Tout sur le yoga

(Article initialement paru dans La Croix L’hebdo du 25 mars 2022)

Yoga. L’encyclopédie, Ysé Tardan-Masquelier (dir.), Éditions Albin Michel, 736 p., 49 €

Yoga. Quatre lettres, les mêmes partout dans le monde. Et d’Orient en Occident, le même engouement. Pour explorer ce mot, qui dériverait de la racine yuj, « s’absorber », cette somme solide mais accessible, illustrée et agréablement mise en pages, retrace une véritable épopée spirituelle. Remontant aux sources de l’hindouisme, se cristallisant sous forme de postures corporelles dès le XIe siècle et séduisant irrésistiblement les sociétés modernes depuis le milieu du XXe siècle, le yoga a une longue histoire, souvent mal connue, même de ses pratiquants enthousiastes.

L’ouvrage, composé en quatre grandes parties, vient donc combler une lacune. Il donne accès aux résultats des recherches les plus récentes sur la discipline, avec des traductions très souvent originales et inédites des textes, procurant à cet ensemble un intérêt particulier. Brossant l’ensemble de l’histoire, des figures et des concepts permettant d’apprivoiser une matière riche, l’encyclopédie ne s’attarde pas, en revanche, aux détails des différentes postures. Les asanas, essentielles à cette sagesse constamment incarnée, se retrouvant déjà dans de très nombreux ouvrages.

Premier joyau, justifiant presque à lui seul l’acquisition de l’ouvrage, une nouvelle traduction commentée des fameux Yogasutra de Patanjali. Ces 195 aphorismes fondateurs de la tradition, inspirant toutes les écoles de yoga au-delà de leurs différences, frappent par leur concision et disent l’essentiel : « Le yoga est la résorption des opérations du mental » ou « De la sobriété résulte un bonheur sans égal ». Réputés elliptiques et très ardus, ils ont été traduits par Marc Ballanfat et sont accompagnés d’extraits des interprétations éclairantes de Vyasa,
commentateur mythique de ces textes compilés à partir du II
e siècle avant J.-C. Il propose, pour chacun, des résonances pour mieux nous les approprier, convoquant Épicure ou Maître Eckhart. Sans doute faut-il une vie pour comprendre les concepts très subtils, même muni de leurs définitions grâce aux différents glossaires et aux nombreuses clés de lecture, mais leur approche est indispensable pour poursuivre avec profit la découverte.

De l’Inde antique au début du XXe siècle, yogis et ascètes vont transmettre et faire évoluer leur pratique, croisant la route d’autres traditions, dialoguant et se métissant parfois avec elles, du bouddhisme tibétain au soufisme en passant par les exercices spirituels d’Ignace de Loyola. Avec, toujours, une place centrale et délicate réservée à la pratique de la respiration. « De même que le lion, l’éléphant ou le tigre ne sont domptés que progressivement, le souffle doit être exercé progressivement. Sinon, il tue le pratiquant », prévient l’auteur de la Hatha-Yoga-Pradîpikâ, vade-mecum de la discipline composé au XVe siècle.

Une vaste enquête documente enfin le succès moderne, particulièrement aux États-Unis et en France, porté par les figures de Gandhi, Sri Aurobindo ou Ramana Maharshi. Un succès dont l’Inde a su tirer parti, ayant fait du yoga une puissante arme d’influence culturelle et politique. Malgré l’effacement de ses racines religieuses, cette pratique est aussi une réponse à la quête de spiritualité dans un Occident déboussolé. Elle est ici confrontée au christianisme, dégageant de passionnants points de rencontre à travers, entre autres, le portrait d’Henri Le Saux, moine chrétien en terre hindoue (1910-1973) et acteur de ce livre-univers qui passionnera les plus réfractaires aux postures improbables.

Stéphane Bataillon

L’autrice

Docteure habilitée en histoire et anthropologie des religions (Paris-Sorbonne), Ysé Tardan-Masquelier a enseigné à la Sorbonne et à l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco). Présidente de la Fédération nationale des enseignants de yoga de 1981 à 1992, elle dirige, à l’Institut catholique de Paris, le diplôme universitaire « Cultures et spiritualités d’Asie ». Autrice de nombreux ouvrages, elle a notamment codirigé avec Frédéric Lenoir L’Encyclopédie des religions (1997) et le Livre des sagesses (2002) chez Bayard. Elle a dirigé cette vaste encyclopédie bénéficiant des travaux de plus de 60 spécialistes internationaux.

L’enjeu

À la suite de Jésus. L’encyclopédie (2017)
et
Après Jésus. L’invention du christianisme (2020), les Éditions Albin Michel poursuivent la publication de grandes synthèses de « vulgarisation intelligente » autour des spiritualités, avec cette exploration historique et théorique du yoga, sagesse du souffle et de l’incarnation, de ses origines au phénomène mondialisé qu’il représente aujourd’hui.