[Critique BD] : « Les Indes fourbes », le retour des picaros

Critique parue dans La Croix du 03/10/2019

Alain Ayroles et Juanjo Guarnido ont imaginé la suite d’un grand roman espagnol baroque. Sous forme de bande dessinée ils narrent avec brio les frasques d’une fripouille à la recherche de l’Eldorado en Amérique du Sud.

« Les Indes fourbes », le retour des picaros

Les Indes fourbes d’Alain Ayroles (scénario) et Juanjo Guarnido (dessins), Delcourt, 160 p., 34,90 €

Offrir une suite originale et convaincante à l’un des grands classiques de la littérature espagnole. À quatre siècles d’intervalle et en changeant de médium. C’est un pari fou que viennent de réaliser Alain Ayroles et Juanjo Guarnido. Plus de six ans de travail, qui en valaient la peine.

Les Indes fourbes est la suite en bande dessinée d’El Buscón, unique roman, publié en 1626, du grand écrivain du baroque espagnol Francisco de Quevedo (1). Aussi célèbre que Molière dans la péninsule Ibérique, il donna ses lettres de noblesse au roman picaresque : un récit d’aventures grinçant et rocambolesque mettant systématiquement en scène un picaro, appelé ici Don Pablos de Ségovie.

Un escroc roublard et mendiant, perpétuant ses forfaits dans toutes les couches de la société et trompant les puissants comme les faibles en changeant d’identité. À la fin du roman, il s’embarque pour l’Amérique du Sud à la recherche de l’Eldorado. Une suite, annoncée par Quevedo, ne fut jamais écrite. La voici.

Le scénario d’Alain Ayroles, auteur de la série De Cape et de crocs (Delcourt), enchante par sa langue à la fois classique et truculente. Son héros ne cesse d’embrouiller le fil de la pensée de ses victimes, inquisiteurs ou Indiens rebelles, sans que jamais le lecteur se sente perdu.

La mise en images par Juanjo Guarnido, l’auteur de la série policière et animalière à succès Blacksad (Dargaud), fait mieux que servir ce récit. Il le magnifie et le déploie au fil de 160 grandes planches, s’offrant le luxe d’une séquence muette de plus de dix pages sur la découverte d’une cité d’or. Le dynamisme du trait et la chaleur des couleurs créent une ambiance suffocante, digne de celle du film Aguirre, la colère de Dieu, de Werner Herzog, autre épopée picaresque.

Cette fable au final astucieux cache une réflexion sensible sur l’ambition, mais aussi sur le mensonge et le plaisir d’être dupé par les fausses apparences. Une morale cruelle, et toujours moderne : comme l’aveuglement de l’or d’autrefois, la fascination pour les écrans d’aujourd’hui permet toutes les usurpations.

Stéphane Bataillon

(1) El Buscón. La vie de l’aventurier Don Pablos de Ségovie. Sillage, 208 p., 14,50 €. Traduit de l’espagnol par Rétif de la Bretonne.

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