Western shots #3 : Bend of the River, une liberté en situation

Rien que le sable
qui brûle
tes passions        tes haines
l’élan          les jalousies
jusqu’à cramer ta peau

Et les jours qui s’écoulent
par le coude des rivières.

 

Dépasser la frontière et conquérir la terre. Le western s’épuise au milieu des années 50. L’histoire est racontée, la frontière franchie. La guerre a fracturé la vie. Le conflit mondial a mis à disposition de chacun le bien, le mal. La vie et la mort. Chacun a choisi. Ou plutôt, a activé sa puissance d’être plus ou moins fortement face aux évènements. Rester le même ? Changer ? Poursuivre l’évolution entreprise ?

Le western est un genre à double-fond. D’un côté, une ode à la liberté : étendues naturels magnifiées, chevauchées suivant l’étoile où chacun va vers son risque. De l’autre, un rappel constant des contraintes sociales et intimes qui marquent l’existence : comment réagir face au groupe (y prendre sa place, qu’il soit déjà installé ou en constitution) et comment évoluer intérieurement en ajustant ses actes à son idéal, qu’il soit bon ou mauvais ? Comment, également, se situer, entre un majestueux paysage en plan général, et le conflit en plan rapproché autour d’une table de poker baignant dans le clair-obscur ? De la frontière à installer pour la dépasser, à l’évolution des consciences de chacun, du groupe à l’individu, de l’application collective de la loi à l’exercice de son jugement personnel (”La loi ? Quelle loi ?” réplique Glyn McLyntock à ses contradicteurs demandant justice, en transit dans les montagnes de l’Oregon, au cours du Bend of the River (les affameurs) d’Anthony Mann.) Il y a ici tout ce qui inquiète, et meut, une existence.

Western shots #2 : Stagecoach (1939)

Tu prends la diligence
sans savoir où tu t’embarques

Mais loin
de la stagnation des villes

et de la putréfaction
de ton dernier idéal

Vent frais.

 

Transposition de Boule de suif, la nouvelle de Maupassant sous le soleil de l’Ouest, La chevauchée fantastique (Stagecoach) est le premier joyau du western. C’est une société en miniature qui embarque, contrainte et forcée, dans une diligence exiguë filmée par John Ford : le docteur ivrogne et le représentant en whisky chantre de la modération ; le dandy joueur, fils de juge répudié et le bandit voulant venger son père assassinée : la trop sèche fille de bonne famille, enceinte mais lorgnant vers un amant potentiel et celle de petite vertu au grand cœur, le banquier véreux mais sûr de son fait et le calme shériff, gardien de la loi et de la parole, interrompant les logorrhées tonitruantes du brave conducteur.

Direction Lordsburg, où chacun doit retrouver ce qui fait d’elle ou de lui un être humain : son amour, sa dignité, son devoir, sa liberté. L’équipage, hétéroclite, aurait refusé tout contact sans cette traversée forcée de Monument Valley, métaphore d’une terre promise. Même perdus dans le désert, la mauvaise estime de chacun empêche tout échange. Sans lieux d’attache, loin de toute exigence sociale, sans ces dames patronnesses, juges de bonne moralité ne franchissant jamais l’enclos des villes, rien, pourtant, ne retient l’élan vers l’autre. Mais rien n’y fait. Les barrières sociales, dans cette nation en construction, semblent déjà insurmontables. Une stagnation mentale, au risque du pourrissement, des corps et des âmes, que le mouvement de la diligence, qui, à la différence des trains, ne connaît pas la première classe, tentera de dissiper.

Une traversée jonchée d’obstacles, où la peur inspirée par la menace d’une attaque imminente de la tribu Apache du chef Geronimo révélera petit à petit la vraie nature des protagonistes. Ceux qui se révèlent nobles, ceux qui se terrent dans l’égoïsme, ceux qui restent tels qu’en eux-mêmes. Le groupe s’oppose, se soude, les liens se fondent, les regards, enfin, se mêlent. Et lorsque l’attaque survient, ce ne sont plus neuf individus isolés qui doivent faire face à la horde ennemie mais un groupe animé par le souci de l’autre, malgré les intérêts toujours très divergents. La diligence, en mouvement, fait corps et âme.

