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Les rives poétiques de la Méditerranée

Articles parus dans le cahier Livres & Idées du quotidien La Croix du 7 avril 2011.

Une nouvelle anthologie des poètes de la Méditerranée parcourt les rives tourmentées d’une mer chargée d’histoire, de larmes et de révoltes.

Les Poètes de la Méditerranée. Anthologie. Préface d’Yves Bonnefoy, édition d’Eglal Errera, « Poésie ». Gallimard-Culturesfrance, 960 p., 12 €.

« D’abord il y eut la mer. » Le premier vers de cette anthologie, du poète grec Titos Patrikios nous entraine dans une odyssée folle : 24 pays, 17 langues et 5 alphabets sont ici conviés pour arpenter les rives de Méditerranée, d’Athènes en Macédoine, et conter les tumultes qui agitent ces eaux. Les voix qui nous parviennent sont celles de 101 poètes qui délivrent leur chant sur près de quatre générations. Près d’un millier de pages, où se croisent les vers de Kiki Dimoula, d’Abdellatif Laabi, d’Andrée Chedid, d’Ismail Kadaré et de tant d’autres, trop peu connus, trop peu traduits.

Non pas une, mais des poésies, que seule la mer d’origine peut maintenir ensemble. Car plus le voyage avance, au fil des poèmes, plus on en vient à l’évidence : rien, ici, qui désire s’unifier dans une même langue. « j’ai eu du mal à préserver ma langue / parmi celles qui viennent l’engloutir » poursuit Patrikios. C’est donc une anthologie multilingue qui nous est proposée pour respecter ce choix avec, pour chaque texte, la version originale et sa traduction en face à face. Une initiative qui permet de percevoir la multiplicité. Une culture des différences, seule capable d’éviter à l’homme les renoncements à son identité face au poids quasi-permanent d’un exil, subi ou possible. D’un déracinement que l’on tente de soulager par les rencontres sur le chemin. « J’ai traversé de nombreux déserts » raconte l’israélien Haviva Pedaya « (…) Maintenant, je me sens dans ma patrie / Car j’ai soudain compris combien cette terre bouge / et combien son tremblement est inconfortable (…) ». L’illusion d’un lieu où se poser, où trouver l’autre qui attend, tel l’italien Milo de Angelis : « Nous entendîmes la pluie et ceux/ qui revenaient : toute chose / dans le calme de parler, puis la montagne, un instant, tous les / morts que même ton exil / ne pourra distinguer. » Échanger avec cet autre, pour convenir ensemble de l’illusion d’une place qui serait assurée.

Dans une relation électrique et passionnée entre l’individu et les peuples, ces poèmes font surgir une tension qui oppose aux discours sur une improbable « Europe de la Méditerranée » l’urgence de vivre avec et dans ces lieux. Jusqu’à la liberté, toujours à conquérir, à l’ombre d’un soleil qui tente trop d’éblouir pour cacher la misère. « Notre village est une vieille aux dents arrachées par le pain » avance l’égyptien Mohammed Afifi Matar.

Une tristesse ? Non. Plutôt l’usage d’une solitude et une mélancolie nécessaire pour supporter et finalement accepter cette norme d’exil. Pour endosser ensuite une promesse formidable. Celle que des hommes pourraient se soulever, par la magie des mots et la force des langues. Pour parler assez fort de la vie qui entoure. « Je connais le bruit du fer / Le bruit du verrou que l’on tire, de la porte qu’on pousse / Le bruit cruel de ce qui entrave mains et épaules » témoigne la poète et avocate turque Gulten Akin. « Il est mort / Aucune goutte de pluie ne s’est attristée / Aucun visage humaine ne s’est assombri / La lune n’a pas survolé sa tombe de nuit » poursuit le libyen Mohammed al-Faytouri. Mais il ajoute : « le peuple s’est réveillé / et a traversé le champ des roses au crépuscule / comme un ouragan (…) »

Espagne, Grèce, Tunisie, Égypte, Libye… Il est frappant de lire, dans ces mois où les peuples se manifestent, comme tous ces poèmes portent en germe, en avant, les évènements du monde. Où bien peut être est-ce nous qui traduisons ces mots en troublantes résonances. C’est ce qui rend cette croisière fascinante et fait penser que cet ouvrage important, discrètement publié sous forme d’un livre de poche (dans la certes prestigieuse collection Poésie/Gallimard ) arrive au bon moment : celui où le monde bascule et où, comme le dit Yves Bonnefoy dans sa préface, la poésie garde ces lieux « avec elle, en elle, à combattre, à espérer. »

Stéphane Bataillon

INTERVIEW : Maïté Vallès-Bled, Directrice du Festival de poésie Voix Vives de Méditerranée en Méditerranée à Sète

Qu’est-ce que le festival Voix Vives ?
C’est la 14ème édition d’un festival de poésie qui a lieu depuis l’année dernière à Sète. Ce festival est une immense plate-forme de rencontres où la parole circule librement. La présence simultanée de plus de 100 poètes, venus de toute la Méditerranée, crée des passerelles infinies au fil des 400 événements du festival (concerts, lectures, débats…). Cet été, il aura lieu du 22 au 30 juillet.

Pourquoi un festival consacré à la poésie méditerranéenne ?
Il n’y a pas une mais des poésies méditerranéennes, contemporaines. Elles sont intimement liées à des lieux, à des histoires riches, qui procure à la parole poétique une ouverture immense sur des pensées et des écritures très diverses. Nous avons créé ce festival pour donner de l’espace à la poésie. Elle en a tellement peu dans le monde actuel, alors qu’elle est essentielle, au cœur du bouillonnement de la vie, mais aussi dans l’intimité de la rencontre.

Quelle est la particularité de cette manifestation ?
C’est un festival militant de la poésie, qui installe la poésie dans les lieux du quotidien : dans les rue et les commerces de cette ville chère à Georges Brassens. La présence des poètes qui lisent eux-mêmes leur textes font entendre des voix sur lesquelles personne ne s’arrêterait dans un théâtre ou une salle fermée. Pour organiser tout cela, nous travaillons avec une équipe composé de permanents, des poètes et de plus de 60 bénévoles locaux qui se mobilisent dans toute la ville pour apporter cette poésie et créer les condition du partage, où tout peut se dire. Ces échanges avec le public, avec les artistes, dans une ambiance où tout se passe dans la douceur, où les sourires flottent sur les visages, sous le soleil, provoque quelque chose de magique.

Quel bilan tirer de la dernière édition ?
Avec plus de 32 000 visiteurs l’année dernière, l’une des réussites du festival est d’être capable de fédérer des amateurs, mais aussi beaucoup de gens qui n’ont jamais ouvert un livre de poésie, qui vienne flâner, curieux, dans les rues du quartier des pêcheurs dans lequel est installée la manifestation. Un quartier très populaire dans lequel s’ouvre depuis quelques années des ateliers d’artistes en phase avec le projet.

Propos recueillis par Stéphane Bataillon

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