Auprès de mon arbre

Se séparer un temps
au pied du grand figuier
pour mieux se rendre compte
du prix de nos regards

Faire naître le désir
au-delà du chagrin
et des lamentations
d’être réunis ensemble
pour se sentir vivants

Voilà, voilà tout
ce que nous devons faire
sur cette terre de ciel.
 

Poésie du Portugal : Langueurs et joies de la saudade

Une belle et imposante anthologie de la poésie du Portugal permet de plonger dans l’âme d’un peuple ayant hissé, par ses vers, un sentiment particulier au rang d’art de vivre.

(Article initialement paru dans le cahier Livres&idées de La Croix du 18/11/2021)

La poésie du Portugal des origines au XXe siècle

Traduit du portugais et présenté par Max de Carvalho

Chandeigne, 1 986 p., 49 €

C’est un mot intraduisible, mélange de joie et de mélancolie, « délectation morose » prenant vie à travers les soubresauts des corps de ceux qui le prononcent, le chantent, le dansent. Ce mot, saudade, typiquement portugais, ne vibre et ne touche jamais mieux que lorsqu’il trouve asile au centre d’un poème.

Les éditions Chandeigne, créées en 1992 et spécialisées dans les littératures du monde lusophone, proposent une magnifique anthologie pour en saisir l’essence et couvrir l’art poétique du Portugal, près de dix ans après avoir exploré de la même manière, et avec le même traducteur, celui du Brésil. La présence, ici, de quelques poètes du Cap-Vert, tels João Vário, tisse le lien entre ces deux archipels de papier. Le vaste panorama rassemble 280 auteurs et 1 100 poèmes en version bilingue, allant des cancioneiros récitées par les troubadours du XIIe siècle aux proses poétiques de la génération des poètes de l’immédiate après Seconde Guerre mondiale.

Un voyage au cœur d’une langue attachée à sa terre, à ses vents et à ses tremblements, de Lisbonne « capitale de la nostalgie » à Portalegre, de Porto à Faro, cette « matière de Portugal » explore les thématiques et les figures récurrentes qui incarnent cette saudade : moires fantastiques, vaisseaux fantômes, chiens errants, ou varinas, marchandes de poissons d’hier. Un univers fantasmagorique servant à imaginer un nouvel Empire. « Le Portugal futur est un pays/où le pur oiseau est permis », écrit ainsi Ruy Belo (1933-1978).

Afin de distinguer les mouvements de ce chant ininterrompu que l’ostinato, répétition des mêmes motifs, structure, Max de Carvalho a choisi une organisation chronologique, présentant pour chaque poète une suite de 2 à 10 textes dans leur version intégrale (excluant, de fait, les pièces trop longues). Les voix tutélaires que sont Gil Vicente, Luís Vaz de Camões, Fernando Pessoa ou António Nobre se mêlent avec celles, moins entendues, d’autres membres de ce grand chœur. Une fois retracées les périodes fondatrices, jusqu’au symbolisme, les deux tiers de l’anthologie concernent les poètes du XXe siècle et l’explosion d’une modernité donnant naissance à d’impressionnants cante alentajano, du nom de ces polyphonies typiques du sud du pays.

Au « Je suis un gardeur de troupeaux/Le troupeau, ce sont mes pensées/Et mes pensées sont toutes sensations » de Pessoa répond, par exemple, le « Ne pouvant m’adresser à la terre entière/je dirai un secret à l’oreille d’un seul » de la poétesse Luiza Neto Jorge (1939-1989). Le lyrisme y prend toute sa place, souvent teinté de cette mélancolie qui ne cesse de se reformuler. « Ce sont les mots croisés de mes rêves/Des mots enfouis dans la prison de ma vie/Et cela toutes les nuits du monde une seule et longue nuit/Dans une chambre solitaire », exalte ainsi António Ramos Rosa (1924-2013).

Une longue traversée, rendue particulièrement agréable et stimulante par le soin apporté à la mise en page et la présence d’une centaine de pages de « Portraits présumés ». Résumés très vivants du parcours de chaque auteur, ils soulignent la singularité et les imbrications de leurs parcours créatifs. Une histoire condensée et incarnée de cette poésie qui, lorsque Manuel Laranjeira (1877-1912) se demande : « Mais si tout est faillite,/ Et la vie une farce,/ À quoi bon espérer,/Et pourquoi être triste ? », perce d’un vers les ombres avec leurs propres armes.

