Le cadeau (critique littéraire in utero)

Il y a des fois où l’amie qui vous offre un livre sourit avec tant de malice qu’on s’en régale d’avance. Des fois où l’on reçoit ce livre avec un arrière-goût d’angoisse, en se demandant comment il a bien pu nous échapper jusqu’ici. Ça fait comme ça, aussi, chez les pêcheurs.

Il y a des fois où l’on ose à peine accepter le cadeau, que l’on sent que c’est presque trop. Trop précieux, trop drôle, trop beau. Que ce livre a déjà vécu, connu d’autres yeux, d’autres sourires, d’autres que c’est presque trop. Que notre amie nous transmet quelque chose, sachant que nous en prendrons soin, en confiance.

Il s’agit (fin du suspens) d’un livre de textes d’humour de Pierre Etaix, Dactylographismes, jouant avec les lettres, les blancs de la page, sans aucun artifice, avec toujours la même typographie machine qui donne sa beauté à l’ensemble.

Dactylographismes rend heureux. Plus que ça. Donne du courage. Pousse à continuer les expérimentations, les jeux sérieux et poétiques qui mettent le bordel dans l’espace des pages. Pousse à creuser cet humour invendable, qui touche au plus profond de notre joie intacte de voir les lettres vivre.

Hier, en allant à l’école avec mon fils, nous nous sommes demandé pourquoi les signes de ponctuations n’avaient pas leur alphabet. Pourquoi ils trainaient parmi les lettres. Pourquoi ils étaient considérés comme des habitants de seconde zone. Il y a un texte là-dessus dans ce livre. Le dialogue d’un fils et de son père, le fils demandant ce qu’ils peuvent bien faire, pourquoi ils existent, tous ces signes. Et le père s’énerve, et le père ne sait pas, et le père veut lui flanquer une gifle, comme le père de Philémon dans la série de Fred. Alors, j’ai lu le texte, à haute voix, hier soir, en y mettant de la voix, une lecture pour tous les trois. Et nous avons ri, et nous nous sommes endormis, avec ces points de suspension qui font le sel de nos vies.

 

Design du poème #45

Rencontre avec le typographe Jean-Baptiste Levée. Pourquoi passe t’il parfois plus de trois mois à créer minutieusement un nouvel alphabet et ses styles, infime décalage dans ce monde saturé de signes que peu remarqueront ? Pourquoi y met-il toute son énergie ? « Pour investir (son) humanité ». La phrase résonne avec le lent travail de disposition du poème, de la gestion d’un silence entre chaque mot qui est plus qu’un espace. Symphonie d’une seule note jouée à la mesure.

Si tout répond à un réel, part d’un problème à résoudre, d’une envie à assouvir, d’un besoin à combler, c’est bien de l’intérieur que vient l’énergie, la chaleur, la singularité (tout cela rassemblé sous le vocable de sincérité) nécessaire à la création d’une forme nouvelle. Qui pourra la charger d’une émotion particulière, reconnaissable d’un tremblement pour que le monde vibre différent.

C’est peut-être ce mouvement, la permanence de cet échange entre le dedans et le dehors qui ne dépend ni complètement de nous ni complètement des autres, qui est la condition indispensable de la création.

Les homards

Ce qui se joue, ce qui est en train de se jouer, aurait à voir avec notre degré de liberté. Ce qui se joue, serait l’estimation de notre marge de manœuvre individuelle. Celle que la communauté à laquelle nous participons est en train de redéfinir. Les interdictions sont massives. Les permissions immenses. Plus rien ne nous est, ne nous sera imposé. À nous de choisir. Aux autres de s’adapter. Mais tout se fait lentement. à petit feu. Sauf, parfois, une détonation qui nous fait prendre conscience. On ne parle plus dans les openspace. On tapote, communique, slackons sans autre cliquetis que celui des claviers. Mais on choisit son temps. Son lieu. Son programme. Fluidité apparente, de plus en plus canalisée. Mais la température de l’eau est décidée ensemble : démocratie participative, coworking, coconstruction et communication bienveillante. Alors il ne faudrait trop rien dire. Même quand la température augmente. Si nous savons cliquer, nous trouverons très vite le code de réduction. Nous sommes les clients-rois d’un monde de libre esclavage.

Design du poème #44

Que pouvons nous faire face à l’hubris et sa voie sans issue ? S’arrêter. Respirer un grand coup. Repartir. Dans l’autre direction. Pas celle qui aboutie dans un autre cul de sac, sur le repli, le rétrécissement de l’horizon. Mais celle qui permet de se mettre en condition de faire, avec nos mains. De creuser un puits. De fabriquer un pot. D’y planter une graine. D’arroser d’un peu d’eau. D’en écrire le poème. De contempler l’ensemble.

À cette position, non repérable par GPS, inutile d’émettre un signal trop clair. Les ombres et les perturbations sont admises, presque souhaitables. Juste tenter sa réponse à ce qui, dans le flux du réel, nous as ému. Cette seule information qui nous est nécessaire.

