Interview de Gaël Duval (système d’exploitation /e/) : « J’ai voulu protéger nos données »

Article initialement paru dans La Croix l’Hebdo du 12 juin 2020

Inquiet de la fuite de nos données personnelles sur nos smartphones,
Gaël Duval, informaticien français reconnu, a créé « /e/ », un système d’exploitation alternatif plus respectueux de notre vie privée pour les faire fonctionner. Pour que demain soit plus éthique aussi sur le plan numérique.

Il travaille en Normandie, mais il a coutume de dire que son bureau, c’est Internet. Son cheval de bataille ? Rendre nos mobiles plus respectueux de notre vie privée. « La grande majorité des gens utilisent ces outils par défaut. Tant que ça marche, ils ne se posent pas de question sur leurs données personnelles »,
explique Gaël Duval, informaticien et entrepreneur de 46 ans. Sa cible : le système d’exploitation de nos smartphones. Un programme qui gère les applications, nos contacts, le stockage de nos documents et de nos photos sur l’appareil. En France, la quasi-totalité des mobiles tournent soit sur le système de Google, Android, soit sur celui d’Apple, iOS. Des produits performants, fluides, faciles d’utilisation, mais qui ont un inconvénient de taille : ce sont de vrais petits espions de nos moindres faits et gestes.
Alors, un jour de 2017, il décide de proposer un système d’exploitation mobile alternatif à Android. « Je m’occupais d’un incubateur de start-up dans ma région. Je regardais les usages numériques, et je voyais que tout le monde utilisait Facebook… Moi-même, j’utilisais de plus en plus les systèmes fermés d’Apple et les logiciels en ligne de Google. » L’exploitation industrielle de nos données, sur laquelle il enquête alors, l’effraie. « Dès que l’on démarre un téléphone Android, Google reçoit un signal. Plusieurs dizaines de mégas de données personnelles sont recueillies chaque heure sur les serveurs de ces entreprises privées. Ils maîtrisent les applications, le moteur de recherche, souvent le navigateur Web. Nous leur livrons toute la journée nos données. Ils savent tout de nous. Nous n’accepterions jamais ça d’un gouvernement ! Mais là, c’est presque cool. »

Mais si les utilisateurs apprécient ces produits gratuits, quel est le problème ? « Après tout, moi, je n’ai rien à cacher… » Pour Gaël Duval, ce n’est pas une raison : « Même quand on ne fait rien de suspect, on a besoin de protéger sa vie privée, parce que le jugement et l’intention de l’environnement, eux, peuvent l’être. Ma vie et mes actions sont complètement légales aujourd’hui, mais qu’en sera-t-il demain, au regard de pratiques imposées par les gouvernements ou les multinationales ? »

Gaël Duval ne part pas de rien pour tenter l’aventure. C’est déjà un pionnier reconnu de l’informatique dite libre et open source. Soit un ensemble de programmes, comme Linux, un système d’exploitation alternatif à Windows pour les ordinateurs de bureau, dont le code est lisible et modifiable par tous et auquel tout le monde peut contribuer. Pour l’améliorer ou y réparer des failles de sécurité. Dans les années 1990, il a créé Mandrake, une version made in France de Linux, qui fut l’une des plus appréciées dans le monde. « Le libre, c’est une nouvelle manière de travailler ensemble, c’est une forme d’intelligence collective qui permet des apports majeurs à la technologie. »

L’informaticien propose donc, avec /e/, un système complet. Il est basé sur les technologies Linux, comme d’ailleurs Android, mais débarrassé des services et de l’envoi des données à Google. Gaël Duval n’est pas le premier à tenter ce pari. D’autres, plus gros que lui, ont déjà essayé ces dernières années de créer une telle alternative, comme la fondation Mozilla, qui gère le moteur de recherche Firefox, avec Firefox OS, mais sans succès. « Ces projets avaient à mon avis un défaut : ils n’étaient pas compatibles avec les applications existantes, c’est un énorme frein. Car la réalité, c’est que les gens utilisent WhatsApp et Instagram. »

De fait, avec /e/, il est possible d’installer toutes ces applications populaires. Car l’important, pour lui, c’est le système. « C’est la base de l’appareil, il faut qu’elle soit saine. Les réseaux sociaux, les applications ne sont à la mode qu’un temps, mais le système d’exploitation, lui, perdure. » Pour se différencier, Gaël Duval a notamment ajouté sur son installeur d’applications une note qui évalue chacune d’elles en fonction du risque pour nos données privées.

Mais comment réussir ce que d’autres, plus installés et avec plus de moyens, n’ont pas pu faire aboutir ? En disposant d’une organisation très souple. « Nous travaillons entièrement à distance, avec des compétences pointues dans différents domaines. » Ses collaborateurs sont répartis dans le monde entier : un graphiste au Brésil, des développeurs en Inde… Plus d’une trentaine de salariés à temps plein, et une communauté de volontaires bénévoles sur le projet.

En plus du système, /e/ fournit à ses utilisateurs un e-mail et un service de cloud, car « tout est lié » : « Un mobile, c’est aussi des données qu’il faut stocker, comme les photos, des e-mails qu’il faut sécuriser. L’idée c’est d’offrir par défaut tous les services de base pour les usages numériques d’aujourd’hui. »

Il va falloir désormais imposer /e/. La V.1, première version « officielle » du produit, sortira d’ici à la rentrée de septembre. Affaire à suivre.

Stéphane Bataillon

Pour en savoir plus : e.foundation

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