Stéphane Bataillon

Sortie de l’anthologie jeunesse « Des voix pour la terre » aux éditions Bruno Doucey

J’ai le plaisir de vous annoncer la sortie d’une très belle petite anthologie de poésie écologique pour la jeunesse « Des voix pour la Terre » dirigée et présentée  par Ariane Lefauconnier, Pierre Kobel aux éditions Bruno Doucey. Mon poème « Ce que nous devons aux arbres », tiré du recueil « Contre la nuit » y est reproduit, voisinant avec les textes d’autres auteurs dont Margaret Atwood, Alaiin Damasio ou Thomas Vinau. Avec, en vis à vis, cette citation du chef amérindien Seattle : » La terre n’appartient pas à l’homme ; l’homme appartient à la terre. »

Ce livre est un brûlot. Plus de 40 poètes et chanteurs du monde entier y dénoncent un scandale : l’asphyxie programmée de notre planète. Pollution des mers ou de l’air, destruction des espèces vivantes, mais aussi réchauffement climatique, déforestation ou gaspillage des ressources, autant de combats portés par de grandes voix, de la canadienne Margaret Atwood, à l’innue Rita Mestokosho en passant par la brésilienne Marcia Theophilo, le Mahorai Nassuf Djailani, ou bien encore Alain Damasio ou le groupe de rock Mickey 3D. Cette anthologie s’inscrit dans la collection Poés’idéal, de petits livres militants, qui offrent aux adolescents les mots pour exprimer leurs révoltes et leurs rêves d’un monde meilleur. Ni plainte, ni catastrophisme, pas plus qu’exaltation lyrique d’un prétendu Eden perdu, mais une dénonciation implacable et un tracé d’avenir. Les mots se révoltent pour sauver notre Terre.

Extrait :

« Nous sommes la nature qu’on défonce.

Nous sommes la Terre qui coule,

juste avant qu’elle s’enfonce.

(…)

Et maintenant ?

Maintenant, la seule croissance que nous supporterons

sera celle des arbres

et des enfants.

Maintenant nous serons le vivant

qui se défend. »

– Alain Damasio

Collection : Poés’idéal, 129 p., 9 €. Site des éditions Bruno Doucey

Avent #18 : ménorah

Sept épis de blé d’or
pour atteindre le cœur

Lampes
pommeaux
fleurs
tiges, lumières, nœuds
et une coupe

Tout cela nécessaire
pour éclairer notre vie
au fil de chaque jour.

Les laveuses

Assécher les bords
le linge lavé

Ne retenir
que la chaleur qui s’en dégage

Mains jointes
dans le silence

Et laisser le soleil
s’abaisser sans la crainte
de la nuit qui s’annonce.

Reflets d’or

Nous avons pris l’argent
pour fondre notre alliance

L’amour, chaque jour entre nous
y reflète ses rayons.

Avent #17 :Théosis

Beaucoup de mots
pour les mêmes choses

De salut en libération
d’union au faire partie
d’une divinisation à un plus grand que nous

Là, peut-être
des ténèbres
qu’il nous faut dissiper

Unité à trouver au coeur de la parole
pour prendre la clef des champs.

Avent #16

Si étonnant que le « cinquième évangile » comme l’appelle de nombreux exégètes, le livre d’Ésaïe, ne se trouve pas après l’Évangile de Jean mais soit placé au cœur de l’Ancien Testament, juste après les psaumes, les sagesses et le Cantique des cantiques, poème des poèmes.

Si étonnant qu’il ait été rédigé plus de huit siècles avant l' »évangile spirituelle ».

Si étonnant que la tradition synagodale oblige à relire, après son dernier verset (66,24), dernière prophétie macabre, le verset précédent, condition d’une vie vivante, elle-même justifiée, au-delà de notre disparition, pour notre descendance et la survivance de notre nom, en remontant encore d’un cran, au verset (66,23). Comme un recommencement sans fin, jusqu’à ce que l’homme comprenne et choisisse. Revienne au début du livre. À la première parole. Secret des secrets chuchoté à l’oreille.

Quatre pas en arrière, quatre mouvements dans le sable, sans aucune lettre de plus, pour révéler peut-être, un chemin vers le cœur. Au plus profond, qui est aussi premier mot. Beréshît.

Avent #14

Il nous faut faire avec
ces noblesses suggérées
et ces ordres chimériques
qui ne naitront jamais

Il nous faut faire avec
continuer d’espérer
avec toutes nos violences
qui ne s’apaiseront pas

Il nous faut faire avec
et accepter la marche
au travers du désert
demeure des scorpions

Mais, peut-être
qu’une nuit
quelque être
apparaitra.

 

Sortie de « Ne vivent haut que ceux qui rêvent » avec Xavier Grall

J’ai le plaisir de vous annoncer la sortie d’un beau livre d’hommage au poète Xavier Grall aux éditions Calligrames, pour lequel j’ai composé trois poèmes inédits, en très bonne compagnie.

NE VIVENT HAUT QUE CEUX QUI RÊVENT
Avec Xavier GRALL

« Hommes de l’avenir souvenez-vous de moi », crie Apollinaire dans le dernier poème d’Alcools.