Concentré sur son geste, l’exécuter. Prendre plaisir.

Design du poème #43

Depuis trois ans, je n’écris quasiment plus de poèmes en vers. Je ne m’en étais pas vraiment rendu compte jusqu’à hier soir. Hier où j’ai dû, tranquillement, jusqu’à tard dans la nuit, en faire un sélection afin qu’ils soient traduits par Alexis, un ami poète pour un festival européen où je suis invité.

J’écris désormais de la prose. De la prose poétique. Je n’avais pas encore acté cette transformation profonde de mon travail. Ce passage de la forme moderne classique à autre chose. À la prose poétique. C’est plus dur. Plus dur à lire, à envisager, à transmettre comme un tout. Un peu bâtard, entre les formes. Du poème. Du roman. Un peu comme la nouvelle. Un genre de nouvelle de la poésie. Mais c’est ce que je fais. Qui m’amuse. Où je m’amuse. Une forme qui traduit désormais mon rythme au plus proche. Ça existe. ça Jabès, ça Tarkos, ça Pennequin, ça Azam, mais ça n’a pas vraiment de rayon en librairie. C’est après le Z, où c’est dans l’autre rayon, là-bas, demandez à mon collègue.

Mon troisième recueil marquera ce tournant. Avec des textes que je me sentirai capable de porter en voix. Avec la conviction qu’ils seront urgents. C’est à dire assez sincères pour occuper l’espace du lieu de la parole offerte. Je me mets au travail.

 

Design du poème #42

Tenter d’inscrire une modalité de notre expérience au monde. Celle qui passe par les éléments les plus accessibles de notre quotidien. La mauvaise herbe sortant du bitume que l’on contemple avec son fils en allant à l’école. La châtaigne dont on tente d’enlever la fine écorce avec ses ongles. La dégustation d’un concombre inconnu. Une discussion passionnante avec un cultivateur d’algues, entrer dans les détails de son métier et s’amuser ensemble. L’impression que l’attention à ces tangibles nous sont profitables. Que ces occasions imprévues d’étonnements nous sont offertes. Sous le soleil. Transmettre par le poème un peu de l’impulsion et de cette joie si simple d’expérimenter.

Design du poème #41 : Que peut la poésie ?

Que peut la poésie pour ce monde ? Pour nous ? Que peut cet acte de création, d’agencement de la parole, pour nous aider à vivre ? C’est à dire nous accompagner, en résonance, dans la reconnaissance des infimes variations de nos réalités. Une brise de vent, l’oscillation d’une fleur, une araignée qui court, à la première vibration de nos pas, se cacher entre la plinthe et le parquet. Des papillons envahissant les placards mais s’immobilisant dès que l’on ouvre la porte. Un regard étranger qui nous interpelle. L’irruption du bizarre et de l’incongru. Une phrase que l’on retient. Un désir qui surgit. Un « ah, il fait comme ça, lui ? »

Quelle résistance permet la poésie ? Avant l’engagement qui prendra la place de l’autre. Réduira l’autre moitié des arguments. Avant l’utilisation de la langue pour convaincre.

Quelle résistance ? C’est à dire quelle liberté de ne pas plonger tout de suite ? D’observer, de prendre son temps face au monde. De confirmer, à son rythme profond, ce désir de vie simple, sans trop de ce pouvoir saturé de paroles blêmes. Sans d’attrait pour des richesses dont la contrepartie est toujours vol du temps. Effraction dont le constat se fait trop tard, lorsque le corps, l’esprit, cèdent.

Que peut la poésie pour nous aider à suivre cette intuition qui ne cesse de se creuser, au contact des mots d’Albert Schweitzer : « Le bien, c’est de maintenir et de favoriser la vie ; le mal, c’est de détruire la vie et de l’entraver. » ? Des mots sans saveur apparente, mais qui, au contact du réel, formulent au plus juste une éthique tenable. Une éthique sans éclats, laissant libre les ombres, les failles et les pulsions s’accommoder ensembles à l’intérieur de nous. Une qui ne nous empêche pas de tuer l’araignée, d’écraser les papillons, ou de ne pas répondre au regard de cet autre. Mais en ayant conscience.

C’est à cela que la poésie peut aider. À remédier à notre inconscience.

À dynamiser notre humanité.

Design du poème #40 : Relire Tarkos

Se dire que la poésie se dit. Qu’elle vit aussi bien. Qu’un poème est avant tout une pâte de mots, patmot. Des mots qui se malaxent dans le cerveau, qui se disent, qui s’agencent, qui se combinent avant tout là-haut. Dans la tête. Avant de sortir. Du chaud, pour être déposés, travaillés, formulés avec juste la quantité d’encre ou de pixel nécessaire. Ratures. Premier jet, c’est pas grave, je l’ai.