Entre ces deux points de l’aventure, un enfant naît. Le père est loin, à la guerre. Tous, ou presque, l’ont suppléé. À la fin de l’aventure, le seul vrai traître de l’histoire, celui qui se plaçait au-dessus de la mêlée, en gardien des vertus de l’Amérique et du capitalisme naissant, est puni : aveuglé par sa cupidité, il est le seul qui n’est pas réussi à trouver une cohérence entre son être et son paraître.

Chacun trouve enfin sa place, transformé par sa relation aux autres et par leur reconnaissance. Ford, dans ce film qui révéla John Wayne, illustre l’un des thèmes fondateur de la geste westernienne : comment, tout au long des canyons de nos vies, faire société, avec les autres, avec nos failles, et avec tout ce qui fait l’homme. Le film se conclut sur un triple crime. Le meurtrier, aux “circonstances atténuantes”,  part avec sa belle vers l’Ouest, sous les yeux du shériff rieur. L’amour, ici, triomphe sur une justice officielle naissante qui, lorsqu’elle est prise en défaut, ne prévaut pas encore sur la loi du talion. La dernière réplique, pied de nez à la bienséance, enfonce le clou de la satire sociale  : Well, they’re saved from the blessings of civilization (” Eh bien, ils sont sauvés des bienfaits de la civilisation”). Le fantastique de cette chevauchée, c’est peut-être ce retour à soi, véritable voyage initiatique pour dompter nos travers et pouvoir se regarder dans le miroir du saloon, juste avant qu’il ne soit enlevé par crainte d’une fusillade.

 

La chevauchée fantastique (Staghecoach)

États-Unis, 1939, Noir et blanc – son Mono – 35 mm, 97 minutes
Réalisation : John Ford
Scénario : Ernest Haycox, Dudley Nichols et Ben Hecht, d’après la nouvelle Stage to Lordsburg, transposition dans l’univers du western de la nouvelle « Boule de Suif » de Guy de Maupassant.
Musique : Gerard Carbonara
Photographie : Bert Glennon
Montage : Otho Lovering, Dorothy Spencer et Walter Reynolds
Direction artistique : Alexander Toluboff et Wiard B. Ihnen (associé)
Costumes : Walter Plunkett
Son : Frank Maher et Robert Parrish
Effets spéciaux : Ray Binger Yakina Kanut (doublure de J.Wayne)
Production : John Ford
Société de production : United Artists
Lieux de tournage : Monument Valley, Santa Clarita (Californie), Cañon City (Colorado)
Distribution :
Claire Trevor : Dallas
John Wayne : Ringo Kid
Andy Devine : Buck Rickabaugh V
John Carradine : Hatfield
Thomas Mitchell : Dr. Josiah Boone
Louise Platt : Lucy Mallory
George Bancroft : Shérif Curly Wilcox (VF Jean Brochard figurait en 3e position au générique)
Donald Meek : Samuel Peacock
Berton Churchill : Henry Gatewood
Tim Holt : Lieutenant Blanchard
Tom Tyler : Luke Plummer

Western Shots #1: The Great Train Robbery (1903)

C’est le tout premier. Celui qui pose la base mélodique : l’attaque d’un train par quatre bandits. Les notes de la gamme se succèdent sans répit : chef de gare assommé et ligoté, montée discrète dans le train, explosion du coffre, détachement de la locomotive, prise d’otage et exécution d’un passager téméraire, fuite dans la vallée, traversée de la rivière, retour au bercail à cheval, fête au saloon, humiliation du notable du coin, enfant, couvert d’un chaperon et portant son pot de lait, libérant l’employé de la compagnie ferroviaire et prévenant les forces de l’ordre, fuite des bandits, partage du magot et gunfight final. Tout est déjà là, à disposition des pionniers qui inventeront leurs règles, au fil de mille variations. Et cette dernière image, devenue mythique, d’un bandit face camera, qui, ayant mystérieusement échappé à l’assaut final, pointant son revolver sur le spectateur avant l’écran noir, avec l’air de nous dire : “Le western ? Vous n’y échapperez pas !”

The Great Train Robbery
(Le vol du grand Rapide)
États-Unis, 1903, N&B, muet, 10’31
Réalisé par Edwin S. Porter
Avec : Max Aronson (bandit, passager, conducteur du train), George Barnes (un bandit) et Barney Sherry, Marie Murray, Stella White.

Voir le film :

Western Shots, une analyse poétique du western à travers ses plus grands chefs-d’œuvre.