[Critique BD] « Le loup » de Rochette

Critique parue dans La Croix du 28/08/2019

En bande dessinée, une confrontation magistrale au cœur du massif des Écrins entre l’homme et l’animal.

C’est l’histoire d’une chasse. À l’homme, au loup. Un face-à-face dur et cruel entre un louveteau et l’assassin de sa mère, un berger de massif des Écrins, Gaspard, que la vie n’a pas épargné. Un fils, mort en mission militaire au Mali, une femme perdue dans le chagrin… Ne reste pour Gaspard que Max, son chien, et son troupeau. Alors, lorsque la louve attaque le peu qu’il lui reste, peu importent les lois, Gaspard tire. Quitte à en être hanté, et observé, hiver après hiver, par le jeune loup orphelin qui s’est promis, toujours à bonne distance de fusil, de le poursuivre de ce qui semble être sa vengeance jusqu’au moment propice.

Amoureux de la montagne et des grands espaces, auteur l’année dernière du superbe Ailefroide, album autobiographique situé dans le même lieu, Jean-Marc Rochette propose avec ce récit une aventure intime d’une grande force. Il y confronte la voix intérieure d’un homme seul face à ce qui lui reste d’humanité, vivant en quasi-ermite comme pour mieux cacher ses larmes, au silence de ces espaces à la fois majestueux et oppressant de la haute montagne.

Passionné d’alpinisme, l’auteur remet aussi au goût du jour un genre un peu tombé en désuétude, la littérature pastorale, peignant les interactions essentielles entre l’homme et la nature.

En ces temps de bouleversements écologiques, où l’on oppose facilement un effondrement, redouté, face à un retour à une nature souvent mythifiée mais au final encore sous contrôle, Le Loup nous raconte une histoire où, certes, la nature est propice à l’épanouissement de la vie, mais où la violence, la mort et la confrontation des forces rythment les existences.

Baptiste Morizot, écrivain et maître de conférences en philosophie à l’université d’Aix-Marseille, qui a travaillé sur la présence du loup en Provence, l’écrit dans une postface éclairante à propos du personnage et de nous en miroir : « Nos relations avec le sauvage ont bien pu prendre la forme de la rivalité virile et guerrière dans l’histoire de l’Occident, elles doivent aujourd’hui prendre une autre forme (…) une prise de conscience par Gaspard qu’il partage avec le loup, érigé en ennemi, une communauté de vie et une communauté de destin. »

C’est cette lutte, prévue jusqu’à la mort, qui le permettra. Un voyage initiatique, où la haine se transforme en respect, par la reconnaissance des forces de chacun. Un très beau moment d’aventure.

Stéphane Bataillon

 Le Loup, de Jean-Marc Rochette, Casterman, 112 p., 18 €

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