Normalité

On irait bien plus loin
si les fous, tous ensemble,
ne nous en gardaient pas

Se rappeler toujours
qu’on tend à les rejoindre

Que c’est l’ordre des choses.

Programme

Je n’essaye même pas
d’aller sur d’autres rives
de rencontrer ces terres
dénoncées par le vent

Je n’essaye même pas
d’en appeler à l’instant
pour que des mots étranges
tentent la distraction

Je n’essaye même pas
d’élaborer des plats
agrémentés d’épices
qui relèveraient le monde

Je vous offre en spectacle
les mots apprivoisés
ceux qui portent le parfum
des aventures durables

Ceux qui pourraient convaincre
jusqu’à la goutte d’eau.

Lautréamont, œuvres complètes

Cahier Livres&idées du quotidien La Croix, 29 octobre 2009

Comte de Lautréamont. Dès son pseudonyme, emprunté au noble héros d’un roman d’Eugène Sue, Isidore Ducasse met au défi son lecteur. L’auteur des Chants de Maldoror s’amuse avec lui, le perd dans un immense univers d’images surgissantes. Un jeu qui annonce par avance ceux des surréalistes. Pour en distinguer les règles et tenter la confrontation, cette nouvelle édition de la Pléiade sait qu’un rigoureux appareil critique, même modernisé, n’est pas un atout suffisant. Dans une astucieuse dispersion du regard, le volume propose donc en complément les diverses lectures que l’œuvre a suscitées depuis sa parution : Breton, Aragon, Camus, Gracq, Le Clézio, Sollers… Si on a pu parler de « cas Lautréamont », ces textes démontrent bien qu’il n’y a pas de « cas ». Il y a juste des mots, drôles, ravageurs et cruels. Ces mots simples à l’extrême qui font la poésie. S.B

Lautréamont, œuvres complètes, édition établie par Jean-Luc Steinmetz. Coll. Bibliothèque de la Pléiade, ed. Gallimard, 848 pp. 35 euros (jusqu’au 31 décembre 2009).

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Manifeste

Inventer un espace
le temps de s’accomplir

En gardant de la place
à l’épreuve des regards
pour celui qui viendra

Pour rebâtir ensemble
une civilisation.

Ma nation

Ce serait une goutte
qui décillerait tes yeux
au moment du réveil

Ce serait une terre
qui garderait l’odeur
des secrets en suspend

Ce serait un sourire
échangé sans l’angoisse
d’être encore innocent.

Mais on donne le change
pour ne pas compromettre
le placement des frontières

Parce qu’il faut conserver
un exil possible.

Ma nation

Ce serait une goutte
qui décillerait tes yeux
au moment du réveil

Ce serait une terre
qui garderait l’odeur
des secrets en suspend

Ce serait un sourire
échangé sans l’angoisse
d’être encore innocent.

Mais on donne le change
pour ne pas compromettre
le placement des frontières

Parce qu’il faut conserver
un exil possible.

Entraînement

Nous userons le mot
jusqu’à laisser des traces

L’utiliser, encore,
l’émousser
être sûr

qu’il pourra endurer
les affûts, les combats
et notre solitude

Car une fois disparu
lui seul empruntera.

Aborigène

J’aurai aimé entendre
ces chants tracés à terre
profond comme tes rêves

Parcourir les pistes
jusqu’à mordre le bleu
et m’y noyer sans bruit

Sans autre vibration
dans l’espace accompli.

Accompagne

Dans les confins ardents
des silences tenus

Qui ravageraient le monde
si on lâchait la bride

Tu es là.

Morphosis

Besoin de renoncer
au passage des jours

à l’enfant qu’on était

Et puis viendra la nuit
qui nous rappellera.

Dégagement

Nous aurons juste besoin
de restaurer le sable

Pour que les eaux défient
la tension du regard

Et que les voyageurs
amorcent la transhumance

Mais que restera-t-il ?

Tempo

Isoler et séduire
cette vibration furieuse
qui fera l’équilibre.