Ce matin, avec T. on a écrit toute une chanson, la chanson du caméléon. Nous ne nous sommes pas dit « on va écrire une chanson ». On a commencé à chanter, chanter, danser, s’amuser. Et puis il a trouvé une rime. Un choc de mots. Une inattendue. Alors j’ai couru. Prendre une feuille. De papier. Pour la noter, avant l’échappée. Et puis c’est parti. Comme, comme si. On ne s’est plus arrêté jusqu’à l’heure du départ. Deux pages grattées, deux pages d’idées, à retravailler. Ce soir, dans un grand cahier.

Relire Christophe Tarkos. Presque plus pour ce qu’il y a autour. Pour cette soucieuse liberté d’utiliser la langue sans l’instrumentaliser. Relire ses amis. Dans CCP, dans L’enregistré. Mettre le DVD dans le lecteur. Écouter. Regarder. Retrouver le désir du poème. Comprendre de nouveau pourquoi cela persiste d’entre nos activités. Se dire qu’on a envie de s’amuser avec. Qu’il n’y a rien de plus à attendre et que, déjà, la prétention est immense de se mettre à tracer. Un mot. Trouvé ensemble.

Minimalisme

Lecture de MIN, un livre inspirant de Stuart Tolley sur le design graphique minimaliste ( Ed. Pyramid). Tout ce que j’aime profondément, de la poésie à la musique, du design à la spiritualité, se rapporte à cette esthétique. Un art de vivre, une élégance dépouillée, mais qui ne manque ni de chaleur, ni d’humour. C’est mon petit défi, mon alliage rêvé, le but de ce que je tente de produire en m’amusant des formes. J’écoute deux fois à la suite une émission sur mon idole, Bernard Heidsieck, C’est bien l’été.

Design du poème #39

Faire. Faire du beau. Le trouver, ou l’inventer, ce qui revient au même. Le but du poème est de changer la vie de celui ou de celle qui le recevra. Changer le cours de ses pensées et de ses émotions par une résonance qu’il ou qu’elle n’attendait pas. Être surpris du monde pour être surpris de soi. Et que son prochain pas se pose sur la terre d’une pression différente.

Design du poème #38

Il faut être prêt pour la rupture. Prêt à combler le vide au centre du cyclone pour ralentir le geste et aller vers son risque. Formuler son désir sans les flammes des rancœurs ou les reflets au loin. Avec pour seul amour celui de nos plus proches lors de la traversée. D’un poème.

Ces raisons là qui font que nos raisons sont vaines.
Ces choses au fond de nous qui nous font veiller tard.

Jean-Jacques Goldman. Veiller tard.

Design du poème #37

Écrire, ce serait aller au-delà du rêve que l’on a fait de soi. Pas trop au-delà, pas jusqu’à briser le miroir, mais jusqu’à saisir l’ombre du plis de l’étoffe. Celle qui donne du relief. Celle qui souligne ce mouvement particulier qui module notre voix.

Design du poème #36

Écrire le poème, c’est faire sa part du monde. Certain de sa force, convaincu, dur comme fer, contre toute matière. Comme ces ermites priants. Au risque d’être inutile.

Écrire le poème, c’est tenter d’éclairer et de transmettre par les mots ce que l’on a pas encore expérimenté, mais que l’on pressent, profondément, depuis l’enfance. Que l’on ne sait pas, pas encore. Et encore. Et encore.

Prophète minuscule, prophète intime, ce non-accomplissement de ce qui est inscrit nous garde humble. L’ego reconnu, accueilli comme avec nos autres monstres, dans cette ménagerie qu’on transforme en spectacle, alternant chaque jour le soleil dans la nuit.

B.o.p (bande originale du poème) : A Mess like this – The Dø

Design du poème #35

Le poème n’en finit jamais de cerner le silence. À force, il pourrait aboutir à la concision extrême d’un seul mot, mot vibrant, en mouvement. Celui de ce principe qui nous est commun. Mais ce n’est pas suffisant. Pas tout à fait reconnaissable encore. Alors, soudain, dans un renversement de proie à prédateur, le silence prend place au cœur du poème. L’irradie, le submerge, l’anéanti totalement, avec son consentement. Ayant effacé jusqu’à sa trace, cet obscur et silencieux silence lui offre une forme d’éternité. Second retournement, le poème gagne alors l’empreinte profonde et invisible qui nous le rend définitivement utile.
Le poème use la parole, ôte sa gangue d’intelligence pour révéler sa transcendance dans un geste, libre et aimant. Dans la lumière de nos sourires, dans la chaleur de nos caresses. Doux et tranquille comme un matin d’été.

Design du poème #34

Avoir confiance en soi ? Avoir confiance suffit. Ou alors, un « en soi » pour désigner le lieu. Cette confiance qui permet le lâcher du poème et rend possible, par le dénuement qu’elle engendre, de ne plus considérer que deux choses : le mouvement et l’échange qu’il réalise. Comme le secret murmuré à l’enfant que nous étions : « tu vois, je me suis bien occupé des escargots ».