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Les gardiens

Quelque chose arrive, se brise. Est déjà là. Cela n’a rien à voir avec les résultats de dimanche. Dimanche prochain. Dimanche dans deux semaines. Cela n’a rien à voir avec qui sera vainqueur.

Pendant la campagne, tous, nous avons parlé. Avec notre simple légitimité de citoyen et de citoyenne. Je ne sais pas si nous avons trop parlé mais nous n’avons pas eu le temps de trop comprendre. De trop échanger, de trop confronter nos manques de certitudes. Nous avons été emportés par la frénésie. Des visages, des petites phrases, des mots « dégagisme » « complot » « système », « pourris », « post-vérité ». Des mots qui suintent. La haine de l’autre, la haine de soi. Et puis le roi, le roi de ces mots-là. Le mot « guerre » (étymologiquement « la querelle »), s’est invité. Il ne cesse, depuis, de se répéter.

Nous n’avons pas pris le temps de nous entendre. D’entendre nos colères, nos désirs, nos chagrins, nos espoirs et nos cris. Ceux de chacun, ceux de chacun de nous, de nos milliers « d’amis ». De nous demander ensemble pourquoi ces mots réapparaissaient. Ce qu’il y aurait à voir, puis à inventer, pour tarir leur source. Pas pris le temps de mesurer les failles. D’estimer, lors d’une grande assemblée de copropriétaires, les travaux à effectuer d’urgence avant que ces failles ne touchent ce qui nous fonde et nous atteint : notre identité, plus difficile à réparer.

Mais il y avait trop. Trop de notifications et de vidéos LoL entre deux breaking news. Alors, nous nous sommes mis à classer, à se classer. Bien étiquetés. Au moins ça clarifiait. Ça apportait de la cohérence. De la raison. Bien gardée.

Nous avons banni le calme, le silence, le repos, pour rester en tension. Avec toi, contre toi, sans plus savoir trop pourquoi mais… Tenir. Mâchoires serrées. Et le printemps à presque eu honte de s’immiscer. Le point Godwin s’est perdu à l’horizon. De notre considération. Nous sommes tous devenus l’irresponsable du voisin.

Je voudrais parier. Parier qu’ensemble, nous ferons mentir les pronostics. Ceux du bruit et de la fureur que d’aucuns espèrent. Que nous vivons tous ensemble dans l’un des plus beaux pays du monde. Que nous sommes un peuple qui a su conquérir sa liberté, son égalité, sa fraternité. Son école gratuite, son système de santé à nul autre pareil, sa beauté. Qu’il a fallu beaucoup de larmes et de torrents de sang pour cela. Qu’il ne faudrait pas oublier.

Je voudrais parier que nous avons encore la force de nous organiser. De prendre sur nous pour régler les problèmes et les disputes de notre communauté modelée par tous les vents de l’Europe et du monde. Pour notre bien. Sachant que cela nous demandera d’incroyables efforts : ceux d’une reconstruction qui n’aurait pas eu sa guerre.

Il est tard. Trop tard. Deuxième nuit sans sommeil. Je médite sur ce proverbe Navajo : Choisis bien tes mots, car ce sont eux qui créent le monde qui t’entoure. Dresser des murs de paroles ne consolera aucune détresse. Ces solitudes intimes, ces chagrins coupant le souffle et ces manques de reconnaissance qui, au cours de nos vies, nous font nous sentir malheureux, incompris, démunis. Ces pertes définitives que, souvent, seule une parole de l’autre a permis d’apaiser. Faisant corps.

Nous ne sommes peut-être d’accord sur rien. Mais nous avons encore la chance de pouvoir le dire. C’est notre bien commun. Ce bien est notre précieux. Nous en sommes, tous, les gardiens.

La nuit peut s’écourter si nous tendons la main.

Published in Poèmes

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