(critique) L’ère de l’individu tyran, la fin d’un monde commun, par Eric Sadin

Dans un ouvrage percutant, Éric Sadin met en question la représentation hypertrophiée de nos vies en ligne et ses conséquences politiques délétères.

La notion même d’une réalité commune serait sur le point de vaciller. Sous quelle force ? Celle d’une hypertrophie du moi, généralisée, permise et favorisée par nos usages technologiques, réseaux sociaux et smartphones au premier chef. Dans son dernier essai, le philosophe Éric Sadin décrit une évolution fulgurante qui aurait transformé en quelques années l’individu citoyen respectant le cadre commun en un « individu tyran » niant tout crédit à l’autorité politique, même élue démocratiquement. Un individu tyran n’acceptant plus comme norme que ce qu’il reconnaît lui-même comme viable et réel (faits, relations, opinions), et mettant à mal l’idée même de gouvernance collective, devenue presque impossible.

Chacun d’entre nous, désormais, serait susceptible de remettre en cause le droit d’existence d’éléments contredisant sa « vérité », une « vérité » construite autour d’une vie en ligne et de sa « communauté ». Les quelques « j’aime » récoltés à chaque émission d’une opinion, bien qu’engloutis aussitôt par un fil d’actualité incessant, nous donnant l’illusion que celle-ci compte pour d’autres alors que le processus, toujours recommencé, ne fait que rétrécir, au final, le champ du réel et augmenter l’indifférence aux autres.

Pour expliquer ce piège de l’importance de soi, l’auteur montre comment nous sommes passés de l’individualisme libéral du tournant du XVIIIe siècle, qui avait en tête un idéal d’émancipation dans le cadre commun, à l’ultralibéralisme des années 1980 où la figure du « gagnant » solitaire commence à être préférée aux récits d’aventures collectives. Il retrace ensuite l’évolution des innovations technologiques des vingt dernières années, de l’iMac d’Apple, premier ordinateur « tout en un », aux applications de rencontres offrant de sélectionner ses relations futures comme l’on fait son marché. Il y met en regard l’évolution de nos comportements : la catharsis des ego favorisés par Facebook, le triomphe des pensées en 140 caractères de Twitter au détriment de l’action concrète, la fin d’une forme de retenue de son image avec les selfies, sa personne gérée comme une marque avec Instagram, jusqu’aux applications de type Uber permettant de se noter mutuellement, individus devenus marchandises, avec l’illusion paradoxale d’une forme de toute-puissance.

Devenus autoentrepreneurs de notre existence, nous aurions laissé les anciens liens collectifs se déliter au profit d’entreprises du numérique, sachant particulièrement bien retenir notre attention et notre énergie. Énergie mise autrefois au service d’un engagement politique, d’une action associative ou d’un combat pour faire avancer une cause.

La conséquence serait sous nos yeux : un monde de plus en plus violent, éruptif où chaque particularisme est source d’une revendication à l’extrême, sans que plus personne ait de légitimité à jouer le rôle de médiateur. D’où le risque, approchant, d’un « tous contre tous ». Pour l’éviter, Éric Sadin propose le retour aux témoignages face aux discours : des récits vécus et charpentés d’expériences particulières mais ancrées dans le réel pour nous redonner envie d’écouter puis d’agir.

Au fil de ces pages percutantes, on regrette juste qu’aucune autre attitude ne semble résister à cette hubris moderne. Or, ils sont nombreux, peut-être majoritaires, ceux qui n’étalent pas systématiquement leurs moindres faits et gestes en ligne. Peut-être que c’est avant tout cette force de discrétion, certes moins visible, qu’il serait aussi bon de promouvoir avant de (re)faire commun.

Stéphane Bataillon

L’auteur

Né en 1973, Éric Sadin est philosophe. Il vient de publier chez Grasset L’ère de l’individu tyran qui, avec ses trois précédents ouvrages, La Vie algorithmique. Critique de la raison numérique (2015), La Silicolonisation du monde. L’irrésistible expansion du libéralisme numérique (2016) et L’Intelligence artificielle ou l’enjeu du siècle. Anatomie d’un antihumanisme radical (2018) – tous trois parus aux Éditions L’Échappé – l’ont imposé comme l’un des penseurs des impacts du numérique sur nos vies.

L’enjeu

L’ultraconnexion technologique a nourri et renforcé chez chacun un sentiment de fausse toute-puissance. Elle explique en partie l’explosion des colères dans nos sociétés.

Pourquoi on l’aime

Pour sa capacité à relier les évolutions technologiques à celles de nos comportements individuels et collectifs.

Grasset, 350 p., 20,90 €.

(Article paru dans La Croix L’hebdo du 31/10/2020)

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *