Mon poème est la photographie d’une cristallisation. Faite de sons, d’ambiance, de ce qui m’est arrivé ou ce que j’ai perçu de mon environnement, souvent dans les instants précédents. Il saisit sur le vif une concrétion de parole. Un état instable, éphémère, qui, à défaut d’une mémorisation solide, peut disparaître, comme s’évaporer, s’oublier, en quelques secondes (ce qui implique sa répétition en boucle dans ma tête jusqu’à son inscription, répétition elle-même occasion d’enrichir ou de modifier les mots de ce poème en train de se faire).
Comme il existe une théologie du Process, il pourrait y avoir une poétique du Process. C’est à dire un cadre pour définir et transmettre, pour expliquer en somme, comment se comportent, s’organisent et se combinent les éléments d’un poème en train de se faire au fil d’un temps dont la perception, elle-même, se modifie pour celui qui écrit, peut-être celui qui le reçoit, du fait de l’impact, de l’étincelle, du mouvement du geste créateur.
Le poème, traditionnellement exercice transcendant, autrefois naturellement lié à la prière, disposerait ainsi d’un atelier enrichi d’un outil supplémentaire pour assurer les conditions de sa réalisation. Un espace-temps sans espace-temps, le laissant libre sans le couper complétement d’une parole sacralisée, et laissant libre, aussi, celui qui l’écrit mais, surtout, celui qui le reçoit, d’en faire, ou non, « son » poème, vecteur de l’intention transformatrice en touchant au cœur, au centre de la cible (et souvent, le poème le rate), du dialogue en somme, avec soi et avec l’autre.