Le cadeau (critique littéraire in utero)

Il y a des fois où l’amie qui vous offre un livre sourit avec tant de malice qu’on s’en régale d’avance. Des fois où l’on reçoit ce livre avec un arrière-goût d’angoisse, en se demandant comment il a bien pu nous échapper jusqu’ici. Ça fait comme ça, aussi, chez les pêcheurs.

Il y a des fois où l’on ose à peine accepter le cadeau, que l’on sent que c’est presque trop. Trop précieux, trop drôle, trop beau. Que ce livre a déjà vécu, connu d’autres yeux, d’autres sourires, d’autres que c’est presque trop. Que notre amie nous transmet quelque chose, sachant que nous en prendrons soin, en confiance.

Il s’agit (fin du suspens) d’un livre de textes d’humour de Pierre Etaix, Dactylographismes, jouant avec les lettres, les blancs de la page, sans aucun artifice, avec toujours la même typographie machine qui donne sa beauté à l’ensemble.

Dactylographismes rend heureux. Plus que ça. Donne du courage. Pousse à continuer les expérimentations, les jeux sérieux et poétiques qui mettent le bordel dans l’espace des pages. Pousse à creuser cet humour invendable, qui touche au plus profond de notre joie intacte de voir les lettres vivre.

Hier, en allant à l’école avec mon fils, nous nous sommes demandé pourquoi les signes de ponctuations n’avaient pas leur alphabet. Pourquoi ils trainaient parmi les lettres. Pourquoi ils étaient considérés comme des habitants de seconde zone. Il y a un texte là-dessus dans ce livre. Le dialogue d’un fils et de son père, le fils demandant ce qu’ils peuvent bien faire, pourquoi ils existent, tous ces signes. Et le père s’énerve, et le père ne sait pas, et le père veut lui flanquer une gifle, comme le père de Philémon dans la série de Fred. Alors, j’ai lu le texte, à haute voix, hier soir, en y mettant de la voix, une lecture pour tous les trois. Et nous avons ri, et nous nous sommes endormis, avec ces points de suspension qui font le sel de nos vies.

 

Les homards

Ce qui se joue, ce qui est en train de se jouer, aurait à voir avec notre degré de liberté. Ce qui se joue, serait l’estimation de notre marge de manœuvre individuelle. Celle que la communauté à laquelle nous participons est en train de redéfinir. Les interdictions sont massives. Les permissions immenses. Plus rien ne nous est, ne nous sera imposé. À nous de choisir. Aux autres de s’adapter. Mais tout se fait lentement. à petit feu. Sauf, parfois, une détonation qui nous fait prendre conscience. On ne parle plus dans les openspace. On tapote, communique, slackons sans autre cliquetis que celui des claviers. Mais on choisit son temps. Son lieu. Son programme. Fluidité apparente, de plus en plus canalisée. Mais la température de l’eau est décidée ensemble : démocratie participative, coworking, coconstruction et communication bienveillante. Alors il ne faudrait trop rien dire. Même quand la température augmente. Si nous savons cliquer, nous trouverons très vite le code de réduction. Nous sommes les clients-rois d’un monde de libre esclavage.

Minimalisme

Lecture de MIN, un livre inspirant de Stuart Tolley sur le design graphique minimaliste ( Ed. Pyramid). Tout ce que j’aime profondément, de la poésie à la musique, du design à la spiritualité, se rapporte à cette esthétique. Un art de vivre, une élégance dépouillée, mais qui ne manque ni de chaleur, ni d’humour. C’est mon petit défi, mon alliage rêvé, le but de ce que je tente de produire en m’amusant des formes. J’écoute deux fois à la suite une émission sur mon idole, Bernard Heidsieck, C’est bien l’été.

Énigmes

Ce sont des poèmes. Ceux de Pascal Ruffenach, auteur l’an passé d’un très beau roman sur une vie qui s’achève, L’hôpital maritime (Seuil, 2012). Des poèmes où chaque mot se voit traité comme un hôte d’importance. Et du silence autour qui prépare lentement une forme de submersion. Comme dans un mouvement qui déplacerait le sable du fond des océans. Sans que presque personne puisse s’en apercevoir. D’ailleurs, ces poèmes ne se livrent pas immédiatement. Sur le tout nouveau site de l’auteur, ils se présentent sous forme d’énigmes : courts-métrages sensibles et sobres comme les galets. Les vers sont mis en voix par Isabel Otero sur des images tout à la fois fixes et mouvantes de l’artiste Mireille Vautier. Une parole à entendre dans le calme des villes.

ÉNIGME 3 – Le grain blanc

Texte : Pascal Ruffenach ; voix : Isabel Otero ; images : Mireille Vautier.

D’autres « énigmes » à découvrir sur le site : www.pascalruffenach.com

Motivation

Créer du faire. Inscrire le poème. Les talents cultivés pour cheminer, en liberté et en conscience, dans les éthiques successives. Aristocrate ou humaniste, le poème acte, d’une parole, l’égalité par la reconnaissance. Un fruit de l’exercice et du labeur mêlés.