Se souvenir de Xavier Grall, à l’occasion du quarantième anniversaire de sa disparition, c’est ce que vous entendrez dans cet ouvrage collectif. Vous entendrez aussi, en écho à la création contemporaine, une pluralité de voix singulières. L’une d’entre elles énonce, comme des stèles, les contours de sa géographie spirituelle. Une autre aborde la lecture de Solo par la notion stimulante d’« exomologèse ». Une autre fait, de l’étoffe de son nom, le porte-étendard de sa propre quête. Une autre nous convie aux « fiançailles des roses d’avec les oliviers ». Une autre lance énergiquement « son envie folle de vivre ». Une autre capte son inoubliable visage d’Indien des Andes. Une autre nous parle de son paysage (tant il est vrai que pour comprendre un poète, il faut avoir vu son pays natal). Une autre nous invite à la table de ses « Divines ». Une autre chemine dans la forêt avec son « Barde imaginé »…

Et puis, parmi les premiers poètes auxquels nous avons pensé, il y a Joseph Ponthus. Sa réponse, enthousiaste, fut immédiate : « la lecture de Solo (au moins six fois depuis hier) m’a littéralement bouleversé de justesse et de beauté. »Que ce recueil, sur les chemins de l’amitié, soit aussi l’occasion de lui rendre hommage.

> 250 pages au format 15 x 21 cm sous couverture Rives Tradition

Avec les voix de Jacques Gamblin et Yvon Le Men,

des photographies de Gabriel Quéré

et un portrait réalisé par Pascale Guillou

Avent #11

Après m’avoir demandé
le nombre de religions
présentes sur la planète

Et avoir comparé
courants et pourcentages
dans l’Universalis

Il me sacre
meilleur papa

Je me convertis
aussi sec.

« Car c’est en lui que nous avons la vie, le mouvement et l’être.
Ainsi l’ont également dit certains de vos poètes :
Nous sommes de sa lignée  »
Ac 17,28.

Avent #9

Transmettre d’une parole
que la pierre devienne eau

Que chacun de tes actes
soit aligné au monde

Et qu’une lumière inonde
la crypte sombre et fraîche
en nous laissant reprendre

Pour que ta vie soit joie
en connaissance de cause.

Sur le western #2

Chevalier à nu et sans armure, le héros de western trace sa liberté contre les normes. Contrairement à l’idéal de pureté motivant le héros classique, il doit souvent se défaire, sans s’absoudre, des crimes et des fautes provoqués ou subis qui ont provoqués chez lui le remord ou l’envie de vengeance. Il doit concilier, en territoire hostile où nature et religion sont comme sclérosées, figées par la chaleur étouffante d’un soleil de plomb, la quête de son désir à la contrainte morale ou naturelle. Par la réconciliation de son corps et de son âme singulière, en peu de mots, en peu de gestes, en peu de réactions face à l’autre, mais, toujours, par l’épiphanie d’une rencontre qui entraînera une profonde et brutale mutation. Film après film, histoire après histoire, mythe après mythe, avec des éléments vibrants toujours à basse intensité, inversement proportionnelle à la violence montrée à l’écran, le héros du western illustre la conversion de l’individu à sa propre liberté. En cela, le western est un genre éminemment spirituel, puisant ses sources dans un protestantisme dépouillé, figurant sans fin le cheminement initiatique de chaque être confronté à son désert véritable, incarné et grouillant, loin de toute idéalisation confortable de l’idée de nature (ou de Paradis). Malgré les apparences, le western est, pour cela, un genre intemporel.

La geste du chevalier #6

Tu veux connaître l’excellence

Homme, ne te presse pas

Savoure chaque étape
de l’amélioration

À la fin du chemin
resteront tes souvenirs

Ceux à propos desquels
tu te retourneras.

Note sur la poésie #87

Dans l’enfance, l’élan initial de nos enthousiasmes se voit freiner par les contraintes extérieures. Par les espoirs mis en nous, après une première phase, de faire fructifier les germes dans le bon sens. Que le tuteur soit utile à la forme que les autres attendent, souvent avec la plus grande bienveillance. Le poème permet de déjouer cette injonction. De rester au plus proche de l’état naturel de notre joie, de son mûrissement. De la reconnaissance constante d’une ombre en nous à porter vers la parole. Le poème, d’un mot à l’autre, permet de conserver (de reprendre, de retisser) le mouvement indispensable de toute existence. De se sentir vivant. En communion d’imaginaire avec. L’autre, le monde, quelque chose de plus. L’exercice du poème est, littéralement, bénédiction.

La geste du chevalier #5

Tu n’as, jeune écuyer
qu’une unique mission

guérir de tes passions
pour t’adresser au ciel

pour que tu reconnaisses
comme il te connaîtra
cet ami qui est là

Il te faudra du temps
de la persévérance
pour apaiser ton âme

Qu’elle puisse converser
autour d’une source fraîche

Ce sera ton combat.