Enfants

Observer dans la grange
le petit peuple qui grouille
comme deux dieux accroupis.

Traverser le champ clos
croire qu’on est invisible
en se tenant la main.

Et recueillir ensemble
l’étoile faiblissante
tombée dans la prairie.

Puis s’endormir le soir
dans le grenier secret
royaume des arentelles.

Je n’ai pas pleuré

À Henri et Cécile.

Je n’ai pas pleuré

à la mort de mon grand-père.
je n’ai pas pleuré.

Je n’ai pas pleuré
lorsqu’il m’a demandé
de dire à ma grand-mère
qu’il l’avait tant aimé.

Je n’ai pas pleuré
quand elle m’a appelé
quand je suis accouru
au « viens, steph » affolé

Je n’ai pas pleuré
à la mort de mon grand-père.
je n’ai pas pleuré.

Je n’ai pas pleuré
parmi les visiteurs du soir
quand l’étincelle dans son regard
nous a soustrait aux yeux du monde


Je n’ai pas pleuré
lorsqu’il m’a un jour conseillé

me dévoilant sa ville
rêvée

« Il ne faut pas t’éparpiller »

Je n’ai pas pleuré
à la mort de mon grand-père.
je n’ai pas pleuré.

Il n’aurait pas aimé.

Trois temps

D’abord se refuser
à écrire pour d’autres
et ne frôler que soi

Ensuite atténuer
l’évidence des mots
pour t’aimer doucement

Puis enfin proclamer
du haut de la montagne
l’arrivée imminente
d’une fleur de cerisier.

Au secret

Pour que personne ne décèle
l’échange de tout ce qui nous fonde,
Regardons nous droit dans tes yeux.

Credo (4) : Au bout de la piste

Nous l’avions éprouvé
sans nous en rendre compte
avant qu’il ne s’absente

Et la route fût longue
pour remettre en lumière
l’équilibre mouvant

Les fausses pistes nombreuses
vers un Dieu incarné
trop au-delà de tout

Rien de plus que l’eau
d’une rivière d’été

Mais aucun mot ne dit
sa fraicheur sur nos joues

Rien à atteindre d’autre
qu’un absolu en nous.

Magma

à Charles Juliet


Profiter des moments
Où le magma fatigue
Où l’eau redevient claire.

Dire

Comment franchir le pas
quand la brêche se referme
et que la bande d’herbe
lentement se dérobe.

Comment sortir les mots
alors que notre voix
se réenfouie dans l’ombre

En haut de la falaise
devra t-on renoncer
à se blottir ensemble
au creux de cette étoile ?

Le baiser

Ils ne peuvent promettre
que ce baiser sera
le dernier de l’histoire
mais c’est leur plus intense.

En haut de l’esplanade
le public applaudit
l’artiste et ses « Show time ! »
Eux sont déjà partis.

Ils ont fermé les yeux
pour atteindre le seuil
des mondes et des temps
au delà de leurs peines.

Ils retrouvent le parfum
de l’aventure confiante,
des routes parcourues
sur les grains de leurs peaux
.

Frôlé par une main
venue de l’infini
ils rejoignent soudain
la grande scène, engourdis.

L’artiste se trouve là
il les tient dans ses bras
et leur dit juste, tout bas,
« C’était très beau. »

Et ils se rendent compte
que la foule sourit
et qu’elle les applaudit
et qu’ils ont prolongé
le mythe de Paris.

Et dans un beau sourire
séchant les dernières larmes
elle lui dit tendrement
« S’ils savaient, seulement.« 

Le chanteur

Et le rythme reprend
après la déchirure
de la dernière nuit.

Et la scène se rallume
braquant ses projecteurs
sur nos compositions

Et même si l’on pressent
que d’autres ombres viendront
aux termes de nos désirs

Accepter dans l’instant
de s’offrir sans partage.

Clandestin

Cacher sa carapace
à l’intérieur de soi
pour qu’elle protège mieux
la fine distillation
du nouvel elixir.

Solitude

Prends le temps qu’il faudra
pour te recroqueviller
et attendre sans bruit
que la chaleur revienne
hanter ta solitude.

Sans jamais oublier
que par un jour de lune
tu retrouveras la force
t’accueillir dans tes bras
sans craindre la brûlure.

Sur Seine

Se sentir assuré
comme cette statue de pierre
surplombant la rivière.

En avoir le vertige.

Avancée

Sans céder aux regrets
de ce qui a été

Sans se sentir coupable
de ce qui aurait dû

Oser s’aventurer
hors de la cage du temps