propos recueillis par Stéphane Bataillon

Pourquoi ce besoin de lire et d’écrire sur la marche ?

David Le Breton : L’engouement de l’écriture sur la marche est assez récent. Bien sûr, il y avait les classiques de Jacques Lacarrière, de Jack London ou autres, mais c’étaient des textes rares. À partir des années 2000, on a vu apparaître une profusion de livres en parallèle de l’émergence d’une marche de loisir. Il y a un désir de partage : des marcheurs qui lisent les livres sur la marche ont l’impression de dialoguer avec le marcheur qui les a écrits. Il y a beaucoup d’humanité dans ces ouvrages, ce qui explique une partie de leurs succès.

Pourquoi lire sur la marche, en faire ne suffit-il pas ?

D. L. B. : En lisant et écrivant sur la marche, j’ai l’impression de cheminer avec d’innombrables auteurs. En randonnée, quand la nuit tombe, j’ai l’impression d’être avec Jack London. L’on retrouve, comme dans les veillées d’autrefois, l’enchantement des récits des uns et des autres. Je pense que les livres de marche restituent une épaisseur. Lire sur la marche élargit le regard sur des choses qui nous avaient échappé en chemin.

A contrario, peut-on lire sur la marche sans marcher ?

D. L. B. : Alors oui, mais ce qui manque dans les lectures, évidemment, c’est le corps. L’effort, la tension musculaire. Même si on voyage énormément dans sa tête, on est aussi en principe assis derrière un bureau ou une table d’un café. La marche nous met en mouvement. Et le fait de se mettre physiquement en mouvement met aussi votre pensée en mouvement. Très souvent, je trouve des idées en marchant. Montaigne, déjà, disait qu’il faut se mettre physiquement en branle pour que sa pensée suive. C’est pour cela qu’il est tellement important de faire marcher les enfants, trop souvent rivés derrière leur portable. Ils découvrent alors soudain que le monde est infiniment plus large, ils retrouvent un corps qu’ils avaient tendance à avoir négligé.

Comment expliquer la relation entre marche et spiritualité ?

D. L. B. : Jésus marchait tout le temps, idem pour le prophète Mohammed en islam. François d’Assise passait son temps sur les chemins. La marche est inhérente à la spiritualité et à la religion. C’est un retour au corps, un retour à la concrétude du monde qui s’oppose à une société de plus en plus numérisée, où l’attention à l’autre diminue. Quand vous marchez, vous êtes immergé dans le monde, vous vous sentez à nouveau vivant. Vous avez l’impression que vous tenez de nouveau votre existence entre vos mains. Quand vous marchez avec un proche, vous êtes vraiment dans la conversation. Même si on marche côte à côte, on se regarde, on partage sur la beauté du monde, la nuit qui tombe, le chant des oiseaux. J’y vois un retour à la dimension sensible, dans des sociétés qui sont de plus en plus aseptisées. Enfin, quand vous marchez, vous pouvez retrouver le silence, c’est-à-dire l’une des formes majeures de la spiritualité.

Comment cette relation entre soi et le monde se manifeste-t-elle concrètement au fil des pas ?

D. L. B. : Par des détails qui peuvent être très personnels. C’est par exemple les sensations qui vous assaillent lorsque vous arrivez à pied au seuil de la maison de votre enfance, ou la lumière d’une colline qui vous éblouit et vous émeut particulièrement alors que beaucoup d’autres marcheurs sont peut-être passés auparavant à côté de cette émotion dans les mêmes conditions. Vous retrouvez une forme de cosmologie qui vous donne un sentiment d’appartenance, alors que nous souffrons terriblement dans nos sociétés d’être séparés de cette nature. Le marcheur retrouve cette alliance perdue avec le monde. Une marche commence en randonnée, mais devient très vite un pèlerinage. Parce que vous êtes confronté à ces grandes questions sur le sens de votre présence au monde. Et même des personnes très matérialistes vont commencer à s’interroger : d’où je viens ? Quel est ce miracle de ma présence ? Y a-t-il ou non un Dieu ?

Cette quête est-elle obligatoirement intérieure et solitaire ?

D. L. B. : Non. Il y a une aspiration planétaire à l’égard du bonheur de marcher, que ce soit seul ou avec d’autres. Les gens qui marchent vers Saint-Jacques-de-Compostelle, par exemple, sont de toutes confessions, de tous pays et de tous âges. Les langues ne sont pas les mêmes, et pourtant il y a un formidable sentiment de fraternité, d’alliance, de partage. La marche a beaucoup de vertus sur le plan thérapeutique. J’ai beaucoup travaillé sur les douleurs, et ai rencontré des gens qui me disaient : « J’ai réussi à surmonter mes douleurs en marchant. » D’autres sortent de dépressions, de deuils interminables grâce à la marche. Marcher, c’est reprendre un temps à soi pour se retrouver et retrouver les siens. C’est un réenchantement du monde, hautement spirituel, au regard du monde actuel, pétri d’inquiétudes.

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