Note sur la poésie #78

Le poème est l’expression d’une idée sous forme concrète. Une matérialisation jouant de ses possibles. En convoquant des termes venus du cœur des langues, le poème crée une harmonie. Il reçoit et transmet, à la mesure de l’homme, dans un flux continu de sa récitation. Don hérité, activé et transmis, pour le bien de la communauté qui l’entendra et le lira, le poème est une petite merveille d’humanité pleine. Sa valeur, infinie, ne serait-ce que parce qu’elle préserve la parole d’un être dans sa singularité, dans un espace-temps donné, explique qu’elle ne puisse véritablement se vendre. C’est une joie, vivante, intarissable. De la pure énergie.

Note sur la poésie #77 : Mundus imaginalis

Peut-être qu’avec le conte de fée, la poésie est le plus bel écrin pour formuler l’imaginaire. Deux genres, contraints et codifiés en apparence, pour transmettre par les mots un peu de l’énergie qui permet à chacun de s’éveiller à soi, aux clairières alentours, sans autre frontière que les reflets dans le miroir. La puissance de l’imaginaire, sa reconnaissance, sa prise en compte à chaque instant : là est la source dont il faut s’abreuver.

« La fonction du mundus imaginalis et des Formes imaginales se définit par leur situation médiane et médiatrice entre le monde intelligible et le monde sensible. D’une part, elle immatérialise les Formes sensibles, d’autre part, elle « imaginalise » les formes intelligibles auxquelles elle donne figure et dimension. Le monde imaginal symbolise d’une part avec les Formes sensibles, d’autre part avec les Formes intelligibles. C’est cette situation médiane qui d’emblée impose à la puissance imaginative une discipline impensable là où elle s’est dégradée en « fantaisie », ne secrétant que de l’imaginaire, de l’irréel, et capable de tous les dévergondages. »
Henry Corbin, Corps spirituel et Terre céleste, Prélude à la deuxième édition (1978)

Note sur la poésie #76

C’est si dur, finalement, de vivre au quotidien. En prenant soin de regarder les détails de la vie. Feuille qui tombe, cliquetis de clavier, rayon de soleil furtif… De s’y arrêter. De les décrire, même d’un ou deux mots, pour se les attacher. C’est si dur finalement de se contenter de ça. De s’en contenter pleinement. D’y trouver assez pour se nourrir le jour. De trouver dans ce quotidien, dans ces mots du quotidien, cette richesse infinie qui tend vers l’absolu. Cet essentiel toujours à portée, mais invisible au cœur, trop pressés que nous sommes par les bruits et les heurts de la modernité. Alors, essayer de s’extraire, encore une fois, très temporairement peut être, des réseaux. Une sorte de jeûne numérique. Pour retrouver un temps non de silence, mais d’espace mémoire. Une libération avant tout autre projet. Pour s’offrir, comme un cadeau, l’horizon nécessaire à d’autres formulations. Pour diminuer la pollution visuelle. Discerner le chemin. S’aventurer.

Note sur la poésie #75

Que fait-on, lorsqu’on écrit un poème ? On ramasse des mots dans le champ. Ceux qui sont remontés à la faveur de l’évènement. Une parole, une émotion, une chose vue, un regard. On les prend, les soupèsent. Certains sont écartés.

On ne conserve que les plus singuliers dans un coin de la tête. En petite quantité. Seulement ceux qui, chargés, apporteront au poème ses reflets merveilleux. Qui saisiront l’instant, à nul autre pareil.

Puis on s’occupe du fil : les articles, les conjonctions, la ponctuation et le blanc sur la page. On harmonise le tout par la disposition. Jusqu’à ce que cela tienne, immobile d’apparence, d’une fureur intime.

Cathédrales de rosée dont l’édification, parfois, ne dure qu’une minute. Parfois plusieurs mois.

Et puis ça sort de l’atelier. Une parure de diamants pour éblouir le monde sans un éblouissement.

On fait un poème

On opère le miracle

c’est à notre portée

Joaillier de la parole.

Note sur la poésie #73 : Baskerville

C’est agréable d’écrire en Baskerville. Ça donne au poème quelque chose d’installé. De ce qu’il me faut d’assurance pour pouvoir être libre de jouer avec les mots. D’initier le vers, de lancer le rythme d’une concordance inhabituelle. C’est agréable d’écrire en Baskerville, ça fait penser à l’angleterre, à Sherlock Holmes, aux gentlemen’s clubs où le calme feutré n’est qu’un leurre pour mieux prendre le temps d’inventer sa vie malgré ses faiblesses. Ça fait penser à Blake et Mortimer. C’est agréable d’écrire en Baskerville. C’est libre. Baskerville.

 

Note : ce site utilise en 2019 une police de caractère open source, la Libre Baskerville, dérivée de la Baskerville, un caractère inventé par le graveur anglais autodidacte John Baskerville en 1757. Une police fluide et ronde, lisible et rassurante. L’idéal pour surprendre son monde.