Abbaphonix #10

Passion
de l’incertitude

Telle est ma quête.

« Un frère, étant venu séjourner chez un solitaire, dit à son hôte en le quittant : « Pardonnez-moi, Abba, car j’ai interrompu l’observance de votre Règle. « Ma Règle, c’est de vous accorder l’hospitalité et de vous laisser partir en paix. »

 

Abbaphonix #0

Ni soumettre
Ni se soumettre

Demeurer tranquille.

 

L’une des raisons (…) qui leur faisaient fuir le monde des hommes était que celui-ci se divisait en deux catégories : celle de ceux qui réussissaient et imposaient leur volonté aux autres, et celle de ceux qui devaient céder et obéir. Les Pères du désert refusaient de se laisser mener par les hommes, mais ne désiraient nullement les diriger eux-mêmes. Ils ne fuyaient pas non plus la compagnie des hommes : le fait même qu’ils énoncèrent ces conseils prouve qu’ils étaient très sociables.
Thomas Merton – La sagesse du désert.

Notes sur la poésie #52

C’est dur. Dur de sortir du style, de laisser les mots dériver, sans trop virer de bord. Sans manœuvrer brut. Parce qu’on le sait bien, qu’il faut jouer, sur l’émotion. Sur les larmes. De tristesse. De joie. Faire les montagnes russes avec. Comme dans un bon scénario. Que ça s’apprend, désormais, la poésie. Que ça s’appelle le creative writing. Que Kenneth Goldsmith, lui, préfère le terme et la pratique d’Uncreative writing. Que c’est très intéressant, de faire avec ce qui existe déjà. Le fabuleux livre théorique de ce nouveau segment d’études littéraires vient d’ailleurs de paraitre chez Jean Boite, traduit par François Bon sous le titre L’écriture sans écriture. Alors, oui, c’est dur, l’écriture. Dur de fabriquer de la poésie. Parce qu’il y a des impondérables. Non contrôlables. Des mots qui coulent. Qui débordent. Qui prennent le pas. Des défauts qui rendent beau, qui sentent bon. Qu’il faut pétrir. Comme une pâte à pain. Dur. Et en même temps très fragile, tout ça. Ce ça qui fait du poème une matière vivante. Un levain.

Haïku des bryophytes

Chenille dressée
aux premières loges du printemps

Mousse dans le jardin.

(Haïku d’après les observations de T. dans le jardin
du Musée Stéphane Mallarmé, 25-03-2018)

Notes sur la poésie #51

Une poésie engagée ? Bien sûr que non, évidemment oui. La pensée se structure. Se construit. Sans impératif extérieur, mais avec, plus qu’avant, le regard tourné vers l’autre (et lentement, et faiblement, et difficilement. — Trop d’adverbes). Au gré des rencontres, prendre plaisir à redéfinir sa vision du monde et des gestes qu’on y pose dans un hasard amical. Comme en poésie, où un poème dévoile un poète, qui nous présente ensuite ses amis, ses inspirations, pour nous guider, de sa voix, à travers l’espace-temps des textes. Ici, des intuitions : la décroissance, le simplicité, le minimalisme. La gène d’une surveillance, le prix d’une intimité, les conditions à défendre d’un émerveillement possible. Qui vont au combat contre le pouvoir et le contrôle (celui des autres, éventuellement, mais surtout le sien propre). Qui vont au combat contre la tristesse promise. De cette vie là. De la mort dans cette vie-là, que l’on ne pressent que trop.
Des voix et courants proches, pour frayer en confiance : Jacques Ellul, Emmanuel Mounier, Albert Schweitzer. Pour ne pas perdre l’espoir de trouer l’horizon.

Abbaphonix #9

Ne pas céder
à ce parfum de rose
dont je ne sais l’engrais

Mais peut-être se rabattre
sur un brin de muguet.

Un frère alla vers abba Macaire l’Égyptien, et lui dit: « Abba, dis-moi, pour que je sois sauvé. » Abba dit: « Va au cimetière et insulte les morts. » Le frère y alla, les insulta et leur jeta des pierres, puis il revint et raconta cela au vieil homme. Abba demanda : « N’ont-ils rien dit? » L’autre répondit: « Non ». Abba Macaire dit: « Retourne demain pour les féliciter. »
Ainsi, le frère disparut et les félicita, en les appelant, « apôtres, saints et justes. » Il retourna au vieil homme et lui raconta ce qu’il avait fait: « Ne t’ont-ils pas répondu? » « Non » dit le frère.
Abba Macaire dit:  » Tu sais quelles insultes tu leur adressées , et ils n’ont pas répondu. Tu sais quelles louanges tu leur as adressées, et ils n’ont rien répondu. Donc toi aussi, si tu souhaites être sauvé, tu dois faire de même, et devenir un homme mort. Comme les morts, ne tiens compte ni du mépris des hommes, ni de leurs louanges, et tu pourras être sauvé. »


(Bande originale du poème : Tamino – Indigo Night)

Tisserand

Fil retrouvé

avec soulagement
avec joie

Comme l’on foulerait un sol
de glaise rouge pieds nus

Magnitude d’un tremblement.

Notes sur la poésie #50

Se retirer. Se retirer avec joie pour goûter le silence. Un silence doux et profond, qui a quelque chose à voir avec la notion de temps. Temps fragile. Temps perdu. À ne plus perdre par crainte de la désagrégation. Se retirer pour libérer de l’espace, de l’espace-temps, pour laisser place à l’attention, au creusement, à la concentration, à l’exploration de la parole. De cette parole poétique qui devient manque lorsqu’elle manque à mes jours. Manque d’être lue, écrite. Manque d’attention. C’est à dire manque de relation, tissée, entre ce soi mouvant et les formes, fixes, libres. Forme d’indifférence. Se retirer pour ce vivre qui ne nécessite rien d’autre que rien d’autre de moi. Ce vivre le poème.

Une saison

Tu t’émerveilles du ciel
de ce bleu comme jamais

Brises la couche de glace
à la surface du seau

T’étonnes d’une stalactite
qui fond de la gouttière

C’est notre Printemps.

Dynamique

Il nous faudrait un mot
pour aimer ce silence

En délivrer les ombres
s’assurer de ses joies
parvenir à l’entendre

Espérer qu’à l’appel
il puisse nous submerger.

Abbaphonix #8

Retenir ces paroles
qui imposent le ton
du chant emprisonné

Calmer le feu.

On raconte qu’Abba Agathon garda pendant trois ans un caillou dans sa bouche pour apprendre à se taire.